28 octobre 2010

Don Juan, d'après Molière, adaptation de Brecht

Don Juan, d’après Molière, adaptation de Brecht
Mise en scène de Jean-Michel Vier
Pourquoi aller voir Don Juan au théâtre du 21ème siècle ? Serait-ce qu’en ce début de siècle, conscients de porter sur nos épaules deux millénaires barbares, nous avons besoin de bain de jouvence. Celui que nous propose le metteur en scène Jean-Michel Vier avec l’adaptation de Brecht est parfumé au savon de Marseille, mousseux et léger. Don Juan, jeune et fringant, n’a cure d’apparaître comme un libre penseur, il est plutôt comme un poisson d’une eau sur laquelle glissent des pêcheurs impuissants barbotant tant et plus pour exprimer leur fringale et leur déconvenue face à cet iconoclaste.
Il est jouissif d’entendre Don Juan user de la rhétorique comme une éponge pour berner ses interlocuteurs, et dont peuvent s’inspirer d’ailleurs nos politiciens. Car la fascination qu’ il exerce par son toupet a ce privilège inouï d’étouffer les plaintes et rabattre le casquet de notre bonne conscience. Tournée en rigolade, cette comédie de la vie où Don Juan n’entend que faire étinceler ses désirs, est un tour de manège, une roue qui tourne sans états d’âme. Dans ce ballet où les paysans transformés en pêcheurs pataugent sans se faire prier, les lamentations du père et la dulcinée éconduite paraissent dérisoires. Evidemment comme la bienséance veut que la morale ait le sernier mot, c’est Don Juan qui s’échappe le premier dans la tuyauterie avec l’eau du bain à la stupéfaction des pêcheurs qui n’ont pas compris que l’avaient précédé bien d’autres victimes innocentes, mais moins spectaculaires. Nous ressortons de ce spectacle, rafraîchis, sans récrimination aucune, avec un peu de talc dans les mains, regrettant toutefois que les pêcheurs de Brecht aient repêché un Don Juan aussi indolore, très séduisant certes, mais sans sel, trop aimable en somme. Cette insensibilité (que les pêcheurs prêtent à Don Juan) n’est-elle point naturelle ? L’effroi stigmatisé par la figure du Commmaneur tombe à l’eau également. Comment croire que ce Don Juan poupon puisse camoufler un visage de dictateur ? A cet égard, pourquoi avoir pitié des victimes : Elvire, son père et compagnie ? Don Juan a été mal élevé, Elvire a lu trop de romans à l’eau de rose. Tous coupables, nom d’une pipe, de ne croire qu’en eux-mêmes ! Or la vérité, nous ignorons encore d’où elle sort, mais imaginons un peu qu’elle sorte toute nue de l’eau du bain… à son tour, elle se moquerait de nous pour faire place au spectacle. En ce sens, la jolie mise en scène de Jean-Michel Vier, encore un peu tatonnante, prêtes ses gages. C’est vivant et divertissant. Les comédiens jouent plus qu’ils n’incarnent leurs personnages. Les mots sortent comme des papillons de la bouche de Don Juan. A noter le quiproquo de Don Juan avec ses deux donzelles, fort bien enlevé.
Mais pour que le commerce soit total dans cette comédie sans répit, il serait profitable que les comédiens jonglant avec plusieurs rôles, jettent davantage leurs masques, ne serait-ce que pour forcer le trait ou le portrait. Après tout Brecht n’a-t-il pas écrit ‘par-dessus’ le Don Juan de Molière ?

Evelyne Trân

Théâtre du Lucernaire, du mardi au samedi à 20h30, le dimanche à 17h .
Réservation : 01 45 44 57 34