26 avril 2010

3 little affaires

d’après des textes de Dorothy Parker, Cathy Celesia, Jason Katims
traduction et adaptation : Adeline Piketty

Titre faussement modeste pour un spectacle court mais qui fait mieux que mouche.
Trois périodes (années 1930, années 1970, années 2000) et un tricotage de trois histoires de couples jeunes. La première commence, s’interrompt, la seconde l’a prise en relais et s’arrête vite, et la troisième leur enjambant le pas s’impose, mais à mi-parcours, c’est la première qui propose sa deuxième moitié et celle d’après, ensuite…
Serait-ce un « suspense » ? Non, parce que l’attente du dénouement n’est pas angoissante et qu’on est vite ravi et captivé par le tour que cela prend: on est dans la justesse, la légèreté, l’espièglerie et l’humour (américain) de trois auteurs choisis par une équipe d’acteurs jeunes, à la présence étonnante et au naturel acquis grâce à un travail évidemment très poussé.
Premier scénario : deux jeunes mariés sont dans un train roulant vers New York où ils vont entamer leur lune de miel. Mais si lui en attend des joies et des plaisirs simples et évidents, elle se révèle être une petite peste exaspérante qui veut déjà le faire marcher à la baguette…vous avez dit hystérique aussi ?
Deuxième partie : deux amies de toujours dans un restaurant. L’une confie à l’autre avoir une envie folle de tromper son mari et aussi (coming-out) qu’elle a jeté son dévolu sur une femme, mais qui-donc ? On ne vous le dira pas…
La troisième histoire est plus troublante : deux anciens amants se retrouvent, près du berceau de la jeune femme devenue mère de famille . Lui, plus que troublé, a l’impression d’être passé à côté de son destin et se souvient :pourquoi donc se sont-ils quittés?
Les dialogues sont vifs, désarçonnants. La mise en scène astucieuse (‘réciproque’ selon la troupe) utilise des éléments de décor prestement transformés en tables, fauteuils et bancs. N’ayant pas vu le temps passer on sort comblé de cette aventure.
A une époque où tant de pièces ayant pour objet, sujet ou cible ‘le couple’ - souvent ni faites ni à faire et se résumant à de médiocres règlements de comptes - sont bavardes, vulgaires, sinistres, ou les trois à la fois, cette création sonne la récréation, et c’est une gigantesque bouffée d’air frais.

La Folie Théâtre jusqu’au 16 mai, jeudi, vendredi, samedi 20h30 - dimanche 16h30.
Réservations : 01 43 55 14 80. www.3littleaffaires.com

Parloir, de Christian Morel de Sarcus

La nouvelle pièce de l’auteur est présentée , avec un sens de la synthèse, une maîtrise des mots (de ceux qui seuls comptent) redoutable : « Dans les couloirs d’un hôpital, une mère veille son fils. Le père, chassé depuis des années, est annoncé. Chacun va devoir sortir de sa prison intérieure. »
Elle, c’est Muriel Adam, remarquable comédienne, toute en douleur et en férocité, lionne rousse au chevet de son petit, qui attend de pied ferme « l’intrus », l’exclus, l’homme, le père, l’Autre, en un mot. Et quel Autre ! Christian Macairet, charmant (et donc insupportable) spectre issu du passé, qui a un peu vieilli, beaucoup mûri, qui a pensé dans sa solitude d’écarté et d ‘écartelé.
Entre les deux, passe un infirmier énigmatique (Simon Coutret, inquiétant et envoûtant) qui compte les coups de ce « Match point » intimiste et redoutable, dans sa tenue blanche qui revêt peut-être beaucoup de noirceur…
Constantin Balsan, valeur montante du T.N.O. (étoile filante et éclairante) joue le fils (interdit de révéler le suspens !) dans cette tragédie qui devient peu à peu une comédie hallucinante et sans limites.
Les coups pleuvent, la langue scintille, l’émotion jaillit.
L’auteur nous tient en haleine sans baisse de rythme. La précision est infernale.
Mais un sourd espoir s’obstine contre le sentencieux Absurde…
La mise en scène minimaliste d’Eliezer Mellul respecte le texte avec scrupule, jusqu’au dernier mot écrit et dit. Ensuite c’est sa fantaisie (de la musique superfétatoire qui sabote la scène de rage du fils) et une « Unhappy end » incongrue et à la « West Side Story » avec du Grand-guignol en prime : La première version de cette fin (jouée jusqu’en mars) était plus sensible…
Parloir demeure, malgré ces réserves, une œuvre forte à découvrir et à ressentir.
Du théâtre sur…vivant.

