24 février 2010

Puissants et miséreux

Puissants et miséreux, de Yann Reuzeau
« Selon que vous serez puissants ou misérables, les jugements de cour vous rendront blancs ou noirs » cette pièce se devrait donc être soit l’un ou l’autre… ici elle se veut idéalement et blanche et noire.
L’auteur parle de diptyque, il s’agit de deux histoires avec un dénominateur commun : l’argent. Certains n’en possèdent pas ou plus du tout et d’autres en ont bien plus que trop. Analyse spectrale de l’une et l’autre catégorie…
Première section : un quatuor de clochards ; trois hommes, un plutôt vieux, un moins vieux , un plus que plus jeune et une femme, jeune aussi, tous squattant un sous-sol sous le périphérique - bruit de voitures évoquant celui de vagues- et éclusant des bouteilles de rosé . Voix râpeuses, empoignades, jérémiades, bredouillages et monologues ou dialogues d’où il ressort que, révoltés, contre qui, contre quoi ? mais solidaires, ils ont plus ou moins choisi d’être là. Ils font les poubelles pour survivre ou rendent des services assez infects à des escrocs. Mais… ils vont s’en tirer ou réformer la société, peut-être les deux, et puis ils ont leur honneur pour eux . Dans un décor hyper-réaliste les comédiens s’imposent, tonitruants. Au final il y aura un mort. Mais pour les trois autres la vie continue, n’est-ce pas ? et on ouvre un paquet de biscuits…
Changement de décor à vue. Les accessoires sont déblayés prestissimo par la troupe pendant un demi-noir ; une musique prenante ponctue tout.
Ce qui constituait un toit étrange et inquiétant a atterri au sol pour devenir un joli parquet. Cependant que Jean-Luc Debattice (Bariton, alias le chef de bande à l’épisode un) se fait déshabiller et rhabiller à l’avant-scène par un partenaire pour être reconverti en vieux beau à la deux. Sur fond de rideau rouge, avec chaises et bureau ‘tendance’ nous sommes dans le monde des affaires . A la tête d’une grande entreprise nationale « Le Groupe » avec contacts élyséens , Daniel (ce même Jean-Luc Bebattice, à l’autorité physique sidérante) ingénieur de formation, père de quatre enfants brillantissimes, avec, entre autres, un futur ministre, ( fascinant Damien Ricour) vient d’être mis sur la touche ayant frôlé la mort . Sa fille (impérieuse Marine Martin-Ehlinger) apparemment compétente, a pris sa relève. Après les prises de bec d’une « tribu » de SDF, voici les chamailleries d’une famille de nantis. Ré-émergeant, Daniel , « papy flingueur », réduira sa fille ambitieuse à ce qu’il estime qu’elle est: une simple femme. Machisme ?
Dans l’épisode numéro un, la jeune veuve et mère à la fois éplorée et naïve (excellente Sophie Vonlanthen) n’a pas été ‘récupérée’, voire abusée par ses camarades apparemment pleins de compassion autant que d’un vague mépris. Mais c’est elle qui provoque la mort du perturbateur. Donc, Docteur Sigmund ?
Spectacle ambitieux, mais d’une générosité et d’une intensité ravageuses, servi par une équipe technique étonnante. David Nathanson, Morgan Perez, Romain Sandère, complètent la distribution dans des rôles surtout pas secondaires ; tous les sept brandissent leurs personnages et leurs textes incluant des passages d’un pathos maîtrisé (dans le premier épisode) ou d’un réalisme parfois déroutant (dans le second). Ils investissent le plateau et la salle pour être au plus près de nous .
Un travail abouti, du vrai théâtre.
A découvrir à La Manufacture des Abbesses. Jusqu’au 25 avril.
En février : les vendredis, samedis et dimanche à 21H
En mars-avril : les vendredis e samedis à 21h et les dimanches à 19h.
Réservations : 01 42 33 42 03 et www.manufacturedesabbesses.com