30 mars 2010

Un metteur en scène...

Un metteur en scène de théâtre et réalisateur de films singulier : Jaques Dutoit
Au théâtre Jaques Dutoit a signé des dizaines de mises en scène, tant dans sa Suisse natale qu’à Paris dans des lieux aussi divers que le Théâtre Molière-Maison de la Poésie (Sappho, 1998), l’étonnant Espace Falguière (Bergère toujours, spectacle musical en 2008), à la Cartoucherie de Vincennes (La tarte à la crème, d’Alain Astruc , 2009) et le Théâtre du Nord Ouest (Dicorcer tue, de Christian Morel de Sarcus 2009)
Ses courts et long métrages - du type de ceux qu’autrefois on qualifiait assez malhabilement d’ « expérimentaux » - ont été présentés dans son pays, dans divers autres ainsi qu’à la Cinémathèque de Paris. Il vient d’y proposer ses deux plus récentes réalisations, que nous avons beaucoup aimées et nous vous conseillons de guetter leurs prochaines présentations.
Marie Ordinis

DEUX FILMS DE JAQUES DUTOIT A LA CINEMATHEQUE DE PARIS

« OLIVIERS »
Dans un silence où seul le vent s’invite, des arbres abandonnés se laissent creuser par le soleil, comme la falaise accepte la blessure de la mer.
Arbres ? Dutoit, outre son œuvre cinématographique (que l’on pourrait, tant son regard est singulier écrire en deux mots) est aussi un homme de théâtre.
Ces oliviers semblent faire partie d’un chœur antique, avancer comme une armée qui se camoufle d’ombre, braver le temps et la lumière, succomber très lentement en formes qui se tordent.
Soudain, ce silence est crevé par des bruits de circulation, des automobiles pressées, fuyantes, aveugles de toute leur tôle brûlante. La beauté, avec ce bruit, est une vertu moquée.
Elle appelle au secours la musique, un violoncelle, et la voici sauvée.
Les oliviers, regardés par un seul, lui, moi, vous, convaincus de survivre à ce monde qui ne voit plus, reprennent espoir dans leurs couleurs et s’offrent de nouveau au vent qui les libère.

« ALBIN COURTOIS, SCULPTEUR »
Un vieil homme, dans un jardin, visite son musée en plein air, cimetière de vie, où les âmes vivent dan la pierre .
Belge, Albin Courtois est un sculpteur de renom, un grand artiste couronné mais sans le style « artiste » qui permet le commerce. Son œuvre gît sous le givre, ses sculptures, ignorées du badaud, s’effritent sous la pluie.
Professeur, transmetteur de savoir, généreux de nature, Courtois est aimé de ses anciens élèves (dessinateur, architecte, peintre) ; Il vit heureux près d’une femme belle d’une flamme blonde qui éclaire ses yeux bleus. Il s’est retiré dans une campagne paisible ? Il cultive son jardin et élève un âne et un cheval.
Et pourtant, il a sculpté l’embrasement de Jan Pallach, le jeune Tchèque immolé, gravé et symbolisé la dictature des Ayatollahs de Perse, mis au jour une « graine de soleil ».
L’homme est simple, doux. Son geste est fort, violent, révélateur.
Jaques Dutoit a sculpté aussi, de sa caméra, le visage marmoréen et lumineux de la vie intérieure, les mains créatrices, les doigts usés de Courtois. Il a recueilli les lumières pour en baigner ses œuvres.
Le vieux sculpteur sourit. Aimer n’est pas faiblesse.
Si l’art a ses damnés, vit à côté, au moins un bienheureux.

Christian Morel de Sarcus

La cave, de Caroline de Kergariou

Fermez les yeux.
Rouvrez-les. Vous êtes dans le noir.
Sur ce thème Caroline de Kergariou a ciselé une petite pièce à savourer, les yeux crevés coulant sur les joues.
Une jeune fille, Chloé, attachée à un mur entend la voix d’une autre captive, Valentine, probablement du même âge. Enlevées, sans doute. Par des amateurs de chair fraîche, probablement.
Une voix « hors », jaillie d’un transistor, distille les informations du monde, évoque ces disparitions, révèle des découvertes de cadavres d’adolescentes. Les deux voix prennent réalité physique. Elles sont décrites. Pas besoin de fermer les yeux : magie évocatrice de la radio.
Et puis, il fait déjà si noir.
Prétexte, l’action, le sujet.
Le rôle principal est tenu par le noir.
Noir de l’enfance, de la cave, du « cabinet noir » où médite le puni, quelques minutes ou plus longtemps selon l’état mental de la grande personne qui l’a ainsi relégué.
Noire, l’innocence apeurée, qui se raffine et trouve jouissance dans sa propre peur puis, par affection, ensuite dans celle des autres ?
Noir, le monde de la cruauté, de l’avilissement qui abolit le temps, la protection, le discours sur la dignité de l’homme.
Dans le noir, l’autre jadis si arrogant et si dépourvu d’amour et de désir de dépassement.
Et lumineux, ce pouvoir-torche de celui qui détient la clef.
Une heure avec soi-même, dans l’obscurité annonciatrice du cercueil où les regrets cogneront aux quatre coins comme un moustique emporté lors de la mise en bière, une heure dans le noir avec sa noirceur, sa peur de vivre, la terreur de la cécité étendue aux yeux.
Madame de Kergariou est bien cruelle.
Et son théâtre, d’une diabolique efficacité.
Le dénouement ne compte pas. La nuit ne finira pas.
Kenza Berrada, Macha Kouznetsova, Juliette de Sansal (enfin Sade!) et Eric Noirmain osent ne pas être des corps ou presque pas, le temps d’un clignement. Hervé Furic prête sa voix aux communiqués d’un « Franc, c’est faux ! » de T.S.F.
On ne ressort pas intact de cette fosse. Mille serpents de la mémoire vous auront mordu.
Caroline de Kergariou y réussit à chaque fois.

