21 novembre 2010

Un coeur simple

Un cœur simple de Flaubert par Marie Martin-Guyonnet avec la complicité de Jean Pennec.

Rendez vous avec un texte, lecture silencieuse au coin du feu ou bien passage de la langue sur un coquillage en regardant la mer, contemplation,abordage des mots sur une plage presque déserte, c’est selon comme un courant d’air de la vie aussi frais et brumeux que quelques souvenirs palpés emmitouflés qu’une mémoire intruse rejette sur un banc de sable. Un cœur simple fait tout ou partie des ces choses qu’on imagine avoir connu la mer et qu’on remarque un jour, au cours d’une promenade, esseulées au coin d’une falaise, tant elles sont dépendantes du joug des marées. Le récit d’une vie, poussé calmement, a forme d’œillère pour notre regard durci qui s’immobilise à force de fixer l’horizon. C'est inquiétant et dérangeant car derrière le regard qui serait roche en train de contempler la mer, on entend sourdre, muette, sous tension, quelque voix souterraine ou caverneuse de l’auteur. Ce désir de transmutation dans le cœur simple d’une femme, faut-il que Flaubert l’ait au bout de la langue et que Marie Martin-Guyonnet l’entende pour le couvrir de sa voix musicale et fraiche. La mise en scène est tout à fait sobre, aussi élaguée que ce cœur simple pour rendre compte d’une vie ordinaire où les deuils, les mariages doivent forcer le récit pour le rendre plus palpitant. La belle affaire que cette vie qui se déroule aussi lentement, aussi placidement qu’une mince embarcation ne forme plus qu’un fil, un douteux marque page, un petit triangle arrangé par nos questionnements qui finiront par l’engloutir. Ce cœur balloté par les vagues se suffit presque à lui-même mais il obtient les suffrages de la nature pour de rares émotions, l’étreinte de deux femmes en deuil, un acte de courage et surtout la mort du perroquet. Dans un précédent papier, concernant une autre mise en scène de Marie Martin-Guyonnet, je parlais d’un perroquet sans savoir qu’il faisait partie d’un autre spectacle. Cet oiseau venu des îles, aux couleurs vivaces, recueilli comme un orphelin, vient faire déborder ce cœur. Il devient son attaché, son interlocuteur fidèle, l’amour de sa vie. Flaubert n’explique rien, il raconte. Est-ce vraiment plausible, cette histoire d’amour entre un perroquet et une femme ?. Il parait pourtant que les événements précédant leur rencontre, l’annonçaient de la même façon que le nuage, la pluie. Félicité peut-être croyait elle en son prénom ? Cette vie soi disant ordinaire se termine par une note surréaliste. A force de pianoter sur cette présomption d’innocence, Flaubert trouve son déclic, s’emporte lui-même à travers une hallucination ultime, réunissant dans la mort, l’oiseau venu des îles et sa maitresse. Et j’y vois un tableau de Chagall. Ce qu’il y a de souterrain chez Flaubert manque parfois à l’appel. Récitante et chœur à la fois de cette vie finalement extraordinaire, Marie-Martin Guyonnet n’ose pas toujours la distance comme si elle ne voulait pas s’écarter du titre du récit. Or à mon sens ce que Flaubert énonce comme un cœur simple est en réalité indépassable, indescriptible. Elle n’a d’ailleurs pas choisi d’interpréter Félicité, elle en est le chœur, Mais je comprends ce désir de l’interprète de se fondre dans le texte lui-même, Qu’elle puisse y entendre cependant Flaubert qui écrit, poussé par un rêve, impossible. Néanmoins, la démarche est remarquable, Marie Martin Guyonnet porteuse infatigable d’un récit aussi lourd qu’un nuage, y apporte la couleur de sa voix, franche et claire. Alors, lorsque celle-ci s’adoucit, faut-il accepter ce qu’il peut y avoir aussi de mièvre dans l’expression des sentiments, être tolérant pour les cœurs simples, ou vis-à-vis de nous-mêmes, encore que cela ne soit pas aussi simple d’être pudique, dixit Flaubert.

Guichet Montparnasse du 10 novembre 2010 au 8 Janvier 2011