26 février 2010

Les Soliloques

d’après Les Soliloques du pauvre, de Jehan Rictus
Adaptation : Serge Dekramer
Mise en scène et chorégraphie : Michèle Lazès
Musique : Katiaryna Zakryzheuskaya

Le Pauvre, celui « dont tout le monde parle et qui se tait toujours » trouve invariablement des interprètes dépourvus de cette sécheresse de cœur qui est la première misère, la vraie pauvreté. Loin de n’être qu’indigence et détresse physique elle est le fait de ceux qui asservissent les autres par goût du pouvoir et, pire, pour ensuite (parfois feindre de) s’apitoyer sur leur sort.
Gars qu’a mal tourné, ‘poète révolté truculent mais tendre… ‘ à la langue flamboyante, mâtinée de parler populaire , tant de clichés ont été utilisés pour étiqueter et cataloguer Rictus, et ce faisant s’en débarrasser, éventuellement en sombrant dans l’hagiographie ! La lecture de ses poèmes que l’on peut faire soi-même (rarement à voix haute et c’est dommage) mais surtout celles que vous proposent des comédiens magistraux vous prend aux tripes .
Rictus, cet être « mal réveillé d’un song’ d’été » s’était « ensauvé dans l’hiver ».
Et l’hiver : « Merde v’la l’hiver et ses dur’tés » est le poème qui figure en premier dans ces Soliloques et ne sera suivi par un printemps que bien plus tard.
Sur le plateau : le banc très vert d’un square, Serge Kramer est face à nous, une femme en robe colorée, une muse fera des apparitions et dansera autour de lui .
La voix et le phrasé du comédien font écho à ceux de Rictus dont nous possédons des enregistrements datés de 1931, et nous lui sommes reconnaissant pour une telle fidélité.
Tout du long, ce spectacle donne une « impression de promenade », touchante, troublante, avec ses rencontres truculentes et ses épisodes graves.
Mélancolies, nostalgies, doutes, constats d’impuissance mais aussi espérances de l’homme qui avouait « Je suis l’artiste, le rêveur » car « rêver toujours ça coûte rien ». Il confiait pourtant « Je suis un placard à douleurs »… et déclarait dans une prière : « Oh mon Guieu, si vous existez (…) J’ai des poumons pour respirer… des yeux pour voir, non pour pleurer…un cœur pour aimer, non haïr. »
Ce spectacle de Serge Dekramer remue et réconforte.
Théâtre du Nord-Ouest. Dans le cadre du cycle « Des prisons et des hommes » jusqu’au 20 juin. Dates et réservations : 01 47 70 32 75 et www.theatredunordouest.com

