31 janvier 2010

Les tentations électives, de Benjamin Oppert

Les tentations électives, de Benjamin Oppert
Mise en scène Philippe Brigaud
Ca démarre au quart de tour; la dérision, la malice et la provocation sont au rendez-vous . Soit une soirée des Molière filmée pour la télé. Suspense insoutenable : qui va obtenir ce prix du meilleur comédien couronnant une carrière, la relançant, ou véritable hommage pré-posthume? Le présentateur (Michel Pilorgé) est perdu sur le plateau, à cour un seul caméraman, des voix-off nous disent des passages des pièces jouées par des comédiens prestigieux dans divers théâtres mais surtout dans ceux dits d’« art et d’essai », à peine subventionnés mais tellement nécessaires . Bien sûr le Nord-Ouest et son directeur sont dans le coup. La ministre de la culture arrivée avec un brin de retard s’est glissée dans la salle, presque honteusement. Ouverture de l’enveloppe fatale : un certain Pierre Escabeau (Rémy Oppert) remporte le trophée pour son Tartuffe. Il se lance dans un discours interminable de cabot sublime qui ne permet pas au meneur de jeu de finir la moindre de ses phrases . Ce dernier s’en étoufferait presque quand Escabeau, péremptoire, donne quasiment l’ordre à la ministre (Christine Melcer) de monter sur scène pour lui remettre la minuscule statuette extirpée de dessous un tissu recouvrant une vieille table. On comprend qu’il la connaît mieux que bien, qu’ils ont des souvenirs communs et qu’autrefois… Rompue à cet exercice quoiqu’un peu troublée, et pour cause, elle improvise un discours avec des constellations de clichés. Exit le meneur de jeu qui n’en peut mais. Voilà nos anciens amants face à face dans un registre différent. Pierre récemment divorcé refait la cour à sa Jeanne ; confidences et rétrospectives sentimentalo-analytiques. Ils décident de se marier vite-fait bien-fait . Cependant que la dame hantée par un pouvoir qu’elle courtise veut se reconvertir en maire d’une petite commune parce que sa position de ministre est plus que précaire. Elle expose ses raisons à cet époux qu’elle va négliger pour cause de campagne électorale. A la phase trois, ils sont vraiment trois derrière six téléphones attendant le coup de fil fatal à parvenir du bureau où se déroule le dépouillement. Pierre rumine, commente la situation et se réconforte à coup de citations de Molière. Jeanne, en effervescence, perd contenance au fil de l’annonce des résultats et Alexandre (Aurélien Charle) son jeune directeur de cabinet et groupie s’énerve. Gong final: Jeanne ne sera jamais maire mais tout est mieux ainsi. Et pourquoi Pierre et elle ne partiraient-ils pas en voyage pour se retrouver une fois encore, une fois pour toutes puisqu’ils ont ‘la vie devant eux ’? (ou ce qu’il en reste). Jeux de mots, traits d’esprit, clins d’yeux et aphorismes détournés puis récupérés font que cette pièce composite d’un jeune auteur joue sur différents registres. On est en pleine satire, on réfléchit sur le théâtre et les mystères de la politique…ça roucoule, puis le rythme se ralentit, des silences lourds s’installent ; du deuxième ou troisième degré ça a rétrogradé, ça freine, on en est revenu au premier et la fin est une jolie pirouette. Les comédiens sont excellents, la distribution étant dominée par Rémy Oppert dans le personnage principal, il est tour à tour impérieux, inquiétant, perplexe, puis amoureux frémissant ou comblé.
Cette pièce d’un jeune auteur plus que doué vient de fêter sa centième : elle vous est proposée dans ce théâtre montmartrois dont les programmateurs sont des jeunes gens étonnants… donc des battants ?
Théâtre du Funambule du 14 février au 2 mai, jeudi, vendredi, samedi à 21h30, dimanche à 16h00. Réservations : 01 42 23 88 83, FNAC et CARREFOUR.
et :
http://benjamin-oppert.blogspirit.com/

30 janvier 2010

Entretien avec M. Saïd Hammadi

Entretien avec M.Saïd Hammadi, ouvrier algérien, de Tahar Ben Jelloun

La courte pièce du futur prix Goncourt a été montée à la fin des années soixante-dix par Antoine Vitez.
Son sujet, toujours sensible, met en scène un ouvrier algérien répondant aux questions bienveillantes d’un journaliste qui ne saurait être autre que l’auteur.
Les plaies ouvertes de la Décolonisation entreprise par le Générale de Gaulle, après ces longs évènements d’Algérie, devenus curieusement guerre lorsqu’elle fut terminée par les accords d’Evian et la prise de contrôle de l’Algérie indépendante par le F.L.N. , Saïd le déraciné les porte en lui, exilé dans ce qui était sa patrie à Marseille puis à Paris, patrie qui lui rappelle qu’il y est désormais étranger puisque l’Histoire l’a voulu ainsi. Mais Saïd rêve et espère que ses enfants connaîtront un meilleur sort, qu’ils pourront étudier, que le nouveau pays connaîtra la même prospérité que lorsqu’il était lié à la France, avec cette autonomie en plus et cette jeunesse qui pousse aux audaces. Nous sommes en 1978.
L’an 2000 ce sera, pour Monsieur Hammadi, c’est sûr, le temps du renouveau et de la récolte !
Cruelle connaissance du public de 2010 qui sait que la corruption du régime militaire, l’islamisme de 1992 et la terrible guerre avec ses massacres, poussera tant d’Algériens vers la mère divorcée ou vers l’Amérique, vers l’exil ou le renoncement, sur place, au spectacle de la captation des richesses et à la gabegie…
Et si son espoir déçu était le nôtre ?
Si l’homme, en France, subissait aussi aujourd’hui le pire de racismes, le racisme anti-humain basé sur la loi du Marché et portant au pouvoir, ici aussi, les plus cyniques et immoraux dirigeants ?
Si nous étions en train de vivre ce que d’autres observeront demain en se demandant : pourquoi n’ont-ils rien fait ?
Le texte sobre et porteur de silence de Tahar Ben Jelloun est servi par deux comédiens, Zahir Boukhenak et Philippe Haug, tous deux sensibles et vibrants, qui parlent dans le désert, dans la montagne et dans la ville, mélangeant ces échos contrastés, maîtrisant avec peine leurs émotions.
Le metteur en scène, Alexandre Laurent, laisse faire et conduit, éclaire et laisse passer et une brise se lève, curieuse des mots qui sont dits, elle chatouille notre intuition.

