06 avril 2010

La confusion des sentiments, d'après Stephan Zweig

Le vice a sa pureté. La turpitude, un ordre secret. Le libertinage, ses promesses.
Tant que la jeunesse s’y livre comme à une dévotion, avec le plaisir comme foi révélée.
Ainsi vivait un jeune étudiant de province (dans l’Allemagne d’avant sa modernisation bottée) qui choisit soudain d’affronter Berlin et l’université. Sa vie lui appartenait, ses horizons bas ne l’aplatissaient pas.
Mais au cours magistral d’Herr Professor, tout bascule.
Il découvrait Shakespeare, la tempête, les rois fous, les rois-lyres et les princesses creveuses d’yeux, les mères à étrangler, la bourrasque qui échevelle la lande et sa tignasse d’enfant à lui.
Pis, il devient un de ces élèves choisi et désignés, reçus à domicile, dans l’intimité du génial pédagogue, prolongeant les cours et les débordant. Dans l’ombre de l’antichambre, iguane peureuse, vit la femme du professeur, méprisée, comme méprisent les déçus : avec férocité. Celle-là n’admire plus : elle soupire, boude, rabaisse, mord. C’et une femme mariée.
Le pauvre jeune homme, emporté par ce tourbillon, aimé par ces gens qui ne s’aiment plus, roule d’une patte griffeuse à l’autre, dépecé, adultérisé pour devenir une grande personne, convoité comme il décidait qui séduire, autrefois. Amer désordre, sous ivresse shakespearienne. Et aveu final d’une statue en larmes, qui fond ainsi jusqu’à disparaître.
La prose raffinée de Zweig, habilement traduite et adaptée par Thierry Debroux, se devait de rencontrer des interprètes hors pair.
Pierre Santini, comédien rare, compose ici un maître torturé et un bourreau sensible, glorieux, grotesque, sorte de Professeur Unrat pour… « Ange brun », jouant Shakespeare pour ne pas étrangler sa femme ou devenir un moine errant sous la pluie. Son jeu, tout de fausses hésitations, est d’un naturel et d’une rouerie admirables.
L’ange, c’est Nicolas d’Oultremont, innocent, enfançon drogué à l’admiration, petit volcan de salon, qui jette sa lave sur ces peaux délicates sous amidon et dentelles, qui ne voit rien et provoque tout. Le choix est parfait.
Enfin, la femme du professeur, Muriel Jacobs, incarne une de ces diaphanes créatures du Nord et de l’Est, Siri de Strindberg, dame mécontente du sexe qui lui a été attribué, de sa dépendance qu’elle constate et à laquelle elle n’oppose qu’une maussade passivité, et cherche dans romans et aventures un dérivatif à son mauvais choix conjugal, ceci à une époque déjà lointaine où l’on se piquait encore de braver l’instinct. Cette chapelle de l’ensevelissement, Muriel Jacobs, très inspirée, l’ouvre et la referme, avec des mots à bruit de clef. Belle intensité de comédienne.
Le décor, savant cordage qui piège parfois un pied, et des costumes justes, le jeu de miroirs et de lumières (Laurent Kaye) œuvre d’Elisabeth Schnell, servent cette action dépouillée, tandis que la belle musique de Pascal Charpentier revient souvent et fort comme si les mots et surtout le silence ne suffisaient pas.
La confusion des sentiments agit et ondule comme un crèpe.Troublant moment d’observation des autres et de soi-même.En un mot, du théâtre.
Christian-Luc Morel

Théâtre Mouffetard, du mercredi au vendredi à 20h30, samedi 17h et 21h, matinée dimanche à 15h. Réservations : 01 43 31 11 99. Jusqu’au 30 avril.
Colloque « Zweig » le dimanche 18 avril à 17h30. Entrée libre