27 septembre 2010

Dieu, qu'ils étaient lourds...!

Dieux qu’ils étaient lourds… ! selon Louis-Ferdinand Céline
Dans la toute petite salle du Lucernaire, au Paradis, nous sommes entrés comme par effraction, en voleurs amateurs, écouter une interview de Céline. Quelle étrange impression, juste celle d’avoir rencontré un écrivain célèbre, sans connaître nécessairement son œuvre. Qui n’a pas entendu parler de Céline, qui s’est vraiment engagé dan la lecture de son « Voyage au bout de la nuit » ? Sur la petite scène qui tient lieu de studio radiophonique, nous pourrions nous croire aussi bien dans une église en train de surprendre la conversation d’un pêcheur avec un prêtre. Sauf que Céline rit de sa situation: «Je suis assis sur une chaise électrique. » Le journaliste qui l’interview n’a rien d’un prêtre, il est plutôt bonasse, il affiche une certaine décontraction, un professionnalisme qui ne laissent percer aucun de ses propres sentiments. Tout au long de l’interview, une profonde humanité se dégage des propos de Céline sur sa vie, l’écriture, la philosophie. Elle est inattendue et c’est là le travail remarquable de l’acteur, Marc Henri Lamande, de restituer dans l’articulation de la pensée de Céline, quelque chose qui ressemble à de l’abandon, vis-à-vis de lui-même, vis-à-vis des autres. C’est à dire qu’à travers sa misanthropie déclarée, à travers cette phrase lâchée non point comme un jugement mais un sentiment « Dieu qu’ils étaient lourds....!» on entend avec persistance comme une sorte d’amour pour les hommes. Nous découvrons un homme qui est allé au bout de lui-même et à vrai dire cette affaire-là est affaire d’artiste. Cela signifierait-il que tous ses débordements: antisémitisme, haine, racisme, désignent la fracture qu’il peut y avoir entre un individu livré à lui-même et le monde.
«Je ne m’occupe pas des lecteurs. J’écris des livres pour les vendre. Je hais les idées. Je ne suis d’aucun parti. Je suis Céline, je ne suis pas les autres et mes opinions ne regardent que moi» dit-il en substance. Comme s’il n’avait pas imaginé que ses écrits puissent influencer ses lecteurs et se propager. La responsabilité de l’écrivain vis-à-vis d’eux, il ne l’entend pas. Après s’être engagé dans l’armée, il devient pacifiste. Mais pas par idéalisme, plutôt in corpus, in vivo. De même qu’après avoir été antisémite -j’extrapole- il lui faudrait devenir amoureux des juifs, in vivo. Au regard de ce qu’il appelle ses turpitudes, il ne se prononce pas. Il dit qu’il a payé, que pour écrire, il a payé aussi, que c’était très difficile. Un antisémite libertaire, au secours!
Évidemment, il n’est pas possible de réduire l’œuvre de Céline au pire de ses propos. Mais il a vécu le pire, les guerres, la prison, le lynchage. Faut-il qu’il nous surprenne encore, lorsqu’il dit «Je suis contre la souffrance, elle rend les hommes encore plus mauvais.» Ce voyage au bout de la nuit est une histoire de sacrifice : Céline son propre cobaye, déjectant sa haine pour s’entendre lui-même, ou revenir vers les autres.
«Je ne suis qu’un homme après tout et je n’ai rien à bouffer, si c’est comme ça…» Cette lueur de révolté, douloureuse, fait penser à Antonin Artaud, parce que ce « caca » (littéralement en grec «mauvaises choses ») ne dégouline pas seulement de la bouche de Céline, c’est aussi la nôtre.
Il raconte que durant son enfance, il n’a mangé que des nouilles parce qu’elles n’ont pas d’odeur et qu’il fallait être à l’affut de l’odeur, toujours, à cause de la dentelle que fabriquait sa mère, passage Choiseul.
Céline esthète, et humain, malgré lui. Ce spectacle gratifiant nous fait pénétrer dans l’univers mental d’un homme artiste, à l’ornière de sa pensée, un peu comme si nous entrions, spectateurs, dans son atelier. Et cet homme qui nous raconte sa vie, sans ambages, simplement, est si vivant qu’on se dit , enfin, qu’on pourrait le rencontrer, lui parler…
Je remercie vivement les artisans de ce spectacle. Au cours de cette interview beaucoup de phrases perlent dans la pénombre du studio. J’en ai retenue une : « Il n’y a a que deux races d’hommes, les voyeurs et les exhibitionnistes. » C’est un peu ça le théâtre ! Je n’ai qu’un mot à dire : « Allez-y. »

Evelyne Trân
Théâtre Le Lucernaire, du mardi au samedi à 19h. Réservations : 01 45 44 57 34 et www.lucernaire.fr