25 novembre 2010

Déshabillez-mots

Déshabillez Mots, écrit, adapté et interprété par Léonor Chaix et Flor Lurienne

Mise en scène de Marina Tormé

De la radio à la scène. Franchement nous étions curieux de voir comment allaient se comporter ces mots terrés dans l’invisible et la chaleur des studios. Ils faisaient la queue depuis quelques années pour avoir le droit de se faufiler à l’intérieur d’un micro et clamer leur existence à travers les ondes. Leurs attachés de presse, deux comédiennes très attentionnées ont fini par en adopter plusieurs et décidé de leur donner une deuxième chance, celles de sortir de l’invisible. Pour ce faire, elles leur prêtent leurs corps tout simplement, en bonne foi, tout honneur.

C’est une expérience fort époustouflante pour un mot, rendez-vous compte: sortir de l’ordinaire, s’habiller, devoir séduire, mettre du rouge à lèvres quand on en a l’habitude, soit d’être écrasé sous des lettres d’imprimerie, soit de s’envoler, les extrêmes en quelque sorte. Mais les comédiennes qui les tiennent en laisse ont su faire mieux que de les balader comme des caniches enrubannés. En vérité, la longe est de nature à leur faire faire un tour de plus d’une heure. Bien que la scène représente leur studio antérieur plutôt étroit, ils retrouvent sans peine leur verve, et cette jubilation d’être enfin libres.

Il faut bien le dire, les mots adorent se faire déshabiller, il faut rentrer dans leur jeu, leurs rites, leurs vertus, et même leurs rêves, ou leur jeter un sort comme ces comédiennes quand on les sort (cruelle répétition) du dictionnaire où ils crèvent d’ennui. Car ce que l’on oublie souvent c’est que de tous temps ils se sont incarnés et continuent à s’afficher sous la pancarte d’un nom ou d’un prénom. Celui qu’on affublait d’un sobriquet ignorait le transmettre à sa génération. On vous appellera comme ci, on vous appellera comme ça, vous serez appelés à témoigner : nom, prénom ? Et vous jugerez de dire toute la vérité, toute la vérité qui s’enfouit ou s’enfuit dans les volutes de l’ignorance. Est-ce à dire que l’anonymat soit plus terrible que le vilain patronyme et que l’on puisse être éclaboussé par les odeurs d’un nom qu’on n’a pas commis mais dont on a hérité. Je m’appelle « Connard » et alors, ce n’est pas ma faute ! Un mot tout seul, cela ne rime à rien. Cela commence à devenir drôle lorsqu’ils arrivent à plusieurs ou, par un tour de magie, se fendant en deux. Ainsi l’infidélité se découvre une amie, grâce à sa perspicace intervieweuse, qui n’est autre que son ennemie ou sa sœur siamoise : la fidélité.

Nous assistons donc très souvent à des joutes de mots, servies par des escrimeuses particulièrement douées. Avec leur pèche d’enfer, elles ne laissent guère de répit aux spectateurs qui voient défiler une cavalcade de mots aussi suffisants les uns que les autres.

De vraies canailles, ces mots, lorsqu’ils s’y mettent. Bonnet blanc ou bonnet noir ? C’est à qui prendra la mine la plus effarouchée ou fera davantage figure de forte tête. De sympathiques canailles, capables de ramasser la paille sous le sabot du cheval pour aller manifester, non contre, mais pour le mot «onanisme».

Au cas où il ferait partie de quelque espèce en voie de disparition. Combien de mots meurent chaque jour, quelle tristesse!

En attendant, qu’ils s’envoient en l’air à la faveur de ce strip-texte. Nous ne pouvons invoquer ni le diable, ni le Bon Dieu, nous voici devenus complices et attendris. Les mots se donnent en spectacle, hélas ! Comment leur en vouloir, ils ont tellement besoin de nous pour exister !

Comme ces prêtresses de mots savent fort bien renchérir, gageons que la clé des champs, entre leurs mains, est une bonne fée. Alea jacta est, le sort en est jeté, mesdames et messieurs les mots, vous sortirez du dictionnaire, cette boite à Pandore, que vous soyez banaux, obsolètes ou suspects, vous irez porter la bonne parole dans les siècles des siècles. Amen.

Evelyne Trân

Les Trois Baudets, mardi et mercredi à 21h, réservation : 01 42 62 33 33