Christian-Luc Morel

Le Local, 18 rue de l’ Orillon, vendredi, samedi à 20h30 jusqu’au 31 janvier,
réservations : 01 46 36 11 89 . Puis en tournée en France et à l’étranger.

Aleaxandra David-Néel, "mon Tibet", de Michel Lengliney

Après la guerre, pas un guéridon de dame où ne trônait un ouvrage de Madame David-Néel. La fantasque exploratoire des neiges, convertie au bouddhisme bien avant que les bobos ne se parent et s’emparent de cette philosophie, par son courage et sa ténacité, avait marqué les esprits et son temps.
L’auteur Lengliney, également livretiste d’opéra (« Marius et Fanny », sur une musique de Cosma et une distribution incluant les époux Alagna) et scénariste de films, a imaginé, en rencontrant la camériste d’Alexandra David-Néel, ce huis-clos dans les Alpes provençales, ou la vieille dame intrépide avait trouvé refuge, percluse de rhumatismes et la tête dans les étoiles.
La jeune domestique et dame de compagnie, une pied-noire de son Algérie française (Le Général vient de la « comprendre » ) : Marie-Madeleine, se frotte à l’esprit anti-conformiste et rebelle de l’ermite de Digne, qui l’emmène dans ses voyages imaginaires, entre deux brimades et passage de savon, et lui dicte, irritable, ses souvenirs d’expédition.
Marie-Madeleine, c’est la ravissante Emilie Dequenne (la « Rosetta » des frères Dardenne) divinement habillée par Tim Northam, assisté de Clémentine Savarit, qui en ont fait une créature hitchcockienne, et nous rappellent cruellement la rareté de nos rues de ces femmes-femmes.
Dequenne joue parfaitement, et, contrairement à maintes comédiennes du moment, prononce bien (sauf les isme prononcés izme) s’affirmant par l’émotion, la force et une bonté d’enfant.
Face à elle, le monstre en loques et à béquilles, c’est l’immense Hélène Vincent (grande actrice de théâtre, « jumelle » de Chéreau, elle a été aussi, au cinéma « Madame Le Quesnoy, la lilloise bc-bg de « La vie est un long fleuve tranquille ») incroyable de vérité, qui évoque, querelle, trépigne et tape de sa canne, enjôle et éructe de nouveau, incroyable de vérité dans la défroque de cette vieille virago touchante et courageuse, qui aime la solitude plus que tout et la donne comme définition du bonheur.
Lengliney, subtile auteur, à le sens de la formule (à découvrir, pas à recopier) et a évité tous les pièges d’un raccrochage aguicheur (au féminisme- même si le barbare « écri-vaine » écorche l’oreille - ou à tout militantisme et prosélytisme philosophique qui réduiraient grossièrement la vie de l’exploratrice). Les ripostes sont saisies au vol par Didier Long, metteur en scène sobre, délicat, qui connaît son affaire. Rien n’est laissé de côté.
On est bouleversé par ce duo magique, deux flammes distinctes d’un même feu, par la transformation physique d’une Hélène Vincent au sommet de son art et un Emilie Duquenne belle et rayonnante de qualités.
Spectacle rare et de haute altitude.

Christian-Luc Morel

Théâtre du Petit Montparnasse, du mardi au samedi à 21h 00, matinée le dimanche à 15h00. Réservations : 01 43 22 77 74 ou www.theatremontparnasse.com

