05 octobre 2010

Le Gorille

Le Gorille, d’Alejandro et Brontis Jodorowsky
Un relent d’exposition coloniale, un relent de champ de foire où d’affreux marchands exhibent des monstres vivants comme au bon vieux temps de King Kong, sympathique gorille. L’imagerie Épinal a-t-elle fini de ressasser l’horrible divorce entre l’homme et le singe ? Sans doute parce qu’il n’y a plus d’images Épinal sauf à la brocante… ou peut-être au théâtre. Au spectacle des Jodorowsky, j’ai bien cru en toucher une. Elle pèserait plusieurs siècles et surtout beaucoup de poussière. L’époque rugit encore dans nos mémoires. Il ne s’agit en effet que de la conquête des nouveaux mondes par les Européens avant la lettre, ces héros qui s’escrimaient à rendre digne de leur religion et de leur civilisation les indigènes de tous bords. A la foire, ils installaient sur des estrades des esclaves pour les vendre comme bêtes de somme. Pour asseoir sa supériorité, l’homme civilisé n’y allait pas à la petite cuiller. Il croyait vraiment avoir affaire à un animal quand il organisait ses conférences sur le thème du bon sauvage. Le gorille, c’était tout simplement le nègre, l’indigène des forêts vierges. Odieux colonisateurs, véritables têtes à claques, ces visages de savants où suppure l’arrogance. Grâce à cette muraille de morts-vivats exposés, à leur tour, sur scène, le gorille alias King Kong peut bien se permettre de jouer le montreur de foire. Le seul hiatus, excusez la répétition, c’est qu’il semble sortir tout droit d’une image d’Epinal, ce gorille. Comment lui en vouloir s’il a été inventé par l’homme, l’homme-dieu. Le gorille pourrait-il se transformer en homme ?Oui, s’il est bien dressé. L’idée est alléchante d’autant qu’elle ne tient pas debout. Elle est hors sujet. Ce gorille a les défauts de son inventeur. Il disserte, il est empêtré dans son déguisement et il manque d’identité (ah ! ce fameux papier où il est écrit : homme). En un mot, il n’est pas crédible. Le mode de la dissertation et du récit ne peut suffire, à mon sens, à exprimer ce qui est de l’ordre de la métaphore et du phantasme, du refoulé cher à Monsieur Freud. Lorsque Kafka raconte comment un employé se retrouve un jour transformé en blatte, le sujet n’est évidemment pas la blatte mais le sentiment de décomposition vitale d’un homme. Les attributs physiques ont-ils quelque chose à voir avec la psyché ?
Dans le fond qu’il ait l’air d’un gorille, d’un Spartacus, ou d’un nain, ce bonhomme, sur scène, quelle importance ! N’est-il pas en train de fouiller dans notre cervelle pour brandir ce que nous croyons en avoir disparu depuis belle lurette, l’empreinte fossile d’un singe ! A cette autopsie plénière en public, sans anesthésie, nous rigolerions, et pourquoi pas ?
Et nous ferions la queue pour voir ce qui reste en nous de ce singe, pour nous rassurer, pour nous dire : il est en voie de disparition, il fait partie des grottes de Lascaux. En somme, l’esprit chagrin manque à cette fable, nous avons affaire à un gorille de trop bonne composition. Si c’est le sujet du spectacle, tant mieux, mais si par contre, vous cherchez la petite bête, sachez qu’au stand de cette fête foraine, vous aurez droit à la plus grosse, de nature à faire rire les enfants comme au cirque. En ce sens l’interprète joue bien son rôle.
Après s’être gratté un peu les méninges, on peut refaire surface assez facilement. Ce n’est pas si dramatique après tout, l’histoire d’un gorille qui se prend pour un homme ! Oubliez vos mouchoirs.
Evelyne Trân

Théâtre Le Lucernaire, du mardi au samedi à 18h30. Réservations : 01 45 44 57 34