05 décembre 2010

Le secret du temps plié de Gauthier Fourcade

Mise en scène François Bourcier

Je gamberge, tu gamberges, il gamberge… Monsieur Gribouille alias Gauthier Fourcade qui vient de sortir d’une imagerie d’Epinal est un lutin qui danse sur le dos d’une cuillère, un rêveur hybride qui décortique les mots comme les pétales d’un artichaut pour en recueillir le cœur tendre à souhait. Ses rêveries métaphysiques suspendues au poids lourd de mots incrustés de significations erratiques ont l’envol d’avions en papier qui butinent, butinent sans cesse ces mêmes mots qui craquent avant de s’évanouir dans l’insondable.
Il faut être un rêveur invétéré pour oser durant une heure dix nous offrir la vision d’un voyage dans l’espace accompagné seulement d’un cortège de mots qui jouent le rôle des lianes d’un parachute et qui frotti frotta s’ébruitent hors de l’horloge, libres, débridés, insensés. Car au cœur de cette métaphysique qui nous parle bien entendu de la concordance des temps ou de leur rivalité, de bouche en bouche, les mots aussi sont confirmés, s’évanouissent pour resurgir ailleurs aux confins d’autres crêtes, d’autres fulminations pour une invitation espiègle au revenir, avec une seule idée en tête : jouir de tous les petits déplacements intimes auxquels nous convie notre verbiage, sorte de soupape aussi velue et douce au toucher que le bourdon qui frôle mais qui ne fait que frôler notre chère tête qui n’en revient pas d’être sortie de la terre aussi béate que celle d’une tortue.
De la béatitude de la tortue aux circonvolutions du savant brouillon, il faut réciter le désordre, celui précieux qui jonche la scène, des idées bousculées, raplaties sur le sol, ce désordre proféré par les enfants dans les crèches et qui a l’injonction poétique du courant d’air.
Les idées peuvent se grimper les une sur les autres pour former de curieuses sculptures, elles ne sont pas désordre, elles sont au cœur du désordre car les chiffres, figurez-vous, on peut leur faire dire ce qu’il nous plaît, ils ne sont pas obligés de se reconnaître pour faire connaissance. C’est drôle, c’est épique, c’est un jeu.
Nous reprenons connaissance avec un peu d’ignorance en main, un petit grain de sable en poche, un peu de tilt dans les narines. Ouf, laissez-moi éternuer d’amour.
Le public est conquis. Il accompagne ce jeune hurluberlu de ses touffes de rires, heureux de participer à un voyage à la fois savant et poétique. Maintenant, je me pose une question, existe-t-il une planète où tous les habitants portent le nom de poètes ? Avec un billet pour ce spectacle, à mon avis, vous en prenez le chemin.
Comme Le Petit Prince de Saint Exupéry, mais aussi comme vous êtes, sans façon, vous n’avez besoin d’autre bagage qu’un zeste d’innocence.
A
La Manufacture des Abesses vendredi et samedi à 19 Heures.
Evelyne Trân