27 janvier 2010

Entretien avec M. Saïd Hammadi, de Tahar Ben Jelloun

Entretien avec M. Saïd Hammadi, ouvrier algérien, de Tahar Ben Jelloun
Mise en scène : Alexandre Laurent
Auteur de nouvelles, de romans et de récits mais d’abord poète, en 1984 Tahar Ben Jelloun propose un texte à AntoineVitez qui le monte au Théâtre de Chaillot et c’est un succès. Il met face à face un journaliste d’une radio ‘libre’ des années quatre-vingt et un Maghrébin âgé de 35 ans. Donnant le ton à ce plaidoyer et pour le respect qu’on doit à tout homme l’auteur fait précéder le nom de cet homme du terme à la fois banal, officiel et courtois de ‘Monsieur’. Saïd Hammadi est censé être l’archétype de l’ouvrier non qualifié, donc n’exerçant pas un vrai métier. C’est le fils d’un immigré voué à être exploité dans un pays capitaliste au passé colonial. A droite du plateau le journaliste-écrivain qui l’attend, feuillète un journal pendant que le public s’installe. Apparaît Monsieur Saïd flottant dans une veste soit prêtée soit récupérée dans une fripe, mais aux chaussures plus que rutilantes. Très digne, très droit, Monsieur Saïd (Zahir Boukhenak) s’apprête à répondre à toutes sortes de questions, comme si, à la barre d’un tribunal, il était un témoin à charge ou à décharge dans un procès dont on ne sait qui l’intente, ni à qui. Il est tiraillé entre deux mondes, deux univers, deux systèmes, deux perspectives d’une existence dont l’horizon est morne. Ce spectacle d’une heure environ reproduit la forme d’une émission de radio classique. L’interviewer demande à Monsieur Saïd comment il vit sa situation de fils d’Algérien né et résidant en France, qui a conservé des liens privilégiés, charnels avec cette Algérie où vivent la femme qu’il a choisie et ses enfants qu’il voit rarement, à qui il envoie son salaire et ses économies. Pour son fils de six ans et sa fille de huit ans de quel avenir rêve-t-il ? Quel est son sentiment ou plutôt son verdict quant à ce passé, selon lui, d’un pays infantilisé, mis sous tutelle, dont maintenant on est sûr, il le clame, que tous ont tant souffert ? Tahar Ben Jelloun n’y est pas allé avec le dos de la cuillère, mais c’est d’abord pour mieux faire l’éloge du travail qui donne son sens à la vie d’un homme. Sa pièce exhorte les gouvernements de tous bords à reconnaître le droit sacré qu’a tout être à l’instruction , lequel passe par l’apprentissage de la lecture et de l’écriture.. L’auteur pense peut-être aussi à sa propre mère restée illettrée toute sa vie et qui est le sujet du livre Sur ma mère à paraître en janvier 2008. Dans le rôle de celui qui interroge , Philippe Haug joue sobrement le journaliste qui ne doit pas prendre parti mais qui bout intérieurement ; on comprendra pourquoi à la toute fin qui est un parfait coup de théâtre. Zahir Boukhenak , Monsieur Saïd, est ce comédien formidable dont on ne sait pas s’il joue ou s’il est simplement lui-même, avec son accent authentique, sa liberté de gestes, sa façon de se figer sous le coup de l’émotion. Eloquent, emphatique, lyrique, habité, son visage s’illumine quand il évoque son village et la beauté des paysages de chez lui, mais d’abord quand il parle de ses enfants adorés. Ce spectacle généreux n’est pas destiné à susciter la compassion, mais il invite à ouvrir les yeux, à voir « la plus haute solitude » et « la réclusion solitaire » de ceux qui autour de nous continuent à vivre dans des conditions indignes, et de les aider à s’en sortir, chacun selon ses compétences et ses possibilités.
Le Local, 18 rue de l’Orillon Paris –11ème, vendredi 29 et samedi 30 janvier 30 à 20h30, dimanche 31 janvier à 17heures. Réservations : 01 46 36 11 89

Cercles/fictions, de Joël Pommerat


Enfin !
Dans cet opéra bombardé qui pourrait se suffire du ciel pour plafond (mais Paris a ses froidures) aux Bouffes du Nord, près de la gare du Nord et de ses « Nord-Express », une singulière petite musique de nuit, un piano étouffé, martèle les mots soufflés de la création de cet auteur jeune et primordial. Pommerat, ex-acteur, ex-ermite, ex-et se terra, ex-écho et actuellement parmi les plus brillantes étoiles de l’écriture fran-çaise ! L’action ! Il y en a trop. L’intrigue ? Le mystère s’y perd. Les personnages ? Parfaitement distribués, comme les cartes, avec as de pique et dames de trèfle, et des rois sur le carreau ! Parlons théâtre sérieusement. Depuis le temps que l’on parle de dépoussiérage, le stuc n’a pas résisté et les metteurs en scène se sont transformé en valets à plumeau.
Pommerat, donc, écrit un théâtre contemporain, dans une langue soutenue, des actes, parfois forts courts et des scènes bien…scéniques. On ne frappe pas les trois coups seulement au début mais l’orage dure et foudroie au hasard. Du cirque ? Tout ce qui est rond n’est pas un cercle. Et tout ce qui est cercle n’est pas cirque. Alors, de l’action ? Autant que peut en contenir un cerveau humain.
Mais par effluves !
Qui sont ces maîtres et ces serviteurs ? et ce chevalier blessé dans la forêt ?
Dans le désordre : l’essai de la démocratie bourgeoise, jusque dans ses révolutions orchestrées ?
L’idéal de la noblesse, peu évaluable ? Et l’enfance de ces enfants des années soixante qui percent avec tant de retard, croc-en-jambés par les gentils grands frères de la Libération sexuelle et du tout-permis, surtout de consommer. Cette enfance à la télévision, à gros mensonges, à gourous-présentateurs, à monde meilleur qui revient, lancinante, même dans les lectures et prépare au cynisme des nouveaux maîtres. Séquences proustiennes, éclairs de mémoire comme avant l’hydrocution, fausse réalité des vrais bonimenteurs : Pommerat rêve et écrit ses rêves et rêve ses écrits.
Pas de gens nus, déjà vu, mais l’âme dégrafée, obscène, qui jaillit des fantômes de lumières, éclairage sublime de forêts-cathédrales, lyre lumineuse caressée par Eric Soyer, scénographe inspiré, assisté de Jean-Gabriel Valot.
Des scènes hilarantes (la séance de dé-chômage) le vendeur de partage, d’autres, bouleversantes, la toute première, l’amour maître-valet, et le bruit de silex entre la réalité âpre du Marché… aux esclaves et l’idéal de noblesse, qui n’achète pas mais conquiert.
Pommerat a invité tous ses souvenirs sur photographies bistrées et désengourdi douleurs en couleurs. Cercles/Fictions affirme ce talent insolent, d’une provocation quasi-insoutenable en ces temps mièvres de soupe tiède. Et ose une fin sublime, naïve, d’enfant-roi, une fin heureuse, toujours par défi !
Enfin !