Christian Morel de Sarcus

Théâtre du Nord-Ouest, cycle « Des prisons et des hommes ».
En alternance jusqu’au 20 juin, réservations : 01 47 70 32 75

Les palmes de Monsieur Schutz, de Jean-Noël Fenwick

La pièce aux quatre Molières, créée à la fin des années quatre-vingts (adaptée au cinéma par Pinoteau avec Berling et Huppert pour les époux Curie et le défunt Noiret dans le rôle de Schutz) revient à Paris et en tournée en France.
La trame est simple : dans un laboratoire obscur et mal-chauffé, deux savants, Pierre Curie et Gustave Bémont, souffrent des mesquineries et des démangeaisons de décoration de leur supérieur, le gros monsieur Schutz. Pour les stimuler, le directeur leur adjoint une jeune Polonaise bardée de diplômes, Marie. Pierre Curie va l’aimer. Ensemble ils découvriront radioactivité et radium, feront un enfant - la future Irène Joliot-Curie- et partiront à vélocipède sur les chemins de France.
Un peu fabriquée, la pièce dégage un charme certain d’image d’Epinal, même si la vulgarisation tourne parfois à la vulgarité. De plus, maintes tournures de langage virent à l’anachronisme (parler d’ « Hexagone » à l’époque, c’est évoquer la géométrie, pas la patrie) et les clins d’œil à « Solidarnosc » sont un peu lourds et datés.
Que nenni ! Le metteur en scène - la talentueuse Elodie Saos- est allé jusqu’à omettre de citer le nom de l’auteur dans le programme distribué à Paris ! Elle tient vraiment le métier !
Sans sourire, c’est un travail très soigné qu’elle a accompli, faisant oublier la création d’origine, et gommant ses défauts.
Sa distribution témoigne aussi de son flair et sa précision : Jean-Marc Pautasso compose un savant étourdi et touchant. La divine Gaëlle Audic incarne une Marie Curie polonaise jusqu’à la pointe de la bottine, slave faussement confuse et vraie femme de tête, drôle, émouvante,
intuitive et aidante avec brusquerie. Belle prestation. Monsieur Schutz, c’est Renaud Farah, éternel jeune homme, mince comme un Modigliani, mais qui ici ose devenir goutteux, obèse, gras de l’âme, vil, avec une dégaine de marchand de biens à quatre-quatre, et montre ainsi qu’il est un parieur de l’impossible et un vrai grand comédien .
Les seconds rôles ne déméritent pas : William Edimo (l’autre savant) beau physique guerrier, est excellent, doué d’une vraie présence et d’une nature comique tandis que le recteur de l’université est interprété par un Rachik Soussi, convaincant.
Enfin, la bonne d’enfant, Myriam Deneys plaira par son abattage, ses mimiques outrancières de boulevard, son accent genre provincial, jouant résolument face public elle porte ‘la’ bébé Curie avec autant de conviction que s’il s’agissait d’une miche de pain !
Belle soirée de théâtre.
Elodie Saos (assistée de Sabine Coulon) a gagné son pari. On s’amuse, on vibre, on ne s’ennuie jamais.
A elles reviennent ces palmes.

Christian-Luc Morel

A Paris, Espace-Jemmapes et en tournée 2010 en France.
Location/contact : www.ideolasso.fr

