01 novembre 2010

Opening night

Opening night, de John Cromwell
Mise en scène de Jean-Paul Bazzicon, adaptation de Michel Carnoy, avec Marie-Christine Barnault et Michel Carnoy
Nous somme allés voir Opening night de Jonh Cromwell pour la présence et la luminosité de Marie-Chrisitne Barrault et nous n’avons pas été déçus. La jolie coquette de Célimène qu’elle a incarné plane toujours dans l’air et ce personnage de vieille star déchue, paradoxalement, sort grandi de cette vivalité et fraîcheur qu’elle dégage.
Cette fraîcheur, elle est dans la voix, elle musarde presque enfantine, elle traverse les murs, elle traverse le corps, elle pépie comme un oiseau étouffé, égaré, tombé sur la paille, inconscient.
Il semble alors que les mots jouent sur l’instant, culbutent sur le treillis d’une ombre jacassante, celle d’une longe du temps racornie par une étrange passerelle quand la vieillesse se fait jour, devient un rideau ordinaire, froid : tout le temps passé soudain devenu idiot, impassible entre quatre murs fantômes. Dans cet antre du passé qui ne roucoule plus, celle qui a été star et qui l’est toujours aux yeux de son compagnon, s’éprouve assaillie par des souvenirs qui n’ont plus leur place, qui grelottent sous des étiquettes déchirées. Comment les mêmes mots peuvent-ils recouvrir le pire et le meilleur, qui permet à la laideur de s’installer de se moquer de soi, des autres ?
C’est qu’il y a toujours plusieurs temps dans un même espace, c’est que nous sommes souvent convoqués comme des étrangers quelque part et qu’il revient à cette part juteuse de l’étranger en soi de rajeunir les murs.
Un artiste n’est visible qu’à travers sa boule de cristal, qu’importe vraiment si la loge est radieuse ou défraîchie, il n’est que de passage, il n’a pas l’intention de s’installer. La torpeur apparente des murs est le fer de lance de tout artiste. « Objets inanimés avez-vous donc une âme » hurlait Baudelaire. Qui séduire si les maux eux-mêmes ne bronchent pas ?
L’artiste n’a d’autres ressources que de se mettre elle-même en danger, en danger de vivre. Elle convoque ses propres ennemis, la lassitude, l’alcoolisme, l’arrogance, la vieillesse, elle lutte avec jubilation. Elle écrit sa propre tragédie. Que son âme passe par la porte, s’échappe pour aller où ? Il faut bien se raccrocher à quelque chose, ici, dans cette pièce, quand elle ne peut plus obéir qu’à elle-même, elle obéit comme un petit enfant à celui qui lui désigne la porte, celle de la scène. Célimène n’as pas fait de contrat avec le diable comme Faust, mais cela revient au même. Elle ne s'appartient pas, elle appartient au public.
Difficile de repousser les murs cependant. Marie-Christine Barrault, alias Célimène, alias Fanny Ellis est aussi un lion en cage, elle est du style à grimper aux arbres, à jouer à cache-cache avec son ombre pour se moquer de son compagnon, ses coups de colère résonnent comme la goutte prête à faire déborder le vase. Mais voilà, elle est star et si elle joue avec elle-même, c’est elle-même qui se renverse. Cet orgueil fatidique est par lui-même renversant. Il y a deux personnages de Célimène, l’enfant et la reine, coude à coude.
Dans cette boule de cristal, si vous demandez à la voyante quelconque spectatrice – avez-vous vu une vielle star déchue ? - je répondrai à sa place « Eh non. Qu’ils soient renvoyés aux calendes grecques, les lecteurs de journaux à scandales, ceux qui se nourrissent du malheur des autres, les charognards. J’ai vu simplement une actrice en train de dessiner le portrait d’une autre femme. Alors il peut s’agir d’une dame âgée mais je l’ai trouvé beau comme un portrait de Rembrandt qui ne se décolorerait pas suspendu à une longe du temps impertinente, celle de la jeunesse du cœur ».
Quand au décor de la loge, livide, fallacieux, qui semble tout droit sortir d’une image à encre délavée d’ordinateur, je ne le félicite pas, il est si peu vivant qu’il mériterait les éclaboussures d’une tasse de café. Les accessoires ont jugé bon de faire trôner un rouleau de papier hygiénique pour nous rincer l’œil, hélas il n’a pas été déroulé. A tel point que je me suis prise à regretter la pissotière de Rimbaud. Très évocateur cependant, l’écran du miroir vide de la table de la loge où se mirent avec facétie les comédiens. Tout de même, il y a des moments forts que je me permets de consigner pour y revenir : lorsque Célimène s’en prend à son double - mannequin et le jette furieusement par terre, j’ai soudain revu Casanova dansant avec sa poupée et ressenti cette allégresse et puis cet instant délicieux du revêtement de costume de scène, aigu : Célimène toute entière livrée aux mains de son compagnon de voyage, une sorte de Sancho Pança finalement avec un côté mère-poule.
Et puisqu’il est question de stars, je profite de la présente pour saluer des comédiennes toutes proches : Jeanne Moreau, Simone Signoret qui ont fait fi de leurs mésaventures physiques pour continuer coûte que coûte leur métier. Je les salue pour leur cran. Ces personnes-là savent bien que leur étoffe d’artiste est de nature à révéler l’humain chez tout être, bien au-delà des apparences.
Avec la vieillesse, la fatigue, le spectre de la décrépitude, oui, nous pouvons penser que nous avons rendez-vous avec la mort comme dans cette affreuse loge de théâtre qui fait figure d’antichambre, mais nous pouvons penser aussi que nous pourrions avoir rendez-vous avec une certaine grandeur d’âme aussi loquace que celle de Fanny Ellis. Quand son âme dépasse la porte, elle atteint la scène et nous sommes son public, aussi confus que son valet plus tendre que résigné.
Tel un mirage, souvent quelques artistes deviennent les assistants de nos rêves, Marie-Christine Barrault et Michel Carnoy en font partie et je les remercie. Voici un spectacle qui fait réfléchir comme un miroir. A vous y voir, chers spectateurs !

Evelyne Trân

Théâtre Mouffetard, du mercredi au samedi à 19h, dimanche à 15 h.
Réservation : 01 43 31 11 99