Christian-Luc Morel

Théâtre des Bouffes-du-Nord, du mardi au samedi à 20h30, réservations : 01 46 07 34 50 et www.bouffesdunord.com et fnac.com

26 janvier 2010

Abraham, de et avec Michel Jonasz

On aime depuis longtemps le chanteur révélé par le « Bleu du ciel », musicien de la « Boîte de jazz » et acteur trop rare.
Après un triomphe dans un lieu plus petit du quartier, son « seul-en-scène », comédie musicale à une voix et évocation de mille visages évanouis, est repris au théâtre de la Gaîté-Montparnasse et fait de nouveau salle comble.
L’argument : le grand-père de Jonasz, Abraham, au moment d’entrer dans la chambre à gaz d’Auschwitz, revoit sa vie heureuse dans son village de Hongrie.
Le chanteur-acteur, avec retenue et sensibilité, chante et devise sur ce thème terrible, que lui seul pouvait ainsi aborder. Musique yiddish, tsigane, rythme de ballade, il incarne avec un mimétisme stupéfiant celui à qui il doit la vie. Jonasz s’efface devant Abraham.
Sur le banc de ce village des Balkans, il plaisante avec son ami, le naïf et touchant tailleur Yankele, qu’il moque, écoute, mystifie sans le rudoyer jamais. Et de célébrer sa bonne épouse, la solide Rosele -Rosélée- qui lui a donné huit enfants. Et de vanter son épicerie aux poissons fumés, aux harengs doux, aux carpes farcies des jours de fête. Et de ne pas oublier les exigences de sa fonction de cantor, ce chanteur en chef des rites de la synagogue.
Plus qu’un spectacle communautaire - bien que d’émus survivants et « fils de » acclament avec frénésie ce petit-fils non oublieux- « Abraham » est une œuvre offerte à l’humanité, à ce que nous reste de ce sentiment après Auschwitz.
Malgré quelques faiblesses - de trop longs récits sur le banc ou des pas de valse un peu trop répétitifs - on se sent porté par ce souffle de vie.
Comment ne pas saigner au témoignage de l’existence dissoute de ce peuple d’Europe centrale disparu avec sa langue ? De ces villages incendiés ? De ces corps suppliciés lors de l’Holocauste ?
Jonasz évoque la Pologne, bien triste, la Hongrie, bien éphémère, la France, nation de justice et de liberté, bientôt vaincue et soumise, avant de résister. Il parle aussi de cette police française, aux ordres de l’occupant (mais pourquoi omettre de mentionner même les mots « allemands » ou « nazis » ou « Hitler », ordonnateur de la Shoah ? Est-ce devenu européennement incorrect ?)
Voyage vers la nuit et le brouillard « Abraham » jette un trait lumineux du passé vers le maintenant, et cette lumière brille d’Abraham vers son petit-fils : le talent de Jonasz brille de cette lumière-là.

Christian-Luc Morel

Théâtre de la Gaîté-Montparnasse, le lundi soir à 20h00, matinée le dimanche à 15 h00, réservations : 01 43 20 60 56

La botte secrète de Dom Juan, de Grégory Bron

Dans le plus ravissant théâtre de Paris, rue des Vignes, au cœur de ce seizième méconnu, est présentée une pièce contemporaine en alexandrins d’une jeune monsieur-auteur.
Dom Juan a un ‘m’ – preuve de raffinement et de connaissance du français – et les alexandrins sont intelligemment ciselés (Ils ne sont pas très bien dits mais c’est une plaie actuelle qui sévit jusque dans les plus vénérables maisons.)
Nous voici pourtant face à un spectacle « off » (ce qui n’indique pas une origine russe mais vauclusienne) qui a triomphé en Avignon et permis à ses planches de s’échouer sur une dune couverte de velours rouge.
Dans ce genre « café-théâtre à grand spectacle » ou épopée pop, cette face de cape et d’épée, de rires sous capes et d’épais, touche du fleuret le public, conquis par la fougue des comédiens, ivres de la joie de jouer, qui pourraient être sérieux et se l’interdisent pour notre plus grand plaisir.
L’argument ? Il n’y en a guère ; à quoi bon ? Hugo, Cervantès, Shakespeare et Rostand ont tout dit et nous sommes bien fatigués.
Chevalier grisonnant et fourbe, grosse soubrette féministe, Dom Juan en dialogue inter-sexuel, rien ne nous est épargné, même pas la visite du beauf en goguette, monté sur scène pour désacraliser cette marionnette qu’on appelait…comédien ? Sommes-nous drôles et affranchis ! Et dire que Grand’mère pleurait aux tragédies !
Vite, les alexandrins cèdent le pas à « con », « merde », « enculé », « fait chier », langage adopté par toutes les dames anorakées et empantalonnées du seizième qui s’y retrouvent et gloussent de reconnaissance. Et hop: un message humaniste et léger, et lourd de légèreté, s’immisce parfois dans la poésie irrégulière !
C’est une vraie troupe qui s’agite sur la scène, très collective et uniforme.
Ah l’on rit bien de cette parodie, et la vitalité de ces comédiens ‘en devenir’ emporte l’adhésion. Il y a même une sorte de charme, que l’on ressentait aux fêtes de fin d’année, quand l’enthousiasme et la bonne volonté transformaient le chiffon rouge en rideau de théâtre.
Et l’on rira encore davantage, un jour prochain, d’une parodie de la parodie où nous serons mis, tout nus, face à nos ricanements de ce temps-là où il fallait rire de tout pour ne rien remettre en cause.
Mais, pour l’heure, profitons de cette « Botte secrète » et de cette équipe sympathique à ne pas prendre au sérieux.