29 mars 2010

Le Banquet, de Platon

Traduction de Luc Brisson, adaptation et dramaturgie de Frédéric Vossier
Eméchés, les invités d’un certain Agathon ‘ lauréat d’un concours de tragédie’ donnent l’impression de conter, raconter se raconter, de s’écouter raconter. Le ciel et la terre y passent et tant d’autres choses encore . Mais très vite Eros est évoqué (invoqué ?) « Parmi les dieux, Eros est le plus beau, le plus jeune ». Oui mais: « quel est le bon Eros ? » Le ton est donné et l’éloge de l’amour au menu.
Trois comédiens incarnent neuf personnages( l’un d’eux en jouant cinq à lui seul) ils chantent divinement, parfois à plusieurs voix, pirouettent, invoquent Zeus, parlent, discourent…
On ratiocine, et incidemment l’un d’eux constate « la vie vaut la peine d’être vécue » : ne pas prendre cette constatation pour une banalité de convives joviaux et repus, se rappeler que chez ces Hellènes le fait de se donner la mort était aussi la façon d’éviter de devenir un sous-homme indigne d’exister. Tout dans ce spectacle apparemment facétieux mais multi-facettes est ainsi à plusieurs niveaux
Mais reprenons : l’objet de l’amour : « avoir à soi ce qui est beau, toujours »… « la possession des belles choses » ? Confession à un partenaire : « Tu es un amant digne de moi, car je ne suis rien ». Puis s’intercalent des morceaux de bravoure qui exigent des comédiens une mémoire au (très) long cours, nous les faisant admirer.
Défilent encore : « les actions, les rois, les sciences, la science, l’ignorance, la vérité … »
Ca ricane sur scène, on rit dans la salle.
Socrate, personnage carrefour, se fait traiter d’insolent, cependant qu’ Aristophane est accusé de ne chercher qu’à faire rire.
Nos comédiens sont en tenues noires et vestes style Mao. L’un d’eux entrebâille la sienne et exhibe son généreux torse nu dessous, la dérision, cela se mérite aussi.
Ils se déchaînent, sortent du cadre simple genre écran qui sert de décor, bondissent, re-bondissent, sur la table où sont alignées des dizaines de jolis verres pleins ou vides, en cassent un.
Mais des musiques, des vibrations et des bruits aussi agréables que discrets sont un fond sonore, des lumières sobres suggèrent une nuit propice aux rêves, non pas aux cauchemars.Tambour battant Thierry Hancisse, Pierre-Louis Calixte et Serge Bagdassarian mènent ce divertissement à son terme.
Studio-Théâtre de la Comédie Française, du mercredi au dimanche à 18h30. Réservations 01 44 58 98 58 jusqu’au 9 mai

26 mars 2010

Les naufragés, de Guy Zilberstein

Il pleut.
L’eau ruisselle sur la grande baie de cet hôtel de bord de mer.
Un marchand d’art, un commissaire priseur et sa femme alcoolique, un critique « lancé » et sa petite amie, un barrier qui « secoue » ses mélanges et écoute deviser la clientèle.
Eclairs de lumière qui évoquent le ressac d’une vague.
Notes de musique.
Sur la plage, les crabes changent de place.
Une grande vente est organisée contre l’avis du peintre. Viendra-t-il la perturber ?
Le galeriste c’est Eric Génovèse, alias « Golz », un cynique élégant et détaché qui observe et dissèque, et le comédien éblouissant lui donne cette tenue fitzgéraldienne et cette sensibilité sous la soie qui le font se détacher du lot. Du lot, Laurent Natrella, faible et cupide, rapace sans carapace mais non sans appétits, compose l’homme qui adjuge et que juge son horrible femme, mégère mondaine (Marie-Sophie Ferdane, sifflante à souhait) qui alterne rasades de bourbon et tirades conjugales à faire accepter la mort et que seul Golz remettra à sa place de « chauffeuse » de carte de crédit or. Le petit couple de parasites de l’art (Alexandre Steiger-Françoise Gillard, le raté critique et la bobo indignée) vibrant de vérité, gémit d’incompréhension au milieu de ces gens arrivés et défaits, monstres à peine travestis, cupides, froids, damnés par option consentie. Ne pas oublier l’homme du bar, cultivé, aristocrate prolétaire, seul à avoir de l’éducation et de l’à-propos, campé par l’extraordinaire Grégory Gadebois, qui accepte l’ordre social établi pour ne jamais avoir à finir comme cette élite.
L’écriture de Guy Zilberstein est efficace, américaine par ses tics, généreuse en rebondissements avec quelques invraisemblances (un personnage contemporain se jette du train, ce qui est devenu bien difficile avec les portes automatiques et les vitres fixes : il eût mieux valu se jeter dessous, comme Anna Karénine !) et la pièce vaut surtout par l’interprétation d’une troupe au niveau de sa réputation, cohérente, brillamment mise en scène par Anne Kessler qui ponctue l’action de clins de lumière (belle ouvrage d’Yves Bernard) telles des coupures de courant. Ces naufragés serrent le cœur : on les connaît.
Prendra-t-on un verre d’eau salée avec eux, après la représentation ?

Christian-Luc Morel

Comédie Française, Théâtre du Vieux Colombier, du mercredi au samedi à 20 h, mardi à 19h, matinée le dimanche à 16h. Réservations : 01 44 39 87 00 et 01 44 39 87 01 et
www.comédie-francaise.fr. Jusqu’au 30 avril