24 février 2010

Puissants et miséreux

Puissants et miséreux, de Yann Reuzeau
« Selon que vous serez puissants ou misérables, les jugements de cour vous rendront blancs ou noirs » cette pièce se devrait donc être soit l’un ou l’autre… ici elle se veut idéalement et blanche et noire.
L’auteur parle de diptyque, il s’agit de deux histoires avec un dénominateur commun : l’argent. Certains n’en possèdent pas ou plus du tout et d’autres en ont bien plus que trop. Analyse spectrale de l’une et l’autre catégorie…
Première section : un quatuor de clochards ; trois hommes, un plutôt vieux, un moins vieux , un plus que plus jeune et une femme, jeune aussi, tous squattant un sous-sol sous le périphérique - bruit de voitures évoquant celui de vagues- et éclusant des bouteilles de rosé . Voix râpeuses, empoignades, jérémiades, bredouillages et monologues ou dialogues d’où il ressort que, révoltés, contre qui, contre quoi ? mais solidaires, ils ont plus ou moins choisi d’être là. Ils font les poubelles pour survivre ou rendent des services assez infects à des escrocs. Mais… ils vont s’en tirer ou réformer la société, peut-être les deux, et puis ils ont leur honneur pour eux . Dans un décor hyper-réaliste les comédiens s’imposent, tonitruants. Au final il y aura un mort. Mais pour les trois autres la vie continue, n’est-ce pas ? et on ouvre un paquet de biscuits…
Changement de décor à vue. Les accessoires sont déblayés prestissimo par la troupe pendant un demi-noir ; une musique prenante ponctue tout.
Ce qui constituait un toit étrange et inquiétant a atterri au sol pour devenir un joli parquet. Cependant que Jean-Luc Debattice (Bariton, alias le chef de bande à l’épisode un) se fait déshabiller et rhabiller à l’avant-scène par un partenaire pour être reconverti en vieux beau à la deux. Sur fond de rideau rouge, avec chaises et bureau ‘tendance’ nous sommes dans le monde des affaires . A la tête d’une grande entreprise nationale « Le Groupe » avec contacts élyséens , Daniel (ce même Jean-Luc Bebattice, à l’autorité physique sidérante) ingénieur de formation, père de quatre enfants brillantissimes, avec, entre autres, un futur ministre, ( fascinant Damien Ricour) vient d’être mis sur la touche ayant frôlé la mort . Sa fille (impérieuse Marine Martin-Ehlinger) apparemment compétente, a pris sa relève. Après les prises de bec d’une « tribu » de SDF, voici les chamailleries d’une famille de nantis. Ré-émergeant, Daniel , « papy flingueur », réduira sa fille ambitieuse à ce qu’il estime qu’elle est: une simple femme. Machisme ?
Dans l’épisode numéro un, la jeune veuve et mère à la fois éplorée et naïve (excellente Sophie Vonlanthen) n’a pas été ‘récupérée’, voire abusée par ses camarades apparemment pleins de compassion autant que d’un vague mépris. Mais c’est elle qui provoque la mort du perturbateur. Donc, Docteur Sigmund ?
Spectacle ambitieux, mais d’une générosité et d’une intensité ravageuses, servi par une équipe technique étonnante. David Nathanson, Morgan Perez, Romain Sandère, complètent la distribution dans des rôles surtout pas secondaires ; tous les sept brandissent leurs personnages et leurs textes incluant des passages d’un pathos maîtrisé (dans le premier épisode) ou d’un réalisme parfois déroutant (dans le second). Ils investissent le plateau et la salle pour être au plus près de nous .
Un travail abouti, du vrai théâtre.
A découvrir à La Manufacture des Abbesses. Jusqu’au 25 avril.
En février : les vendredis, samedis et dimanche à 21H
En mars-avril : les vendredis e samedis à 21h et les dimanches à 19h.
Réservations : 01 42 33 42 03 et www.manufacturedesabbesses.com




