18 février 2010

Colombe, de Jean Anouilh

La reprise de cette brillante pièce d’un des plus grands dramaturges du siècle passé - de ceux qui perdent leurs prénoms en gagnant la gloire - offre à la Comédie des Champs-Elysées un de ces triomphes dont rêvent, dans leur grand lit d’angoisse, maints directeurs de théâtre anxieux.
Julien aime Colombe, un cygne blanc, dont les yeux sont le lac où il se mire. La mère du jeune homme, madame Alexandra, terrible théâtreuse rugissante, sensible lorsque le public peut s’émouvoir, ne l’a guère comblé de caresses. A la veille de partir servir la patrie, il s’oblige à recommander sa jeune femme et leur enfant à cette génitrice perruquée. Colombe découvre le théâtre, les feux, le ton de la passion, les italiennes et le fleuretage. Sera-t-elle la même à son retour ?
Pièce sombre de la métamorphose et de l’illusion, « Colombe » résonne comme la mise à mort de l’idéal et l’impossibilité d’un feu partagé. Le maître, ce bon jeune homme à l’enfance piétinée, peu sûr de lui, a trouvé un joli vase où répandre ses douleurs, ses blessures, son essence.
La disciple, soumise et appliquée, s’ennuie un peu dans l’austérité, la plainte et les hauteurs ventées et herbeuses où la musique du bal ne parvient pas.
Manquait une diablesse, une lutine, une Médée de tréteau, qui ne tue qu’avec de faux poignards et de vrais mots : la mère, la grande dame du théâtre et la démasqueuse de comédie.
Cette carabosse des planches, c’est Anny Duperey , qui trouve là une de ses plus grands rôles, déglacée, vibrante, impitoyable et amorce une autre carrière, encore plus étonnante que la première.
Grégory Baquet incarne Julien, avec émotion et vérité qui tandis que le frère séducteur, petit crevé favori de sa mère, gandin pourri et aviné, est Benjamin Bellecour. Les seconds rôles sont tenus par des comédiens également merveilleux : Jean-Paul Bordes, en poète-chéri, « alias l’académicien Robinet », est désopilant, tandis que Rufus, clown bredouillant à saccades, excelle dans un rôle d’affreux. Etienne Draber, Jean-Pierre Moulin et Jean-François Pargoud, comédiens, directeurs de théâtre explosent dans des scènes d’une pitrerie autrement plus drôle que les parodies historiques en vogue pour le moment.
La mise en cène de Michel Fagadau favorise la réussite de tous les effets et laisse s’installer l’émotion auprès du rire.
Colombe, Sara Giraudeau est une jeune personne prometteuse et appliquée, qui refuse la concession. Elle demeure cette oie, confondue avec un cygne, qui, d’abord blanche, prend plaisir à mordre le jarret et à fréquenter la basse-cour. Et c’est aussi un prototype de jeune fille, mère sans être femme, femme sans avoir d’homme, qui meurt tôt à l’enfance et vit longtemps à l’état de pierre. Prototype très contemporain.
Cette déchirure du rideau rouge émeut, donne à rire, bouleverse : rarement une soirée offre tant..

Christian-Luc Morel

Comédie des Champs-Elysées, du mardi au samedi à 20h45, matinée : samedi à 15h, dimanche à 16h30. Réservations : 01 53 23 99 19 ou 08 92 70 77 05
Et : www.comédiedeschampselysees.com