Christian-Luc Morel

Théâtre Le Ranelagh, du mercredi au samedi à 19h00. Matinée le dimanche à 15h00. Jusqu’au 28 mars. Réservations : 01 42 88 64 44 ou www.theatre-ranelagh.com

Le lien d'August Strindberg

Mise en scène Vincent Gauthier
Une gageure de plus pour une des équipes du théâtre du Nord-Ouest : monter une pièce de Strindberg qui n’en est pas vraiment tout à fait une, mais serait plutôt l’ancêtre de spectacles du genre télé-réalité, docudrame (?) avec filmage de salle de tribunal pour procès à huis clos- photographes surtout pas admis- Comprenez aussi procès avec juges et avocats en toges et jabots, plaignants, partie-civiles, huissiers, tous en noir et blanc, et votre grande douzaine de jurés qui ont pouvoir de décision , même si, au final, la leur mettra les magistrats plus que mal à l’aise.
Un homme, une femme : le baron, la baronne qui s’aiment, se sont aimés et pourraient encore s’aimer si… Il ou bien elle ou tous les deux ont beaucoup ou assez ‘donné’. Lassitude avec faillite d’un couple mais surtout et d’abord du mariage, institution périmée , puisqu’une fois encore Strindberg, (lui-même marié trois fois) nous redit que l’homme et la femme , espèces différentes, antagonistes ou antinomiques ne peuvent cohabiter que pour engendrer des rejetons, qui eux-mêmes reproduiront les schémas maudits de leurs géniteurs.Le Baron et la Baronne ont un fils, le procès qui les réunit en les opposant doit décider de la garde de cet enfant dont on ne sait surtout pas à qui il va être confié, puisque le divorce est inéluctable. Commencent des scènes d’ex-ménage avec déballages, lesquels en 1892, année où la pièce a vu le jour n’étaient probablement pas encore à la mode. Tribunal-confessionnal : « vous avez eu des amants ? » « vous avez eu des maîtresses ! » « mon fils est-il le mien ? »
( cher ADN alors dans les limbes). Voilà pour l’intrigue centrale, mais sur la vaste et étrange scène de la salle Laborey évoluent 17 comédiens, dont une douzaine jouent plutôt cocassement ces membres du jury qu’on renvoie systématiquement délibérer en coulisses tandis que baron et baronne reprennent leur tête à tête plus qu’ insupportable. Il y a une intrigue secondaire : un autre couple avec femme servante ayant probablement volé son maître (détestable, il est vrai) par un partenaire plus que détestable est amené à témoigner . Redondances, pléthores et méandres… cher Strindberg à la fois si perspicace et si mal armé rongé qu’il est et dévoré par ses doutes.
La mise en espace est répétitive, lancinante et le public est pris en otage parce que la prestation des comédiens sidère. Le baron c’est Eliezer Mellul : jeu intériorisé, gestes mesurés, précis et une voix qu’il module. Sa belle partenaire… Mila Savic, parfois à la limite de l’hystérie est visiblement prise de court par une révolte qu’elle aurait d’abord souhaitée .
Côté hommes de loi : le jeune juge : Jeff Esperanza et le jeune avocat : Simon Coutret montent parfaitement au créneau. Les autres : le pasteur joué par Jean-Gérard Héranger et le sieur Alexanderson (Thierry Hazard) maître de la servante indigne et encore la remarquable Catherine Van Eyck (huissier-audiencier) et aussi leurs camarades membres du jury, soit un aveugle à lunettes noires (René Magnier) et un jeune homme plus que désinvolte (Boris Berthelot ) pardon de ne citer qu’eux…tous sont impressionnants parce que si justes. Ils font de ce Lien l’un des spectacles les plus déchirants, donc les plus aboutis, de l’intégrale Strindberg.
Théâtre du Nord-Ouest, en alternance, jusqu’au 14 février
dates et réservations : 01 47 70 32 75 et www.TheatreDuNordOuest.com

24 janvier 2010

Gouttes dans l'océan , de Fassbinder

Chacun connaît le cinéma de Fassbinder (le Mariage de Marie Braun, Querelle) mais certains méconnaissent son oeuvre théâtrale, à l’instar d’un Pasolini d’abord poète.
Très allemande, la pièce présentée au Mouffetard, est d’abord servie par une distribution habile: Léopold, le trentenaire parvenu et le prédateur, a un physique teuton, avec des jambes immenses et sa proie, Franz, est un gracile garçon brun, naïf et étonné.
Un soir Léopold séduit Franz, qu’il invite chez lui pour la nuit, puis installe à domicile.
Quelques scènes plus tard, l’exaspération s’est installée : Franz est une soumise soubrette et Léopold agit en maître et despote. Mais on se lasse aussi de brimer et de rabaisser. Le partenaire est trop flexible. Chacun a conservé une petite amie pour la route, pour la reproduction et les dernières visites à l’hôpital. L’amour ne dure pas mais l’affection des autres peut toujours servir. Univers sombre, impitoyable, où le sentiment justifie un instant la pulsion.
Des écrans de télévision distillent la Réclame et mentent de toutes leurs couleurs en inventant un monde niais pour la consommation. Chacun ici consomme l’autre, le goûte, le jette, déprime, passe à une autre vitrine.
Critique de cette société allemande et occidentale qui prépare, par la chute de ses idéaux devenus inutiles, le retour à une jungle vaporisée, où le plus malin, le plus retors n’a même plus l’odeur dénonciatrice du fauve, le texte est violent, brutal. Le plus cynique achète sa survie.
Yann Métivier et Julien Geskoff forment un duo parfait, osant la nudité totale devant un premier rang de bonnes dames médusées, ils bougent et disent avec force et justesse.
Les femmes sont parfaitement grotesques et passives, comme il se doit pour l’auteur.
La mise en scène de Matthieu Cruciani est simplement brillante et inventive, parfaitement adaptée à l’univers de Rainer-Maria Fassbinder, elle choque, surprend, griffe et caresse. Belle inventivité d’une vidéo rappelant, dans ses couleurs, l’univers du cinéaste.
« Gouttes dans l’océan » donne un goût singulier et âcre à un soir de mer calme.

