21 septembre 2010

Trahisons, d' Harold Pinter

La pièce d’Harold Pinter fait penser à une page de vie soigneusement enlevée par un coupe papier. Cette page qui s’envole trame l’atmosphère flottante et fantomatique dans laquelle errent les personnages en quête de quelque chose qui ne dit pas son nom, d’inatteignable en quelque sorte. Comme dans un rêve où l’on ne se voit pas soi -même, les personnages se frôlent, se parlent mais refusent de s’atteindre. Ce refus est éloquent en soi. Le sentiment ne peut s’exprimer qu’en s’évacuant grâce à la rupture du fil renvoyant chacun des protagonistes à leur terrible insignifiance, un peu comme une brûlure de cigarette sur le tapis. Le sentiment de désolation qui perdure tient à peu de chose, à ce fil censé réunir chacun des personnages qui jouent plusieurs rôles puisqu’ils sont à la fois mari, amant, épouse et amante. Mais à force de tirer sur la corde tout lâche, la bougie s’affaisse et le bout de chandelle qui devrait servir à rallumer la flamme parle d’amour incompris, d’amour impossible. « J’aime plus mon ami que toi, rétorque le mari cocu, à son épouse ». De toute façon, cela ne veut rien dire : aimer. Il faut des preuves. Quelle meilleure preuve que celle d’avoir partagé un bouquet d’années avec un époux, une amante ? Que l’on ait partagé ses années avec plusieurs partenaires, quoi de plus naturel puisque chaque personnage est plusieurs. La trahison aussi est un leurre. C’est une façon de se donner de l’importance que de braver l’interdit. Quand tout est dit, quand il n’y a plus de secret, les gens sont rendus à leur vacuité, à l’échappée belle. Une certaine épouvante se dégage de ces êtres devenus fantômes pour avoir voulu errer au dessus de l’écrin de leurs rêves sans vraiment s’y brûler. La mise en scène est extrêmement dégagée. Les acteurs sont des funambules sur un fil tendu sans surprises. Mais ce côté cérébral inhérent à la pièce a un aspect mortuaire. Je ne retrouve pas l’humour de Pinter ni sa fantaisie. Tout est trop dit, trop étudié. Si par aventure, le spectateur quitte le texte, il n’a plus rien à quoi se raccrocher. Peut être les personnages parlaient-ils pour ne rien dire. Cette fidélité de la mise en scène à la trame d’exposition est dérangeante. Si c’était le but de Pinter de déranger, alors il a réussi à exprimer les leurres qui sous-tendent les codes de communication. Comme dire « ça va », apprivoiser un silence interminable et ne pas attenter à l’élégante frilosité d’autrui. Cette pièce n’aurait-elle pas pu s‘intituler aussi « Attentat à la pudeur » ?
Le jeu des comédiens est impeccable. Mais où est donc passée la sournoiserie de l’auteur ?
Evelyne Trân
Théâtre du Lucernaire, du mardi au samedi à 20 heures, dimanche à 17 heures. Réservations : 01 45 44 57 34 www.lucernaire.fr