23 mars 2010

Prosper et George, de Gérard Savoisien

Prosper et George, de Gérard Savoisien,
Mise en scène Thierry Laval, avec Miren Pradier et Christophe de Mareuil
Pour cette pièce donnée au Théâtre Montansier à Versailles en 2009 l’auteur a reçu le Grand Prix du Théâtre.
Côté jardin une méridienne pour qu’une Madame de…s’y alanguisse. A cour, un simple grand drap à même le sol avec des oreillers constitue la couche où l’on va s’ébattre. Au centre, derrière un rideau blanc la silhouette d’une femme avec chapeau et canne. Sand apparaît ensuite en pantalon et jaquette. Sa Solange, son cher ange est encore un bébé qu’elle confiera à Prosper son plus récent amant. Donc George a, disons 25 ans, et la comédienne qui l’incarne a toute l’impétuosité et le côté primesautier de celle qui confie à celui qu’elle appellera son ‘Prospéro’ « J’ai tant besoin d’une épaule, si vous saviez »…d’une épaule d’abord ? d’accord… Mais lui, « le cynique, le narquois » a fondu devant cette femme « belle et intelligente, ce qui est rarement compatible ». Digérez cela, s’il vous plaît mesdames les arrière-arrière petites filles des premières soi-disant féministes. Donc il y a idylle avec étreintes : « Prends moi dans tes bras et fais moi l’amour » assorties de « Je t’obéis parce que tu me vouvoies ». S’invitent régulièrement dans leurs échanges Stendhal et toute la clique des auteurs de l’époque qui sont leur univers commun. Prosper a des doutes : « Qu’y a-t-il de féminin en vous ? ». Elle le rassure une fois encore : « Je ne m’appelle pas George, je m’appelle… » Il raconte ; elle s’est allongée. Une fois encore, car on est entre gens de lettres, on passe en revue les auteurs en renom : Mérimée, Hugo… et les compositeurs , ce Chopin, par exemple ?
Mais Prosper, avant tout homme public est attendu à son ministère. Aimerait-il « la vie plus que les mots » ? Il monologue tandis qu’elle écrit. « Nous en sommes déjà à l’imparfait ». « Qu’as-tu ? - Rien, je pleure un peu ». « Que vais-je devenir ? » est la question de George au final. « Tu vas prendre un amant …Musset pourquoi pas ? »
Parfaitement écrit, ce spectacle qui nous propose une séquence amoureuse de la sidérante dame de Nohant percute et émeut.
Théâtre du Lucernaire, du mardi au samedi à 18h30, jusqu’au 17 avril.
Réservations : 01 45 44 57 34

Désiré, de Sacha Guitry

Désiré, de Sacha Guitry
Mise en scène Serge Lipszyc
Vos (un tantinet vieux) ronchons seraient capables de dire : « on a vu le film, et puis on avait aimé Jean-Claude Brialy dans le rôle titre… » Souriez alors gracieusement, du genre « mais bien sûr …et donc vous savez tout de cette pièce ? » puis suggérez que souvenirs- films et souvenirs de films c’est bien joli- mais que le théâtre c’est d’abord aujourd’hui même, c’est ce soir… et que Guitry n’est pas seulement l’auteur - décrété désabusé ou misogyne- de pièces d’où il ressort que le désir d’un homme pour une femme (ou l’inverse ) fichera leurs vies en l’air , mais qu’il est d’abord un philosophe digne du siècle où Figaro soupçonnait bien des pseudo- maîtres, de n’avoir jamais été dignes d’être valets.
Valet de chambre plus que stylé de « Madame », Désiré séduira, emballera son employeuse (comme il en a séduit bien d’autres) actrice et maîtresse d’un monsieur-le-ministre qui ne l’épouserait ou ne l’épousera que si cela ne risque pas de nuire à sa réputation. les temps ont-ils vraiment changé ?
Robin Renucci à la présence insinuante puis flagrante, dérangeante et ses camarades évoluent dans un décor raffiné n’ayant rien à voir avec ces cartons-pâtes coloriés-bâclés pour trop de vaudevilles régulièrement à l’affiche. Marianne Basler, sa ‘patronne’ joue divinement de sa voix ; sa silhouette est à couper le souffle. Leurs camarades se démènent, convaincus, justes, surprenants. La mise en scène est élégante et riche.
Une comédienne donne le coup d’envoi : cette Alycia pimpante, rigolote, à la voix ravissante elle aussi, qui reprend avec panache le rôle créé par Pauline Carton : diligente cheffesse de cuisine sans laquelle rien ne se passerait ( imaginez un repas médiocre chez un ministre de la République française !) sa présence est désopilante.
La réplique-pirouette finale de Robin Renucci vous ravira, elle aussi.
Désiré se donne à Paris jusqu’à la fin avril ; suivra une tournée en France, Belgique et Suisse de décembre 2010 à mai 2011. Vous n’aurez donc aucune excuse…
Théâtre de la Michodière, du lundi au samedi à 20h30, dimanche à 15 h, samedi : matinée à 17h. Réservations : 01 47 42 95 22

18 mars 2010

Mignon, mignonne...

Mignon, mignonne, allons voir si la chose, de Robert Poudérou
Mise en scène : Vincent Messager et Robert Poudérou
Avec Xavier Devichi, Vincent Messager, Gaëlle Redon, Valérie Trémolière