Christian-Luc Morel

Théâtre Mouffetard, jusqu’au 6 mars, du mardi au vendredi à 20h30, samedi à 21h. Matinées le dimanche à 15 heures. Réservations : 01 42 31 11 99 et www.theatremouffetard.com

23 janvier 2010

David et Edouard, de Lionel Golsdtein

Dans un cimetière new-yorkais, un mari fait ses adieux à sa femme, épousée un demi-siècle plus tôt. Surgit un poseur de bouquet - cela ne se fait pas dans la tradition juive- qui se révèle être un vieil amoureux de ladite-dame. S’agit-il vraiment de cette épouse dévouée et austère ?
Sur ce thème boulevardier, de grand Boulevard (ou Broadway) l’auteur, Goldstein, anglais de naissance et américain de succès, a concocté une pièce touchante, sucrée (jadis jouée par Laurence Olivier) qui évoque des sujets sensibles : la différence de culture, l’usure du mariage, la décrépitude physique (masculine, ici, de préférence) et la mort.
Dans le rôle des deux compères, deux monstres sacrés du cinéma et du théâtre français, Michel Aumont et Michel Duchaussoy, que tout oppose: leur taille, leur énergie, leur diction, probablement leur vision du monde, contraste qui donne toute sa justification au choix de ces deux comédiens.
Aumont est David, mari buté, veuf déchiré, le compagnon de la dame à bigoudis, entrepreneur vorace et courageux. Duchaussoy est Edouard, expert-comptable, amoureux des arts, rêveur et observateur, qui accompagne les dames bien coiffées, dans l’après-bigoudis sentimental.
Comment ne pas penser à Albert Cohen et à la Leçon de séduction, avec ses paris grisâtres et ses amant caméléons ?
David, furieux, décontenancé par les aveux d’Edouard, ne peut s’empêcher de s’informer et de savoir: l’alter-ego, qui est ici plutôt un altère-égo, n’ignore rien ou presque de ses manies et habitudes, prétexte à haussement de sourcils, toux et indignation savoureuse d’un Aumont au sommet de sa forme. Duchaussoy, fragile, sensible, délicat, décline ses sentiments romantiques avec l’énergie du désespoir d’un timide qui a laissé filer le bonheur.
La qualité du texte permet ces variations, si l’on excepte quelques lourdes répétitions sur l’état urologique de ces vieux messieurs, destinées probablement, à l’origine, aux ricanements compensatoires de quelque vieille féministe américaine de deuxième balcon. A un certain moment, on se demande également s’il n’aurait pas mieux valu transposer complètement l’action en France, tant la touche new-yorkaise n’est qu’un papier d’emballage transparent, d’où émergent, comme d’un brouillard, les deux (!) Empire-State-Building du décor...
L’adaptation est en effet excellente, ce qui est à signaler dans l’abominable cafouillage de pseudo-traductions encombrant livres et tréteaux. La mise en scène sobre de Marcel Bluwal laisse toute leur liberté de mouvement aux deux fauves élégants : que demander de mieux ?
Le public ovationne frénétiquement ces comédiens de notre mémoire et de notre famille qui donnent tout, jusqu’à la limite de leurs forces, réinventent tout ce qu’ils savent, émeuvent et donnent à rire, et font ainsi œuvre de théâtre.

Christian-Luc Morel

Théâtre de l’Oeuvre, du mardi au samedi à 21heures, samedi à 18h30, dimanche à 15h30.
Réservations : 01 44 53 88 88


22 janvier 2010

Solomonde, épopée pour un clown et une porte

Spectacle écrit par Lucie Gougat et Jean-Louis Baille
Un tapis bleu occupe toute la scène, à la cour un paravent bleu et un fauteuil orange, au fond, décalée vers le jardin, une porte en bois étroite et banale, et un homme au maquillage et gros nez rouge en chemise grise d’ancien livreur ou déménageur. Il a un collier de barbe et sur la tête une étrange casserole à deux manches ; la pièce peut commencer, car c’est d’une vraie pièce qu’il s’agit, et surtout pas d’une succession de saynètes ou d’un simple one-man show hilarant. Ce spectacle est métaphysique au point qu’on rêve de convaincre des directeurs d’écoles, de collèges et lycées d’y envoyer des classes entières, ensuite les élèves de première et terminale seraient conviés à rédiger une dissertation dont le sujet serait… car il s’agit d’une méditation sur l’existence: le ‘clown’ ( Jean-Louis Baille) tournant en rond dans une salle genre noman’s land, tente de se donner le courage d’aller ouvrir la porte donnant sur la scène, il se sermonne : « fau-yaller » pour caler et alors s’en vouloir : « oh la vache ! ». Il l’ouvre enfin et, derrière, ce n’est pas un public ( rafales de bruits apocalyptiques) mais ‘le monde’ qui l’attend et le guette. Il claque la porte, se remet à soliloquer et ses mots approximatifs deviennent des mots d’enfants, des enchaînements poétiques, et puis des borborygmes leur succèdent. Il se met à manipuler une foule d’accessoires de vrai cirque aux formes et fonctions d’une loufoquerie de plus en plus insensée. Le public à commencé à pleure de rire dès les premières minutes de ce solomonde à la fois seul-au-monde, mais qui en écho évoque un éventuel ’salaud’, donneur de leçons, vrai-faux Salomon. Mais où est la vraie sagesse ? Il ouvre la porte de plus en plus souvent, les bruitages sont de plus en plus cocasses ou homériques…nostalgie : le temps passé est évoqué par le bruit d’un train à vapeur. A la toute fin il franchit le seuil : silence de mort…il nous abandonne, effondrés que nous sommes par le départ d’un personnage dont les méditations sur le courage de vivre nous ont bouleversés. Les éclairages, trucages et bruits sont hallucinants d’inventivité et de loufoquerie, le comédien sidérant. Dans le paysage théâtral de janvier encombré de reprises d‘anciens succès (voyez le peu de risques pris par les programmateurs) cette pièce est une bénédiction.Théâtre Daniel Sorano à Vincennes jusqu’au 21 février, vendredi à 20h45, samedi et dimanche à 16 h, réservations : 01 43 7

