03 décembre 2010

Dialogue avec mon jardinier

De Henri Cueco (Editions Point)
Adaptation théâtrale et interprétation de Didier Marin et Philippe Ouzourian

Ce « dialogue avec mon jardinier » a la douceur pétillante de l’eau que l’on boit dans les mains, avec impatience pour se rafraichir. Il est très agréable au bord des mots de s’abreuver de petits silences en s’adonnant à la rêverie
Un peu comme des enfants qui joueraient aux billes, étonnés tout à coup que les mots qui sortent de leurs bouches s’éclairent chaque fois de couleurs différentes, étourdis et éprouvés par le silence lui-même.
Grosso modo, il s’agit philosophiquement de mettre en scène Dame Nature et Dame Culture qui se rencontreraient sur un banc, au bord d’une route de la vie et se répandraient en confidences.
En vérité, le peintre et le jardinier parlent de la même chose. Les propos du peintre sont quelque peu abstraits et ceux du jardinier terre à terre. Le peintre parait poursuivre du regard un paysage intérieur qui s’adapte grâce à l’attention médusée du jardinier aux sons et couleurs du jardin lui même. Dès lors, il faut imaginer le tableau du peintre poussé au milieu des artichauts ou des courgettes.
Les questions restent toujours en suspens, car les montagnes ne parlent pas. Une salade n’a besoin de rien dire, il suffit qu’à sa place, le jardinier rende compte de tout le temps qu’il consacre à sa culture pour exprimer que son travail requiert la même attention que celle d’un peintre au chevet de sa toile.
A cette question qui s’élève comme un totem au milieu d’un jardin « Mais à quoi peut bien servir un tableau ?» on pourrait répondre qu’il s’agit de baptiser quelque paysage intérieur, pour le faire voyager, même les yeux fermés, tel un poème susceptible de prolonger, d’ajouter quelques antennes à quelque objet proche et éloigné à la fois. Sorte de révérence à la vie, à Dame Nature aussi bien pourvoyeuse de vie que de mort, de bonheur que de tristesse. Sur le fil, les mots qui s’épongent pour gagner à l’autre bord la perche d’un interlocuteur agile prennent le trajet de l’invisible quand tout confusément reprend forme sous l’aile du sentiment. Évidemment le peintre parle de «capturer le temps » mais tout un chacun sait très bien qu’il ne faut pas épuiser l’objet de prédilection, un fétiche reste un fétiche, inutile de se demander pourquoi, sauf pour passer le temps.
Le talent des comédiens rend fort perméables les propos. Cependant, le décor quelque dépouillé qu’il puisse être, manque un peu de vivacité, de réaction ; les objets ont un côté abstrait comme des images. Je songe à cette meule de papiers concassés qui a l’air de sortir livide de l’usine. L’expression «sage comme une image» serait-elle froissée ? Il me parait important au théâtre de rappeler que les objets sont très vivants, qu’ils n’expriment pas seulement des idées. Nous spectateurs, nous manquons d’imagination. C’est pourquoi nous allons au théâtre, pour jeter un sort à toutes ces choses étranges qui nous entourent et qui nous paraissent banales au quotidien.
Mais il est vrai que le texte règne et que l’on pourrait l’écouter les yeux fermés.
La scène (qui pourrait faire penser à un petit dé à coudre), puisse-t-elle comme une fée au bord des mots du jardinier poète faire éclore une citrouille pour faire sourire le peintre et en traversant son tableau imaginaire, entendre le bruit de l’arrosoir et marcher sur une allée de potirons.
Oui, ce jardin très simple vous invite, chers spectateurs, à déguster ses mots et ses légumes sans engrais, servis avec délicatesse et vigueur poétique par son peintre Henri Cueco.
A l’Aktéon jusqu’au 12 Février 2010, vendredis et samedis à 2O Heures.
Evelyne Trân