En scène les charmants Aurélien et Aurélia pas encore trentenaires (avec bac plus cinq nous précise l’auteur) achevant un dîner en tête à tête. Dans la mise en scène de Vincent Messager, c’est un pique-nique sur le tapis de la pièce de séjour chez Aurélien, au pied du bar genre comptoir. Puis le jeune homme verse des petits verres d’alcool blanc, qui mettent de plus en plus en confiance celle qu’il vouvoie encore et dont on comprend qu’elle est invitée pour une soirée unique, tel est leur contrat. Lui semble éprouver une curiosité tendre pour elle à qui il tient des propos louables et aimables où il lui fait part de sa vision de la vie, évoque son recours à peine nostalgique au « jardin de l’enfance ». Elle, à son tour, lui fait confidences sur confidences. Marivaudages, « fleuretage » sur fond de musiques aimées de l’un comme de l’autre et puis…Mozart, n’est-ce pas ? Leurs propos nous font joliment sourire et rire grâce aux images élégantes, gracieuses et piquantes proposées par Robert Poudérou dont les trouvailles langagières ne ressemblent jamais à de simples mots d’auteur.
Profitant d’une absence d’Aurélien Aurélia a appelé sa copine et complice, secrétaire d’une association dont le but est de « récupérer le plus grand nombre possible de déserteurs de la femme ». Cette Olivia lui demande où elle en est de sa soirée intime. De son côté celle-ci n’est arrivée à aucune de ses fins avec l’un de ces mecs avec lesquels, d’ailleurs elle « n’accroche pas » . Quant à Olivier, « colocataire » d’Aurélien et, en voyage, il a tenté de le joindre car il ne supporte pas l’idée de ce que son copain pourrait expérimenter ce soir-là.
Cette vraie première partie s’achève avec le retour d’Olivier, furibard : dans le train de son retour, il s’est fait agresser et entreprendre par des « châtreuses en folie ». Le ton est donné une fois encore.
Aurélia va quitter Olivia, car elle est follement amoureuse d’Aurélien. Lui, part avec elle, désertant l’appartement partagé avec son Olivier… qui reçoit la visite d’Olivia. Ils se disent les choses beaucoup plus crûment que nos précédents quasi-tourtereaux. Le whisky peut-être ?
Le couple que forment Xavier Devichi (Aurélien) et Valérie Trémolière (Aurélia) est aussi touchant qu’épatant. Vincent Messager (Olivier) et Gaëlle Redon (Olivia) tout aussi épatants sont plus mordants. Et le petit manège tourne rondement.
Il y avait eu cette « petite mécanique »* décrite avec tendresse par Robert Poudérou dans l’une des premières pièces qui le firent aussitôt reconnaître, et ces « petits jours »* de l’homme aussi aimable que fasciné, ou plutôt aimable parce que fasciné par des êtres jeunes.
Ses comédiens sont en phase avec leur auteur et co-metteur en scène. Dans un espace scénique réduit ils reconstituent un apparemment, petit monde qui n’en est surtout pas un.
Marie Ordinis
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* La petite mécanique publiée à l’ Avant-Scène n°661
* Les petits jours, roman ‘petite forme’ publié par les Editions Mokkedem

Baltrap de Xavier Durringer

Bal-Trap, de Xavier Dürringer
O café-théâtre provisoire genre entre le bistrot (il en disparaît des centaines par an) et le théâtre (moribond et renaissant, zombie à joli teint) que d’approximations, de textes bâclés, de non-comédiens servant ta cause !
Mais là !
Malgré un titre « clin d’œil » qui a un peu vieilli – il s’agit ici des chausse-trape d’un bal, un « dancing » comme dirait ma grand ère franglaise – Bal-trap est une vraie pièce, reprise (et pas reprisée) d’un auteur qui sait écrire et conduire une action dramatique.
Gino aime Lulu, lasse de lui. Bulle encaisse une nouvelle pose de lapin et Muso passe par là. Les couples se croisent, le néon clignote et le cœur bat, c’est son rôle.
Avec une intrigue aussi dépouillée qu’un inceste à l’antique, comment ne pas dire l’émerveillement pur ressenti devant ces comédiens fabuleux qui tiennent la corde tendue et nous attrapent l’âme délicatement comme un papillon résigné ?
Gino, c’est Laurent Collard, beau gosse quittant l’extrême jeunesse sans qu’elle le quitte jamais, qui incarne un perdant flamboyant, un pointeur du chômage et un rêveur de couette. Il aime sa Lulu mais la Jaguar, à minuit de leur amour, s’est transformée en vieille 205 asthmatique. La vie en cheveux blancs, la cigarette, le pastis et le loto ont malaxé l’homme : Lulu (Caroline Rivet) sous ses jolies fossettes devenues rides de caractère, siffle, tempête, convoque le jeune homme d’il y a encore peu, avec une mauvaise foi et une acrimonie que seule la vie de couple fusionnelle peut faire fleurir sur son talus.
Muso, Christophe Petit, compose un dadais, dragueur d’anthologie, émouvant, beau d’enfance et de naïveté militante, l’indispensable « garçon » dont les féministes devraient garder un ou deux exemplaires avant la « solitude finale » (à chanter sur l’air de l’ « Internationale ») . Magnifique acteur à la Pagnol, jouant chaque seconde avec intensité, maîtrisant mots et espace avec une assurance de prestidigitateur cynique.
Enfin, quelle éblouissante comédienne que Letti Laudies (Bulle) révélation, passant de la « pétasse » agressive à la petite fille abusée, et même à la vieille femme démaquillée, troublante, belle, de haute essence, et qui fera parler d’elle de plus en plus car douée comme elle…
Un beau moment de théâtre, donc, que ce Bal-trap (valorisé par le metteur en scène, Eve Weiss, qui aime sa troupe) accompagné par le violon émotif de Séverin Dupouy.
Christian-Luc Morel

Théâtre du Guichet Montparnasse, du mercredi au samedi à 20h30,
réservations : 01 43 27 88 61. Jusqu’au 15 mai.