16 janvier 2010

Josiane Pinson Psy- causes

Josiane Pinson dans PSYcause (s)
Mise en scène de Daniel Berlioux
Josiane Pinson infiniment droite dans des bottes de plusieurs lieues est décidée à faire de nous des petits poucets et des petites poucettes…non-non-non, pas poucettes, mais poussettes ; n’en est-on pas au stade dit régressif où nous risquons de nous trimballer dans des chaises à roulettes parce que pas encore arrivés à suivre son discours-parcours exploratoire. Elle, psychanalyste donc, et tout son univers de « clients », d’amis, d’ amants, son ou ses maris, ses enfants et petits-enfants, ses… et puis encore tous ces autres qu’elle convoque sur portable, bien évidemment. Le téléphone… quel bien il a fait au théâtre lequel, avant son avènement, n’avait eu droit qu’à des monologues du genre Cocteau : La voix humaine ou Le bel indifférent. Assise dans un affreux siège de dentiste : rouge avec manettes pour remonter (avec effort) le dos et qui est l’avatar d’un divan, puis allongée à moitié, une jambe à demi-repliée, lunettes sur le nez, voix enjôleuse, râpeuse, avec un sourire résolument ‘commercial’, elle se confesse, confesse les autres, s’apitoie sur eux ou sur elle-même, pour ensuite grimacer et larmoyer. Venant à l’avant-scène elle devient pathétique car les lumières nous révèlent ses jeunes rides de cinquantenaire-plus, et c’est reparti pour un tour : « oui, ma chérie…mon chéri… ». L’affreux fauteuil re-pivote. On sourit, on pouffe à certains passages surréalistes et déjantés, mais on est tout de même un peu désemparés : Josiane Pinson veut dénoncer les méfaits et autres pataquès engendrés par le recours à toutes sortes de psy-quelques choses ; mais elle se fait parfois piéger s’emberlificotant dans son sujet. Comédienne généreuse, elle va, cependant, jusqu’au bout de sa démarche, ce qui fait jubiler son (jeune ) public.
Théâtre du Marais, du jeudi au samedi à 19h. Réservations : 01 45 35 75 87

14 janvier 2010

Boris Vian

Boris Vian, Juste le temps de vivre
Conception : François Bourgeat et Jean-Louis Jacopin,
Mise en scène et lumière de Jean-Louis Jacopin.
Le Lucernaire et les Tréteaux de France… Merci Monsieur Maréchal… nous offrent un spectacle plus qu’épatant et l’équipe qui lui donne corps est, à une âme près (celle de Jocelyne Carissimo ayant pris son envol), la même que celle qui, au Théâtre du Tambour Royal bellevillois , à mi-pente d’une des collines qui veillent sur Paris, proposait « Belles Vagabondes » avec des textes de Colette , Francis Carco, Louise de Vilmorin, Apollinaire et notre-votre Boris. C’était au printemps 2006 et c’était excellent .
Sur l’affiche de Juste le temps de vivre Boris arbore un sourire tendre et large, mais dans ses yeux on peut lire tant de doutes, de nostalgies et de mauvais présages. Homme concerné par tout, sur de multiples brèches, réagissant, rebondissant et puis s’évadant toujours de ce ‘tout’ là, empoignant sa trompinette, façon pied de nez aux musiques engoncées, cet homme savait aimer, donc il était libre, contrairement à ceux qui ne risquent rien.
Décor minimaliste: des dessins-croquis comme bâclés, accrochés aux rideaux noirs évoquent l’absurde régnant à l’époque où les Dali, Picasso et autres attaquaient tous azimuts. Mais vous êtes vite confisqués par deux femmes savoureuses en robes rutilantes fendues sur le côté, laissant entrevoir leurs jambes parfaites, deux comédiennes-musiciennes chantant a capella et jouant magnifiquement du piano, parfois à quatre mains. Un homme: acteur et musicien, violoniste qui compose aussi pour le théâtre campe un délicieusement plausible Boris-bis.
Le choix des textes risque de faire l’unanimité parmi les spectateurs, toutes générations confondues; les plus caustiques sont parfois abrégés pour que l’humour agisse en remède parfait pour des temps soit-disant ‘difficiles’. Mais l’après-guerre de Vian n’était-elle pas une époque où tout devait être réinventé, où il fallait faire, une fois encore, confiance aux mots, à cette langue qui est notre mère et nous permet de rêver, donc de vivre ?
Descendant l’escalier qui mène au Théâtre Rouge du Lucernaire, les spectateurs ravis croisent ceux qui viennent en masse voir des « Misérables» d’après Victor Hugo qui ‘cartonnent’. Braves gens libérez-vous à 18h30 pour aller y jubiler… juste le temps d’adorer notre Vian dont c’est le cinquantième anniversaire de la mort, lui, l’auteur d’ A tous les enfants qu’il nous faudrait parfois demeurer.
Théâtre du Lucernaire, du mardi au samedi à 18h30, matinée le dimanche à 17h. Réservations : 01 45 44 57 34

