15 février 2010

La dernière lettre

extrait de « Vie et destin »
de Vassili Grossman
(Editions l’Age d’homme)
Eté 1941.
Les Allemands, ayant rompu le pacte qui les liait aux Soviétiques, envahissent l’Ukraine pour marcher vers la Russie.
La ville de Berditchev, cité natale de l’écrivain Joseph Conrad et du pianiste Horowitz, voit entrer les hordes, tandis qu’une mère, médecin de son état, au fond d’une cave, écrit à son fils, fixant ce qu’elle sait être ses dernières heures.
Cette mère, c’est Christine Melcer, immense comédienne, d’une intensité de bougie de veille, qui ne porte pas le deuil parce qu’elle se souvient qu’elle a porté la vie et que son fils va vivre.
Vibrante, observatrice, dénonçant sans méchanceté la veulerie, l’aplatissement devant le barbare menaçant, elle prépare, elle, la future tourbe de fosse, le monde de demain, où il faudra garder toujours un fusil pour protéger les enfants et s’installer dans une patrie à soi.
Redire que l’Holocauste n’est pas un massacre parmi tant d’autres qui se singulariserait seulement par un très grand nombre de victimes demeure une nécessité à l’heure où les derniers témoins meurent de leur belle mort. Le négationnisme et surtout le relativisme
(« des gens ont aussi été déportés pour fait de résistance ou à cause de leurs mœurs ! ») menaçant quand ce n’est pas une responsabilité élargie à ses voisins envahis et soumis que la Nation-Bourreau, puissante et reconstituée dans sa puissance, voudrait partager, pour faire oublier sa responsabilité intégrale dans la Barbarie.
La mère annonce, sait, ressent, que ce monde du « yiddish » va disparaître. Les Juifs qui ont adopté tant de coutumes, de recettes des pays où ils s’installèrent, jusqu’à cet allemand dérivé qu’est le yiddish (au grand dam des Hitlériens) et que l’on accusera toujours, en même temps, de maintenir leurs coutumes et de vivre « entre soi », vont se voir arracher leur culture, leurs maisons et leur vie, enfin, dans cette logique industrielle de la Shoah.
Nathalie Colladon, jeune metteur en scène, ainsi que le scénographe Sylvain Brizay, ont posé un regard détaché mais humain sur cette agonie tendre, sur cette condamnée pleine de foi, sur cette effacée qui existera encore.
Christine Melcer saisit les mots au vol, petits éclairs du monde, les pose sur le cœur et brave cet été de moisson où la Mort va suer d’ouvrage et de surmenage.
Dans une robe choisie par le costumier Frédéric Morel (toujours excellent ) la dame de Berditchev écrit et se relit, élégante une dernière fois, pour le « Petit », aime pour toujours, aime à jamais.
L’émotion s’invite, le sentimentalisme, jamais. La belle musique, créée spécialement par Pipo Gomès, s’inscrit dans cette tonalité.
Christine Melcer, en grande comédienne, s’est laissée instruire par Ekaterina Grossmann, vivante, devant nous, une heure de plus avant la nuit.

Christian Morel de Sarcus

La pièce donnée à l’Epée de Bois, à la Cartoucherie de Vincennes jusqu’ à la mi-février 2010 va être reprise. Consulter le théâtre pour dates et horaires. Téléphone : 01 48 08 39 74 et www.epeedebois.com