15 mars 2010

Ça travaille encore

Ça travaille encore, spectacle musical
Textes Louise Doutreligne
Mise en scène Jean-Luc Paliès
Direction musicale Isabelle Zanotti

Ça nous travaille, ça vous travaille, ça les travaille puisque sur terre « le travail c’est la santé », et qu’en Inde anglophone on décrète volontiers que « work is worship », soit : le travail est un acte d’adoration.
Le travail aujourd’hui qu’est-ce donc ? les textes choisis pour confectionner ce spectacle, se voulant «une nostalgie en construction de mémoires et de luttes» mais d’où toute sorte de métaphysique est bannie vous réconforteront, vous feront sourire.
Puisqu’on est au théâtre.
Donc inutile d’en vouloir à ceux qui nous ont exploités, pas vrai « messieurs les Canuts », entre autres.
Mais on est au cabaret, n’est-ce pas ?
Situations dérisoires, après nous avoir remués un brin, tout doit devenir jubilatoire.
Ça danse, ça chante, ça aguiche, ça se trémousse et nous voilà dans la dérision mais au combientième degré ? Accessoires rutilants et parapluies déjantés dignes d’un Cherbourg de plus, références à des souvenirs-souvenirs.
Trente et une chansons : soit des textes signés Aristide Bruant, et… Johnny Hallyday, mais nous avons transité par Brassens, Montand, Gainsbourg et Aznavour, tout cela relié par un tricotage de commentaires style didascalies et signé Louise Doutreligne dont les talents et engagements sont reconnus.
Message final ? il n’y en a pas, peut-être parce qu’« il fait trop beau pour travailler ».
Deux comédiennes plus trois comédiens archi-sonorisés dont les micros mangent en partie la joue - quelle nécessité dans un lieu n’ayant rien à voir avec un gigantesque auditorium ?- pour un scénario qui se souhaite aussi débridé que plaisant.
Trois excellents musiciens ont empoigné leur piano, leur basse et leur contrebasse pour notre grand plaisir.
Vingtième Théâtre jusqu’au 14 avril. Mercredi au samedi à 21h30, dimanche à 17h30.Réservations : 01 43 66 01 13

14 mars 2010

Mignon, mignonne, allons voir si la chose

Mignon, mignonne, allons voir si la chose, de Robert Poudérou
Mise en scène : Vincent Messager et Robert Poudérou
Avec Xavier Devichi, Vincent Messager, Gaëlle Redon, Valérie Trémolière

En scène les charmants Aurélien et Aurélia pas encore trentenaires (avec bac plus cinq nous précise l’auteur) achevant un dîner en tête à tête. Dans la mise en scène de Vincent Messager, c’est un pique-nique sur le tapis de la pièce de séjour chez Aurélien, au pied du bar genre comptoir. Puis le jeune homme verse des petits verres d’alcool blanc, qui mettent de plus en plus en confiance celle qu’il vouvoie encore et dont on comprend qu’elle est invitée pour une soirée unique, tel est leur contrat. Lui semble éprouver une curiosité tendre pour elle à qui il tient des propos louables et aimables où il lui fait part de sa vision de la vie, évoque son recours à peine nostalgique au « jardin de l’enfance ». Elle, à son tour, lui fait confidences sur confidences. Marivaudages, fleuretage sur fond de musiques aimées de l’un comme de l’autre et puis…Mozart, n’est-ce pas ? Leurs propos nous font joliment sourire et rire grâce aux images élégantes, gracieuses et piquantes proposées par Robert Poudérou dont les trouvailles langagières ne ressemblent jamais à de simples mots d’auteur.
Oui mais voilà : les sonneries du portable d’elle au tout début puis de lui ensuite, l’obligeant à passer dans la pièce d’à côte, puis à nouveau d’elle, restée seule et qui déclenche le sien nous donnent le vrai ‘la’. Aurélia a appelé sa copine et complice, secrétaire d’une association dont le but est de « récupérer le plus grand nombre possible de déserteurs de la femme ». Cette Olivia lui demande où elle en est de sa soirée intime. De son côté elle-même n’est arrivée à aucune de ses fins avec l’un de ces mecs avec lesquels, d’ailleurs elle « n’accroche pas » . Quant à Olivier, « colocataire » d’Aurélien et en voyage, il a tenté de le joindre car il ne supporte pas l’idée de ce que son copain pourrait expérimenter ce soir-là. S’il en était encore besoin, tout est devenu plus clair, d’autant qu’avant de retrouver nos A. et A. (se tutoyant maintenant) rhabillés après effusions et passage à l’acte, à la scène 3 de cette pièce qui en comporte 14 Aurélien avait demandé à sa partenaire « Qu’est-ce que vous pensez des homosexuels ? »
Cette vraie première partie s’achève avec le retour d’Olivier, furibard : dans le train de son retour, il s’est fait agresser et entreprendre par des « châtreuses en folie ». Le ton est donné une fois encore.
Aurélia va quitter Olivia, car elle est follement amoureuse d’Aurélien. Lui, part avec elle, désertant l’appartement partagé avec son Olivier… qui seul maintenant éructe au téléphone. Notez qu’Olivia et lui et disent les choses beaucoup plus crûment que nos précédents quasi-tourtereaux. Le whisky peut-être ?
Olivier tourne en rond.
Mais qui donc sonne « avec insistance » à sa porte ?
A la toute fin, des lumières font resurgir Aurélia et Aurélien de chaque côté de la scène, lui est ému parce que son Olivier… Et tourne le petit manège.
Il y avait eu cette « petite mécanique »* décrite avec tendresse par Robert Poudérou dans l’une des premières pièces qui le firent aussitôt reconnaître, et ces « petits jours »* de l’homme aussi aimable que fasciné, ou plutôt aimable parce que fasciné par des êtres jeunes.
Ses comédiens sont en phase avec leur auteur et co-metteur en scène. Dans un espace scénique réduit ils reconstituent un apparemment, petit monde qui n’en est surtout pas un.
Marie Ordinis
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* La petite mécanique publiée à l’Avant-Scène n°661
* Les petits jours, roman ‘petite forme’ publié par les Editions Mokkedem