10 janvier 2010

Malgré lui écrit et joué par Nicolas Vallet

Titre désarçonnant, la note d’intention de l’auteur-comédien nous laisse supposer qu’il est question de l’itinéraire d’un régisseur de théâtre qui en a assez d’être plus qu’indispensable tout en n’étant jamais cité dans les programmes, chroniques et critiques. Forcément : un technicien ne saurait être un artiste. Les comédiens traversant des périodes difficiles se reconvertissent en éclairagistes, mais ici c’est l’inverse : Nicolas Vallet, censé jouer ce régisseur qui veut « sortir de l’ombre » nous propose un exercice de style où il nous prouve qu’il est d’abord et avant tout comédien dont le métier est de « faire semblant ». Mais lui possède une « lumière intérieure ». Son parcours ? il a tout travaillé, joué tous les grands rôles du répertoire, voyez Molière et son Médecin malgré lui et encore Shakespeare: vous auriez dit Hamlet, ce fils pari-matricide ? Non, c’est plutôt Richard III. Acteur-auteur- poète qui courtise les mots avec lesquels il jongle, lui, cet « Alain Delon de l’ombre » saurait tout faire… un artiste complet ? La mise en scène rapide, astucieuse, plus qu’inventive et généreuse de Charlotte Andrès le choie plus encore qu’elle ne l’escorte. Les accessoires sont rigolos: des valises vieillottes, un poste de télévision traîné sur scène nous vaut cette séquence avec chien faisant sa sieste ( I love my little dog and my little dog loves me ), des objets traversent la scène tirés par des fils invisibles, c’est toujours fascinant. Des coulisses de ce plateau vide avec rideaux noirs, un bras puis un autre brandissent des objets, symboliques ou pas, que récupère notre bonhomme.
Les musiques peuvent être des valses de Strauss et les lumières devenir bleues… de plus en plus de références sont faites aux maîtres du cinéma américain (voyez Andy Warhol ). Nicolas Vallet peut aussi se permettre de changer de voix - chaleureuse au départ, il la voile pour ensuite tonitruer - et d’aligner truismes et anecdotes ayant trait à son métier, de nous jouer son texte façon comedia dell’Arte et de finir par un règlement de comptes avec son enfance, ses parents, bien sûr : « A la maison c’était pareil ». Pareil à quoi ?
Ce spectacle qui va dans beaucoup de sens à la fois, proposé par un comédien qui se démène, vous touchera. La programmation de la Manufacture des Abbesses, une fois encore, prouve qu’un théâtre de création à la direction jeune peut et doit prendre des risques. Celui de vous y faire retourner.
Manufacture des Abbesses, du lundi au jeudi à 19 heures, jusqu’au 25 février.
Réservations: manufacturedesabbesses.com / 01 42 33 42 03.

06 janvier 2010

Camarades, d'August Strindberg

Mise en scène Valia Boulay , assistée d’Armelle Legrand
Le titre est traître : quoi de plus réconfortant qu’une convocation de l’enfance où garçon et fille, frère et sœur élevés ensemble, nous étions des ‘copains’ partageant l’amitié et l’affection des adultes. Que le terme asexué ou bisexué ait été récupéré par des syndicats et Cie n’a rien d’étonnant. En un temps où la « libération de la femme » s’annonçait dans les pays nordiques, bien avant les nôtres dits latins et peuplés de catholiques romains, la femme, qui avait enfin une âme - n’est-ce pas ?- pouvait gagner sa vie, ne pas être obligée de quémander de l’argent à son mari pour les dépenses du ménage, non plus que de lui montrer ses comptes. Elle pouvait même être une intellectuelle ou une artiste aux talents rivalisant avec ceux des mâles.
Cette pièce est à la fois un enchevêtrement de situations avec revirements qui n’en sont pas vraiment, de confrontations hommes-femmes, femmes-femmes, époux-épouses unis hâtivement parce que s’étant épris, ou pris pour d’authentiques romantiques, ou même à l’inverse pour des pragmatiques voire des précurseurs. un homme une femme… Adam et Eve : le créateur l’avait voulu pour que la planète se peuple. « Croissez et multipliez ! ».
C’est du condensé de Strindberg, ce névrosé fulgurant. Ses thèmes et fantasmes s’y entrelacent , même si les personnages s’envoient à la figure des naïvetés, des truismes, et autres leit-motiv d’ancien naïf.
« Il n’y a plus de bois : nous ne pouvons plus nous chauffer » dit une fois encore la servante : cette fois encore elle est une mère-bis, plus âgée que la maîtresse de maison, et célibataire obligée : son cas à elle est réglé.
Des personnages ambigus dont le rôle véritable ou l’identité ne seront dévoilés ou reconnus qu’à la fin… qui n’en sera pas une : errances, méconnaissances, pas de reconnaissances, pas de naissances. Un Strindberg poignant.
Méli-mélo, parfois proche du mélo : mais c’est Strindberg, cet enfant nourri de contes cruels, servi par dix comédiens pétris d’humour ou de cynisme est sidérant. Valia Boulay, la metteur en scène les a voulus tous remarquables. Jeunes gens et jeunes filles tourmentés ou pas, ils s’affrontent, se défient , s’étreignent ou s’empoignent et tous sont plus que beaux ; les deux vrais parents ont une densité parfois insoutenable. Valia a voulu pour eux des costumes nombreux et superbes et les fait évoluer- parfois dans la pénombre- au plus près du public qui n’en peut mais…mais pour les bonnes raisons. Lumières, musiques bien dosées, sophistiquées ou pas, ‘mouvements dansés’ donc chorégraphiés; tout est pensé, repensé , nerveux et vif. Si l’on avait pu avoir des réticences par rapport à l’œuvre et au personnage de Strindberg, cette fois-ci on l’aime tendrement, intensément, lui qui se livre vraiment, sans retenue ni compassion. Et c’est Valia, une femme… paradoxe, qui est responsable de ce miracle.
Théâtre du Nord-Ouest, dans le cadre de l’Intégrale Strindberg, jusqu’au 14 février. Dates et réservations : 01 47 70 32 75