21 septembre 2010

Récits de femmes, de Dario Fo

Récits de femmes, de Dario Fo
Le théâtre d’utilité publique, le théâtre reconnu d’utilité publique…je crois entendre la complainte des robinets de Francis Blanche, accompagnée de la lecture chevrotante de l’arrêté préfectoral contre l’ivresse publique. J’entends tous ceux qui disent "Il n’y a plus d’argent pour les artistes".
C’est alors que je vois au loin – s’agit-il d’un mirage – une fontaine sourire, drapée sous les feux d’un réverbère, comme si elle s’attendait à une future approche. Voilà ce que m’inspire le spectacle « Récits de femmes » de Franca Rame et Dario Fo au Théâtre du Funambule auquel j’ai été conviée hier soir. De la conversation – monologue, dialogue – à l’état brut. Quoi de plus rafraîchissant ! Une prouesse ! Voici que l’on s’aperçoit que la parole qui se lâche est, à elle seule, capable de recréer, essorer, tordre les situations les plus fallacieuses de l’amertume quotidienne.
Les relations homme-femme, bien sûr, sont à l’honneur et le sentiment d’insécurité qui règne permet à cet animal de comédien de beugler, sans complexe, les mots devenus maux dès lors qu’ils franchissent la barrière. Une des protagonistes ne nous confie-t-elle pas par l’intermédiaire de sa voisine « Tout ce que je vous dis, Madame, je ne l’ai jamais dit à voix haute, c’était toujours à l’intérieur». Et ces confidences tragiques sont portées par l’émotion risible, pudique qui perce sous l’outrance des propos, galvanise d’étranges blessures, cisaille l’épiderme de l’auditeur.
Car il y a un texte, un texte complètement dépendant du jeu des acteurs, issu de conversations entendues, enregistrées, parcourues, que les auteurs nous ont ramenées dans leurs filets pour nous laisser entendre que nous jouons la comédie, tous les soirs, aussi bien, spectateurs qu’acteurs et que, ma foi, si nous devons nous rebeller contre nos maux quotidiens, nous n’avons pas forcément besoin de passer par la rubrique « faits saignants » de France Dimanche ou chez Delarue.
La distanciation n’est qu’une histoire de perspective. A ce niveau, l’os du discours est spongieux, il n’est pas encore rongé par l’écriture finaude. C’est un hochet pour chiens qui jappent, aboient, mais de chiens hypersensibles qui ont, chacun le sait, une capacité d’audition ultra supérieure à la nôtre. C’est tout le mérite des comédiens de vivre cette expérience sur scène, de confidences éhontées, grotesques, affreuses, avec cette émotion retenue qui glisse sous le tort à travers de situations guignolesques mais tellement vraies.
C’est poignant parce que ces situations banales (guignol et banal en joute) font de la gymnastique, du saut à l’élastique. Ne vous êtes-vous jamais retrouvé seul devant votre table à repasser, la tête dans les nuages ? Avez-vous déjà entendu ce que dit tout seul un fer à repasser, debout sur la planche, pendant vos rêveries incongrues? Drôle de cirque. Bravo, mesdames, messieurs, comédiens et metteurs en scène ! Je conclurai par une pirouette : la subtilité ne se repasse pas, elle s’entend.
Evelyne Trân

Le Funambule de Montmartre, jeudi, vendredi, samedi à 21h30, dimanche à 17h30. Réservations : 01 42 23 88 83