12 mars 2010

Elias Leister a disparu

Elias Leister a disparu, d’Eudes Labrusse
Thriller poétique ; mise en scène Jérôme Imard et Eudes Labrusse
Dans la préface de sa pièce l’auteur convoque Œdipe, Jocaste et autres Sophocle, tous ceux qui nous ont nourris, dérangés, puis remis en routes ou sur la route, la vraie, la seule, celle qui fait que nous aurions pu devenir nous-mêmes… ou tenter de le faire.
De nos jours un gamin de dix ans est-il plus ou moins métaphysique que ses aïeux au même âge ? Question vite mise de côté, comme reléguée sur le bord d’une route aux remblais multiples.
Mais place au théâtre ! et éliminons ces fausses questions : pourquoi les personnages arborent-ils des noms dits ‘de famille’ surtout pas franchouillards ?
Mais… vous n’y êtes pas …le monde !
Pourquoi l’évocation de conflits dans des pays très exotiques à l’économie à base de goyave et où la guerre est endémique-pandémique ? ;
Mais les continents !
Réfléchissez : le premier de ces pays et de ces continents c’est votre cerveau. Non-non, rassurez-vous, vous n’êtes pas devenu solipsiste, vous restez ce gamin qui n’en finira pas de l’être, nous narguant tous jusqu'au bout.
L’homme numéro un se dirige vers l’instrument quart de queue à jardin. Inlassablement il va nous réitérer sa « leçon de piano ». Un gigantesque tableau noir en toile de fond. Une grande table grise pour salle des profs (au départ les comédiens sont tous vêtus de gris) qui peut devenir table d’opération , de toutes sortes d’opérations : voyez les dames et leurs accouchements, les avortements etc.
Oui mais Elias existe…
Six personnages investissent la scène où ils vont être témoins, commentateurs, déstabilisateurs-déstabilisés, avec ou sans micros intempestifs de…
Mais Elias ?
On n’en saura jamais rien, même si le comédien qui l’incarne, sautant sur la grande table, torse nu, effectue toutes sortes de contorsions. Sonorisé ou pas il émeut .
Ses camarades plus ou moins en retrait sont très présents.
La comédienne qui se veut cette Sarah Pearl, amie de toujours de son Elias est prise en otage par ses camarades ; s’ensuit un interrogatoire qui constitue la longue phase trois du spectacle, son labyrinthe à elle.
Et vous, vous en sortirez-vous ?

Théâtre 13, jusqu’au 18 avril. Mardi, mercredi, vendredi à 20h30, jeudi et samedi à 19h30, dimanche à 15h30. Réservations : 01 45 88 62 22

03 mars 2010

A côté d'un Rictus

A côté d’un Rictus d’après Gaston Couté et Jehan Rictus
Mise en scène et dialogues : François Legay
Musique : Thierry Gagnot et Erik Satie

