15 octobre 2010

La course

La course, texte et mise en scène de Colette Alexis Varini.
Comme un extrait de chair qui ourlerait un lambeau de souvenir, la pièce de Colette Alexis Varini réussit la gageure d’interroger cette plaie béante, cette balafre dans la continuité de la chaîne humaine que représentent les guerres sous la bannière du dogme « Travail, famille, patrie ». Il y a des douleurs difficiles à exprimer parce qu’elles appartiennent à l’inconscient collectif et que l’individu, quel qu’il soit, est une pâle figure en regard de l’histoire d’un pays qui plante son drapeau sur le sol souillé du sang des soldats. A cet égard, le texte de la Marseillaise a la mérite d’être très éloquent. Toutes ces vies humaines sacrifiées au nom d’un dogme qui les dépasse, font partie aussi de l’histoire, une histoire à petite échelle d’individus qui n’iront jamais rejoindre le cortège des défilés de l’armée, en grande pompe, aux Champs -Elysées le 14 juillet. Tout simplement parce qu’ils sont morts, morts, dit-on pour la patrie. Comment des évènements extérieurs, des déclarations de guerre, peuvent-ils devenir la bêche fossoyeuse, capable d’ensevelir des multitudes d’histoires anonymes qui ne peuvent plus se cramponner qu’à un souvenir déteint, rouillé, puis recouvert du vernis de l’oubli ? A cette question « D’où viens-je ? » des enfants répondent « Nous venons de la mort ». Et si la mort pouvait parler, si elle pouvait ne pas s’arrêter de parler, c’est à cause de cette grande frayeur de silence, ce grand froid que peuvent éprouver, pieds nus, ces mêmes enfants qui jouent à la marelle dans un cimetière.
Dans cette pièce, les humains qui évoquent des vies sinistrées donnent l’impression de se pencher au-dessus d’une tombe vide. En l’occurrence, il s’agit de celle de leur frère, fils, amant et porte - parole irréel, un jeune homme quelconque, parti s’engager dans l’armée française pendant la guerre d’Indochine, sur un coup de tête, pour échapper à la mortelle indifférence familiale. Comme des coups de butoir sur une pierre tombale qui ne bronche pas, les paroles se succèdent, saccadées, heurtées, en syncope. Les membres de la famille, parfois serrés en rangs d’oignon sur un banc de petits meubles à tiroirs, se meuvent solitaires derrière un tulle gris et poisseux, grillagé. Et cette même toile peut servir d’écran à la projection d’évènements qui surplombent la vie demeurée, forclose, des individus qu’elle simule. La mise en scène refuse le spectaculaire. Elle est froide. Les paroles sortent presque frigorifiées. Seules les voix de la jeune fille, de l’enfant, de la bonne, et de celui qui pourrait représenter le chœur comme dans les tragédies grecques, réchauffent un peu l’atmosphère. Car les rapports entre la mère et les enfants sont brutaux, sans appel. Ils paraissent murés, de sorte que même les évocations de l’amour qui subsiste chez les frères jumeaux et le jeune homme pour sa dulcinée, font l’effet de pâles fioritures sépulcrales au-dessus d’un fossé et d’un champ désespérément muets.
Il conviendrait cependant qu’au fur et à mesure de leurs représentations, les comédiens continuent à briser la glace pour rejoindre le cœur du public, que celui-ci ne se sente pas exclu de la mise en scène et surtout qu’il ne fasse pas le deuil de sa capacité de réaction, qu’il soit d’une semblable chair, acteur même spectateur, ou témoin impuissant, survivant, vivant !

Evelyne Trân

Théâtre de l’Opprimé, jusqu’au 31 octobre, du mercredi au samedi à 20h30,
le dimanche à 17 h. Réservations : 01 43 40 44 44.