13 avril 2010

Les oiseaux, d'Aristophane

« Rappelle aux Grands que rien n’est éternel.
Que le plus grand pouvoir est bien le fragile.
Que la peur de la mort est un rappel utile »
Ce verbe immortel d’Aristophane revient dans un décor de Palais-Royal et de place Colette pour se cogner aux aires du Français.
Deux compères devisent, un peu ivres, de l’iniquité du pouvoir. Ils envient les oiseaux, libres de vol…et d’impôts. Ah, créer une cité idéale, entre réalité et chimère…
De ce texte superbe, Alfredo Arias, l’Argentin Arlequin s’est saisi pour composer un opéra-bouffe plumant, décoiffant et bigarré.
D’abord, les messieurs sont devenus des dames : le travestissement est une vieille recette du théâtre et une nouvelle convention de notre Comédie-Française.
Deux immenses comédiennes assument ce changement de sexe : la maîtresse-femme Catherine Hiégel , plus volcanique que jamais, crinière en irruption, la voix mâle et l’humour cinglant et la fausse-douce Martine Chevalier, clownesse blanche et témoin naïf, drôle par effraction, toutes deux complices diaboliquement, dames Loyales qui se partagent le fouet et cinglent de mots le silence .
Arias invente une volière idéale : Molière, Cyrano, Mary Marquet (la tragédienne-tour, alias Loïc Corbery) mais aussi…Karl Lagerfeld ou quelque gourou à nom interchangeable.
Chacun siffle, caquète, éructe, dans un délire de plumes (divine Catherine Salviat jouant La Huppe) et de couleurs.
Chacun est comédien.
Puis le cabaret s’invite : Opéra de Quat’sous, comédie musicale (à deux balles, diront certains abonnés grincheux) chants à la Labiche, entrelacs de couacs et de sonorités.
Apparaîtra une équivoque « meneuse » (Céline Samie) croisement de Marlène et de Suzy Solidor et un insulteur de public, et volent les plumes, et vogue le navire !
L’actualité – presque du tréteau de chansonnier – s’invite dans une traduction peu orthodoxe (mais avec une certaine liturgie encensée) qui fera grincer des dents et invitera quelques lèvres à des exercices d’extension.
La troupe, comme toujours, est à la hauteur : c’est une tradition irritante de cette maison.
Bien sûr, Arias a son style, en abuse, répète, cligne de l’œil, mais il séduit encore, ce matamore du chamarré, même si tout cela exhale un parfum de nostalgie et d’émouvant déjà-vu.
Chacun joue, sans vraies ailes, sur une corde périlleuse.
La chute est possible…mais tombera pas !
Déroutante audace de ces diables de Comédiens-Français aussi insaisissables et libres…
Que des oiseaux ?

Christian-Luc Morel

Comédie-Française/Salle Richelieu, 2, rue de Richelieu, Paris Ier (métro : Palais-Royal)
Location 08 25 10 16 80 ou
www.comedie-francaise.com
En alternance jusqu’au 10 juillet.