26 mars 2010

Les naufragés, de Guy Zilberstein

Il pleut.
L’eau ruisselle sur la grande baie de cet hôtel de bord de mer.
Un marchand d’art, un commissaire priseur et sa femme alcoolique, un critique « lancé » et sa petite amie, un barrier qui « secoue » ses mélanges et écoute deviser la clientèle.
Eclairs de lumière qui évoquent le ressac d’une vague.
Notes de musique.
Sur la plage, les crabes changent de place.
Une grande vente est organisée contre l’avis du peintre. Viendra-t-il la perturber ?
Le galeriste c’est Eric Génovèse, alias « Golz », un cynique élégant et détaché qui observe et dissèque, et le comédien éblouissant lui donne cette tenue fitzgéraldienne et cette sensibilité sous la soie qui le font se détacher du lot. Du lot, Laurent Natrella, faible et cupide, rapace sans carapace mais non sans appétits, compose l’homme qui adjuge et que juge son horrible femme, mégère mondaine (Marie-Sophie Ferdane, sifflante à souhait) qui alterne rasades de bourbon et tirades conjugales à faire accepter la mort et que seul Golz remettra à sa place de « chauffeuse » de carte de crédit or. Le petit couple de parasites de l’art (Alexandre Steiger-Françoise Gillard, le raté critique et la bobo indignée) vibrant de vérité, gémit d’incompréhension au milieu de ces gens arrivés et défaits, monstres à peine travestis, cupides, froids, damnés par option consentie. Ne pas oublier l’homme du bar, cultivé, aristocrate prolétaire, seul à avoir de l’éducation et de l’à-propos, campé par l’extraordinaire Grégory Gadebois, qui accepte l’ordre social établi pour ne jamais avoir à finir comme cette élite.
L’écriture de Guy Zilberstein est efficace, américaine par ses tics, généreuse en rebondissements avec quelques invraisemblances (un personnage contemporain se jette du train, ce qui est devenu bien difficile avec les portes automatiques et les vitres fixes : il eût mieux valu se jeter dessous, comme Anna Karénine !) et la pièce vaut surtout par l’interprétation d’une troupe au niveau de sa réputation, cohérente, brillamment mise en scène par Anne Kessler qui ponctue l’action de clins de lumière (belle ouvrage d’Yves Bernard) telles des coupures de courant. Ces naufragés serrent le cœur : on les connaît.
Prendra-t-on un verre d’eau salée avec eux, après la représentation ?

Christian-Luc Morel

Comédie Française, Théâtre du Vieux Colombier, du mercredi au samedi à 20 h, mardi à 19h, matinée le dimanche à 16h. Réservations : 01 44 39 87 00 et 01 44 39 87 01 et
www.comédie-francaise.fr. Jusqu’au 30 avril