18 février 2010

Colombe, de Jean Anouilh

La reprise de cette brillante pièce d’un des plus grands dramaturges du siècle passé - de ceux qui perdent leurs prénoms en gagnant la gloire - offre à la Comédie des Champs-Elysées un de ces triomphes dont rêvent, dans leur grand lit d’angoisse, maints directeurs de théâtre anxieux.
Julien aime Colombe, un cygne blanc, dont les yeux sont le lac où il se mire. La mère du jeune homme, madame Alexandra, terrible théâtreuse rugissante, sensible lorsque le public peut s’émouvoir, ne l’a guère comblé de caresses. A la veille de partir servir la patrie, il s’oblige à recommander sa jeune femme et leur enfant à cette génitrice perruquée. Colombe découvre le théâtre, les feux, le ton de la passion, les italiennes et le fleuretage. Sera-t-elle la même à son retour ?
Pièce sombre de la métamorphose et de l’illusion, « Colombe » résonne comme la mise à mort de l’idéal et l’impossibilité d’un feu partagé. Le maître, ce bon jeune homme à l’enfance piétinée, peu sûr de lui, a trouvé un joli vase où répandre ses douleurs, ses blessures, son essence.
La disciple, soumise et appliquée, s’ennuie un peu dans l’austérité, la plainte et les hauteurs ventées et herbeuses où la musique du bal ne parvient pas.
Manquait une diablesse, une lutine, une Médée de tréteau, qui ne tue qu’avec de faux poignards et de vrais mots : la mère, la grande dame du théâtre et la démasqueuse de comédie.
Cette carabosse des planches, c’est Anny Duperey , qui trouve là une de ses plus grands rôles, déglacée, vibrante, impitoyable et amorce une autre carrière, encore plus étonnante que la première.
Grégory Baquet incarne Julien, avec émotion et vérité qui tandis que le frère séducteur, petit crevé favori de sa mère, gandin pourri et aviné, est Benjamin Bellecour. Les seconds rôles sont tenus par des comédiens également merveilleux : Jean-Paul Bordes, en poète-chéri, « alias l’académicien Robinet », est désopilant, tandis que Rufus, clown bredouillant à saccades, excelle dans un rôle d’affreux. Etienne Draber, Jean-Pierre Moulin et Jean-François Pargoud, comédiens, directeurs de théâtre explosent dans des scènes d’une pitrerie autrement plus drôle que les parodies historiques en vogue pour le moment.
La mise en cène de Michel Fagadau favorise la réussite de tous les effets et laisse s’installer l’émotion auprès du rire.
Colombe, Sara Giraudeau est une jeune personne prometteuse et appliquée, qui refuse la concession. Elle demeure cette oie, confondue avec un cygne, qui, d’abord blanche, prend plaisir à mordre le jarret et à fréquenter la basse-cour. Et c’est aussi un prototype de jeune fille, mère sans être femme, femme sans avoir d’homme, qui meurt tôt à l’enfance et vit longtemps à l’état de pierre. Prototype très contemporain.
Cette déchirure du rideau rouge émeut, donne à rire, bouleverse : rarement une soirée offre tant..

Christian-Luc Morel

Comédie des Champs-Elysées, du mardi au samedi à 20h45, matinée : samedi à 15h, dimanche à 16h30. Réservations : 01 53 23 99 19 ou 08 92 70 77 05
Et : www.comédiedeschampselysees.com


16 février 2010

Hélas, de Stéphanie Tesson

Hélas, petite épopée apocalyptique
Ecrite et interprétée par Stéphanie Tesson, mise en scène d’Anne Bourgeois
Stéphanie Tesson est une auteur, metteur en scène et comédienne ‘rare’. Elégante, pertinente et plus que présente, elle donne un complément-suplément de corps et d’âme aux personnages dont elle s’est emparés dont elle se veut l’interprète.
Sa pièce programmée jusqu’au 21 mars au Théâtre Artistic Athévains est polémique, déroutante, bien plus encore… et attendrissante.
Donc Stéphanie, assise derrière cette table rectangulaire, massive, totalement enrobée d’un tissu noir, mi-cercueil dans le chœur de la pseudo - église où, prêtresse, elle officie au centre de la scène, ne se mettant à peine debout que deux ou trois fois… on admire un tel parti-pris de mise en scène.
Lumières pleines, denses, intenses aux couleurs très vives : on adore également .
Stéphanie est habillée de noir, elle a enfilé son bras gauche - qu’elle brandit beaucoup - dans une caricature de phallus. lequel est jaunasse assorti d’yeux et d’une sorte de bouche délivrant un « oui-oui, n’ayez pas peur et dormez les petits, je suis le camarade encapuchonné qui veille sur vous ».
Le bras droit de Stéphanie brandit un masque, genre tête de mort avec des lambeaux de cheveux.
Un coup à droite, un coup à gauche, mais droit devant.
Stéphanie apprivoise les mots, les manipule et les faire rimer plus que joliment quand elle sent que c’est nécessaire.
L’histoire ?: Le jeune Hélas (…) ayant un jour décidé de se lancer dans la vie (…) rencontre Not To Be- autrement dit La Mort, qui a pris les traits d’une séduisante jeune fille. Mais la mort n’existe pas dans le monde d’Hélas qui.. petit héros d’une épopée ratée …
Stéphanie est une héritière privilégiée des surréalistes et autres gigantesques absurdistes qui l’ont allaitée. Peu importe ce qu’elle vous raconte, vous risquez d’aimer sa petite épopée à elle.

