30 mai 2010

La folie d'Héraclès

LA FOLIE D’HERACLES d’Euripide.

Vieux-Colombier, tunnel lumineux du passé au présent : la pièce mythologique de l’héritier d’Eschyle et de Sophocle, est donnée au Français pour la première fois.
Histoire d’un massacre familial : le tyran Lycos, Thèbes soumise, projette d’occire le père de son ennemi Héraclès, Amphitryon, ainsi que sa femme, Mégara et son fils. Mais Héraclès surgit du séjour des Morts. Héra, jalouse des infidélités de Zeus dont Héraclès est le fruit, décide de lui faire perdre sa raison. Il tuera ainsi lui-même épouse et enfant. Revenu à lui, et à ce désastre, il ne songera plus qu’à quitter cette vie atroce. Son ami Thésée le persuade de continuer à vivre et de poursuivre son pèlerinage terrestre.
Dans une traduction fidèle et sans démagogie de Victor-Henry Debidour, Christophe Perton a construit une mise en scène contemporaine d’une grande intelligence et d’une grande beauté, sans clin d’œil, sans enfouissement sous la technique (la vidéo de Clément Martin est soumise et domptée) où la musique sensible du chœur - œuvre d’un Fabrizio Cassol – n’est pas sans rappeler Poulenc et Debussy, avec des chants somptueusement interprétés par Serge Kakudji et Eléonore Lemaire.
La troupe des comédiens excelle : Séweryn le grand, magistral, père brisé et aimant, sorte de Saint-Joseph résigné à aimer ce terrible fils d’un autre, Christian Cloarec, à la diction parfaite, au phrasé viril et touchant, qui dit le français comme personne, Clotilde de Bayser, tragédienne pour laquelle le mot même eût pu être inventé, bouleversante, sans excès, sans oublier le jeune Benjamin Jungers (Thésée) ami de vœu, juste, vibrant…
La pièce est précédée d’un prologue étrange, moderne, désarçonnant, écrit par Lancelot Hamelin, qui déroutera plus d’un, avec son univers de courtiers rapaces, de clignotements boursiers, de solitudes électroniques. L’intemporel, pour nous être accessible, ne doit-il passer par l’instant de notre vie ? Hamelin nous aide à devenir le chœur attentif et des spectateurs concernés. Sorti de cet antre factice, Lycos, convaincant Nazim Boudjenah, nous livre la version fluo et contemporaine du monstre, de la Bête démago, teinte, oxygénée, kitsch, grimaçante. Et Héraclès – intense Olivier Werner – de devenir le contemporain courageux contre le flasque, l’homme seul contre les éléments, le dieu sans pouvoirs que nous sommes…devenus.
Probablement un des spectacles les plus réussis, les plus aboutis depuis des années, « La Folie » correspond exactement à la mission du Français : transmettre sans figer, ouvrir sans artifices, jouer la qualité pour le plus grand nombre.
Dans ce feu outrageant, les images du passé récent s’enchevêtrent : Manhattan, un certain onze septembre, Auschwitz, le laboratoire en transformation perpétuelle et en contamination inachevée.
Indispensable spectacle, miroir humain, « La Folie d’Héraclès » vibre de vitalité et de fatalité, bref d’humanité brisée et atteint, sans blesser autre chose que la torpeur, comme une flèche qui ferait vivre.

Christian-Luc Morel.

Comédie-Française, Vieux-Colombier, 21 rue du Vieux-Colombier, Paris VIème
Location : 01 44 39 87 00/ 01. A 20h00 (19h00 le mardi) sauf le dimanche et le lundi. Matinée le dimanche à 16h00.
Jusqu’au 30 juin.