Au départ un spectacle intitulé « A couté du rictus », Couté côtoyant Rictus… on se souvient que ces deux-là sont devenus amis et montmartrois à l’époque où la butte (ce mont de Mercure) était le lieu parisien où soufflait l’esprit et où il souffle, Dieu veuille, peut-être encore . Couté au parlé et au phrasé beaucerons en phase avec une terre aussi riche qu’étrange et secrète. Rictus que l’argot parisien, langage-bis inventif et gouleyant a pris à la gorge et à l’âme… Le relais est maintenant pris par A côté d’un Rictus pièce de théâtre chanté, ainsi nommée par ses interprètes et leur équipe. Florence Roche y est une bohémienne, corsage clair, jupe rouge, pieds nus, et Axel Beaumont un saltimbanque. Lui, d’abord, seul en scène, en tenue raisonnable: chemise blanche, gilet et pantalon beiges et bien comme il faut, mais avec un regard et une présence qui fascinent… Et c’est parti : « à vot’bon coeur messieurs-dames. »
Il est rejoint par Elle: cheveux gracieux, menton conquérant, sourire clair. Elle bondit sur scène et lui demande de lui donner la réplique, de l’accompagner, d’être sa confidente des bons et des moins bons jours, ceux où « N’y a rien à faire, n’y a qu’à pleurer ».
Est-elle la femme dont il rêve mais qui rêve d’autre chose, de quelqu’un d’autre et qui l’abandonnera, ou celle qui sera sa victime autant que son bourreau mais qui le réconforte en lui posant sur les épaules une bonne cape noire par temps de doute et de froid. Comme lui, elle arbore un nez de clown, puis prie la Vierge Marie…Jehan Rictus est-il le dernier poète catholique ? interroge Rémi Soulié écrivain qui connaît si bien Péguy.
Lui, après avoir aussi fonctionné avec un nez rouge (nous avons besoin de dérision et de clowneries) bonnet blanc sur la tête devient une vieille bonne femme au chevet de son fils, cet ancien petit jésus « rond et rosé », « c’était divin de te voir nu » qu’a mal tourné, allez, un de plus, mais pourquoi ?
Mais que dire de la sincérité, de la pureté, de la naïveté des êtres ?
« Qu’est-ce qui vous a pris d’intervenir dans mon spectacle ? » « Votre spectacle manque un peu de musique ». « Et sur le plan affectif… ? » Francois Legay, metteur en scène, a voulu ces échanges aux allures de didascalies. Mais Florence joue divinement de ce violoncelle qu’elle trimballe, et Axel de sa guitare, de même. Les voilà en duo nous offrant une musique qui fait rêver, signée Thierry Gagnot. Erik Satie et ses Gymnopédies si parlantes mais en « off » sont devenus un intermède.
Mais « On a tous nos histoires » n’est-ce pas ? « Si tu veux, j’ai une place pour toi
Il et Elle ont repris leur route : est-elle connue, reconnue, aimable ou même aimée ?
Nous reprenons la nôtre, ravis-comblés.
Théâtre du Nord-Ouest, dans le cadre du cycle « Des prisons et des hommes », jusqu’au 20 juin. Dates et réservations : 01 47 70 32 75 et www.theatredunordouest.com

01 mars 2010

Les petites allumettes

de Jean-Luc Mingot
Mise en scène : Jean-Luc Mingot
Pour Jean-Luc Mingot tout est affaire de lumière. Il en créé pour les spectacles dans lesquels il s’investit - côté technique et c’est là un de ses nombreux talents - mais il veut que lumière soit faite et braquée sur des épisodes aussi troubles que troublants, ces chasses à des êtres soi-disant pullulants qui, selon les nazis, polluaient le monde dans les années 1940. Luka est une jeune Tzigane, appartenant à cette sous-race d’individus sans enracinement, donc incapables de faire face à des responsabilités. Elle a un protecteur, homme peu ragoûtant qui lui enjoint de vendre des allumettes dans la rue et de lui remettre les sommes recueillies, moyennant quoi il continuera de l’héberger… Elle se rebelle, le quitte, redevenient nomade et rencontre un homme, lui aussi à la rue. Ils partagent une orange, se racontent l’un l’autre, puis l’un à l’autre. Il risque « vous ne savez pas d’où je viens » et encore « j’ai refusé d’adhérer au parti », mais « croire ? je crois au merveilleux. »
Récits d’atrocités avec familles massacrées, il s’avère vite que leurs souvenirs
d’enfance et leurs trajectoires convergent. Submergés par l’émotion et par le sentiment amoureux qui les a gagnés ils se tombent dans les bras. Mais Lui doit partir « je ne te reverrai plus . »
Survient un homme en tenue militaire qui interpelle Luka errant dans la ville après le couvre-feu, lui fait subir un interrogatoire puis, sadique, lui raconte les atrocités qu’on fait subir à ceux que le régime veut éliminer. « Après tout , c’est la guerre » « la guerre c’est un plaisir d’homme, et l’amour… » il la laissera partir si… Superbe jeune diablesse, quand, après l’avoir jetée par terre, il dégaine son arme, elle l’insulte. Il bat en retraite et la quitte menaçant de la retrouver.
Dans le conte d’Andersen, la petite fille aux allumettes allumait ses dernières pour s’endormir dans la nuit glaciale et ne jamais se réveiller. Ici la fille aux petites allumettes craque les siennes l’une après l’autre, mais dans le noir elle appelle au secours celui qu’elle aime… et il arrive à sa rescousse.
Le rythme plus que lent dès le départ incite à remonter le cours du temps, les lumières, dosées, nous y aident. Les musiques (air tsigane du début chanté a cappella ) et les épisodes où Luka danse, tournoie, lentement d’abord, plus vite et plus vite encore ravissent.
Gérard Graillot est parfaitement odieux en poivrot veule et machiste. Jean-Luc Mingot est l’homme aimé de Luka : voix sourde, débit lent et présence tendre. Cinglant, il devient un tortionnaire et futur bourreau sadique à la voix métallique dans le rôle de l’homme aux bottes noires. Sa double performance impressionne.
Une fois encore, faussement fragile, Aïcha Finance est une silhouette, un regard, une voix, une présence et une énergie redoutables.
Théâtre du Nord-Ouest, dans le cadre du cycle « Des prisons et des hommes » jusqu’au 20 juin. Dates et réservations : 01 47 70 32 75 et www.theatredunordouest.com