Théâtre Artistic Athévains: du 15 février au 6 mars ; mardi 20h, mercredi, jeudi 19h , vendredi 20h30, samedi 16h et 20h30.
Du 10 au 21 mars : mardi, vendredi 19h, mercredi, jeudi 21h, samedi 17h30, dimanche 16h .
Réservations : 01 43 56 38 32 et www.artistic-athevains.com

15 février 2010

La dernière lettre

extrait de « Vie et destin »
de Vassili Grossman
(Editions l’Age d’homme)
Eté 1941.
Les Allemands, ayant rompu le pacte qui les liait aux Soviétiques, envahissent l’Ukraine pour marcher vers la Russie.
La ville de Berditchev, cité natale de l’écrivain Joseph Conrad et du pianiste Horowitz, voit entrer les hordes, tandis qu’une mère, médecin de son état, au fond d’une cave, écrit à son fils, fixant ce qu’elle sait être ses dernières heures.
Cette mère, c’est Christine Melcer, immense comédienne, d’une intensité de bougie de veille, qui ne porte pas le deuil parce qu’elle se souvient qu’elle a porté la vie et que son fils va vivre.
Vibrante, observatrice, dénonçant sans méchanceté la veulerie, l’aplatissement devant le barbare menaçant, elle prépare, elle, la future tourbe de fosse, le monde de demain, où il faudra garder toujours un fusil pour protéger les enfants et s’installer dans une patrie à soi.
Redire que l’Holocauste n’est pas un massacre parmi tant d’autres qui se singulariserait seulement par un très grand nombre de victimes demeure une nécessité à l’heure où les derniers témoins meurent de leur belle mort. Le négationnisme et surtout le relativisme
(« des gens ont aussi été déportés pour fait de résistance ou à cause de leurs mœurs ! ») menaçant quand ce n’est pas une responsabilité élargie à ses voisins envahis et soumis que la Nation-Bourreau, puissante et reconstituée dans sa puissance, voudrait partager, pour faire oublier sa responsabilité intégrale dans la Barbarie.
La mère annonce, sait, ressent, que ce monde du « yiddish » va disparaître. Les Juifs qui ont adopté tant de coutumes, de recettes des pays où ils s’installèrent, jusqu’à cet allemand dérivé qu’est le yiddish (au grand dam des Hitlériens) et que l’on accusera toujours, en même temps, de maintenir leurs coutumes et de vivre « entre soi », vont se voir arracher leur culture, leurs maisons et leur vie, enfin, dans cette logique industrielle de la Shoah.
Nathalie Colladon, jeune metteur en scène, ainsi que le scénographe Sylvain Brizay, ont posé un regard détaché mais humain sur cette agonie tendre, sur cette condamnée pleine de foi, sur cette effacée qui existera encore.
Christine Melcer saisit les mots au vol, petits éclairs du monde, les pose sur le cœur et brave cet été de moisson où la Mort va suer d’ouvrage et de surmenage.
Dans une robe choisie par le costumier Frédéric Morel (toujours excellent ) la dame de Berditchev écrit et se relit, élégante une dernière fois, pour le « Petit », aime pour toujours, aime à jamais.
L’émotion s’invite, le sentimentalisme, jamais. La belle musique, créée spécialement par Pipo Gomès, s’inscrit dans cette tonalité.
Christine Melcer, en grande comédienne, s’est laissée instruire par Ekaterina Grossmann, vivante, devant nous, une heure de plus avant la nuit.

Christian Morel de Sarcus

La pièce donnée à l’Epée de Bois, à la Cartoucherie de Vincennes jusqu’ à la mi-février 2010 va être reprise. Consulter le théâtre pour dates et horaires. Téléphone : 01 48 08 39 74 et www.epeedebois.com


Ce soir j’ovule, de Carlotta Clerici

Mise en scène Nadine Trintignant, avec Catherine Marchal
Réalisation à recommander aux classes de CM2, voire CM1 et aux parents de ces charmants petits là parce qu’elle est carrément clinique et dit les choses de façon plus qu’explicite. Mais le problème de vos parents - vous n’étiez pas au courant ? - c’est qu’ils vous ont mis au monde peut-être par hasard ou… surtout pas par hasard, voyez les (souveraines) ovulations de vos génitrices.
Une jeune femme souhaite engendrer depuis des mois, des années mais n’y arrive pas. Son compagnon n’est surtout pas mis ou remis en question… et puis c’est un sportif, un vrai mâle, très présent même quand il est absent. Ses collègues de travail à elle, amies ou simples copines lui donnent leurs recettes - plus ou moins exotiques ou de ‘bonnes femmes’ - pour concevoir, mais Clara s’est engouffrée dans les thérapies, les examens et les pilules. Les intitulés de ces médicaments sont la pseudo- trame d’une pièce qui n’en est pas une mais un simple témoignage proposé dans une langue quotidienne, banale et crue. La comédienne, très jolie jeune femme aux intonations souvent gouailleuses, nous fait des clins d’yeux en arpentant la scène. Elle se déshabille, ôte son slip, cale régulièrement ses pied dans les étriers du fauteuil ‘gynécologique’. Soliloques d’un vagin aux ordres, avec comptes à rebours et minutages perpétuels. Comment vais-je faire pour enfin ‘avoir’ cet enfant…D’autres ont adopté ? Mais mon vrai désir d’enfant ? et à l’inverse son désir de moi? Et puis que vais je lui imposer, côté gènes héréditaires? …qu’en sera-t-il de l’enfant de Clara ? Nécessaire petit coup « de théâtre » final et qui se veut touchant.
Décor et mise en scène minimalistes avec des lumières, des respirations musicales et des bruits excessivement dosés.
Théâtre des Mathurins, du mardi au samedi à 19h30. Réservations : 01 42 65 62 46 et http://www.theatremm.com/

10 février 2010

La lutine, de Calderon

La Lutine, de Pedro Calderon de la Barca
Mise en scène et adaptation : Hervé Petit
Comment envisager un lutin (‘petit génie malicieux’ selon Larousse) au féminin ? Où se logerait sa malice et quels stratagèmes une vraie mutine pourrait-elle utiliser, et dans quel but ?
Rassurez-vous, s’il y a de la magie et de l’étrangeté dans la pièce de Calderon nous y sommes en famille: Don Juan est le frère de Don Luis, leur sœur à tous deux est Dona Angela, jeune veuve, peut-être de moins en moins éplorée : « la perte d’un époux ne va pas sans soupirs… et puis on se console », la vie doit continuer, se transmettre. Leur cousine à tous c’est Dona Béatrice qui, brouillée avec son propre père, est également hébergée par Don Juan : « chers cousins… bien sûr nos maisons sont les vôtres ». Quant à Don Manuel, ami de Don Juan, il va, un temps, y être aussi accueilli. Isabelle est la servante de Dona Angela et Cosme, valet de Don Manuel, clone d’un Figaro très rigolo, commente les agissements de ses maîtres à coup d’aphorismes hallucinants de justesse ou de loufoquerie.
Mais qui aime qui ? ou encore : qui pourrait aimer qui ? Mais… « l’amour véritable sera celui qui ne s’écartera pas de sa route par pure extravagance » décrète Dona Béatrice.
Pièce pléthorique d’un siècle espagnol ‘d’or’ où, pour dire les choses on prenait son temps, un temps si différent du nôtre lequel est plutôt bâcleur. Donc Don Manuel et sa Dona Angela : mais quand se sentira- t-il donc autorisé à lui avouer son amour ? et qui donc peut-être la lutine hantant la maison chandelle en main, ou pas, et pour découvrir quoi ? Imbroglios, quiproquos, une vraie-fausse porte avec armoire la masquant et un jeu de cache-cache comme celui de sales gamins pas encore montés en graine. Tout ici est à la fois élégant, hilarant et jouissif. Cela parce que hauteur de vues et sens de l’honneur marquent cet auteur (ordonné prêtre à l’âge de 51 ans) dont le texte est adapté par Hervé Petit, un amoureux-fou de la langue française.
Sa mise en scène n’en finit pas d’être vive, inventive et les costumes (les dames d’abord !) sont chatoyants. Les musiques, les lumières et les ombres sont mieux qu’intelligentes. Les comédiens sont élégants, charmeurs et intenses. On jubile.
Théâtre de l’Opprimé, jusqu’au 7 mars. Du mercredi au samedi à 20h30, le dimanche à 17h.
Réservations : 01 43 40 44 44

Seznec

Seznec, évocation théâtrale écrite par Vincent et Rognard

Chacun connaît la passion de Robert Hossien pour les procès et les alluvions que ces fleuves bourbeux charrient dans leur bouillonnement.
L’affaire Seznec, haut-fait judiciaire du siècle dernier, a jadis divisé la France en deux et fendillé la province bretonne qui ne se reconnaissait pas dans ce « coupable » buté et maladroit.
Deux amis, un « touche-à-tout » et un politicien affairiste, partent à Paris exploiter une combine de voitures. L’un d’eux, le notable, n’y parviendra jamais, et jamais on ne retrouvera sa trace.
Le procès de Quimper, en 1924, aboutira à la condamnation de Seznec qui sauvera sa tête sur une irrégularité de verdict, et subira le bagne pendant plus de deux décennies avant un élargissement, à l’issue de la guerre. Rentré dans sa famille, il sera peu après renversé par un véhicule et mourra en proclamant son innocence.
Sur ce fait divers, Hossein a construit cette pièce-procès habile, émouvant, servie par des comédiens inspirés, qui montre la surdité d’une justice qui peut condamner pour assassinat sans cadavre et sans bénéfice du doute au profit de l’accusé. Cette justice-là instruit à sa charge, balaie ce qui la gêne, même si la culpabilité est maintes fois démontrée. Le réquisitoire de l’avocat général brille comme un tranchant de guillotine. La réponse de l’avocat joue sur les notes de la sensibilité mais ne convainc pas. Mais il n’y a pas de cadavre, peut-on donc parler de meurtre ?
Le public, appelé à voter, dans un élan prévisible de commisération, décide toujours de l’innocence du pauvre Seznec. Maître Lombard, appelé à la rescousse par vidéo, dévoilé par les rideaux cramoisi d’une estrade de marionnettes, enfonce le clou, toujours prompt à enfiler un ‘pull-over’ rouge…
Malgré ces naïvetés, le spectacle est une parfaite réussite.
Les témoins appelés, matois, campagnards, bourgeois de sous-préfecture, vielles filles sèches, domestiques ahuries, les juges teigneux et viandards, l’avocat-moulin à vent : chacun est habilement choisi et joue juste, peignant un tableau vivant de cette France des Années folles, qui ne sont folles…qu’à Paris. On rit. On écoute. On devine les faiblesse d’un témoignage, l’invraisemblance d’un deuxième, la partialité d’un dernier. On ne s’ennuie jamais.
Le vieux magicien et chantre d’un théâtre populaire et de qualité ne s’est, une fois encore, pas trompé. Le sujet est sensible : la justice serait donc une vieille aveugle méchante qui donne des coups de canne.
Quant à Seznec : innocent ou coupable ? A vous de voir.

Christian-Luc Morel

Théâtre de Paris, du mardi au samedi à 20h30, samedi à 16h30, dimanche à 15h30.
Réservations : 01 48 74 25 37 et
www.theatredeparis.com, également fnac.com