MARIE ORDINIS

Le blog théâtral : http://marieordinis.blogspot.com

23 avril 2010

Morphine, d'après Mikhaïl Boulgakov

Morphine, d’après l’œuvre de Mikhaïl Boulgakov
Adaptation et mise en scène de Thierry Atlan
Dans cette petite merveille de salle qu’est le Paradis au Théâtre du Lucernaire : un décor pensé, raffiné, fignolé. Sept tapis plus qu’orientaux ; des accessoires en grand nombre évoquant et installant parfaitement l’époque, celle de la révolution russe. Dès le départ tout séduit le spectateur amené à se ‘recueillir’. L’intrigue est si simple qu’on y adhère d’entrée de jeu. Le jeune docteur Poliakov écrit à son ancien condisciple de faculté de médecine : le Docteur Bomgard, pour lui demander son aide. Il est devenu morphinomane pour bien des raisons, mais aussi et surtout parce qu’il voulait connaître la douleur absolue de ceux qu’il tente de soigner… et puis encore parce que le femme qu’il aimait - qui l’aimait ? - l’a trahi et quitté. Une autre est là mais ne pourra pas grand chose pour lui qui en espérait et attendait tant.
Il mourra et son ami décidera alors en hommage à cet homme ‘en recherche’ de publier son journal à l’intention de ses contemporains et cela pour la postérité.
Thierry Atlan a choisi deux comédiens archi-doués pour interpréter les rôles de ces soigneurs de corps aux âmes inquiètes. A l’avant-scène, assis à sa table d’écriture, Mathias Mégard est un Bomgard magnétique et troublant. Jérémie Malavoy dans le rôle de Poliakov a une présence et un jeu cinématographiques. Thierry Atlan a voulu inclure une projection sur le rideau situé contre le lit du mourant qu’on accompagne inlassablement dans sa douleur et dans ses doutes.
Au chevet de ce Poliakov, Jason Ciarapica ( alias Anna Kirilovna) a une présence et une énergie métalliques. Toutes sortes de talents sont généreusement déployés ici. Le seul reproche qu’on pourrait faire à cette prestation est que, nouvelle parfaitement illustrée et accompagnée, elle n’est pas devenue pour autant une pièce de théâtre.
Théâtre du Lucernaire, jusqu’au 12 juin. Du mardi au samedi à 21 heures. Réservations : 01 42 22 66 87

15 avril 2010

Rififi à Central Park, de Woody Allen

Rififi à Central Park, de Woody Allen
Dix septembre 2001.
New York, encore intacte, se prépare à une nuit tiède de fin d’été.
Au sommet d’une tour, une femme affalée dans son escalier, cuve ses bourbons et titube soudain vers la sonnette : l’amie, appelée à la rescousse, vient cajoler et écouter : Monsieur est parti sans retour. Mais qui est cette amie ? Et est-ce bien une amie ?
Tragédie d’attique ou comédie de (Sunset) boulevard, la suite attirera : un mari ivre et maniaco-dépressif, une chinoise hystérique, un autre mari en pleine crise de la cinquantaine, dans la plus pure tradition de Woody Allen, avec ses psychanalystes juifs, ses parvenus bobos, ses demi-folles liftées et ses alcoolos désabusés.
Patricia Couvilliers est magistrale en peignoir chinois, Jean Seberg aux cheveux gris qui aurait enterré Romain Gary (en Amérique, elle y serait parvenue) sifflante, méchante, imbibée, new-yorkaise plus vraie que le faux, aimant son bonhomme et traquant la « pétasse », celle-ci, inoubliable, jouée par Karine Kadi, excellente , piquante, tout en jambes et en décolleté vertigineux, aux prises avec un époux suicidaire et cyclothymique, Claude Rochet qui semble jailli d’un film d’Allen, émouvant, faible, aimant, perdu, drôle et sensible à la fois. Yahui Chan est exquise, Jane Birkin d’Extrême-orient, fausse ingénue à faire tourner la tête d’un monsieur qui s’entretient et lutte à mains nues contre le demi-siècle à venir, joué par Antonio Labati, séduisant et mufle comme il se doit.
La traduction convainc, le rythme ne faiblit jamais. Le metteur en scène, Martine Delor, a parfaitement atteint son objectif, glissant de la vie et de l’émotion, réglant regards et silences, avec une maîtrise de vraie professionnelle. On rit, beaucoup, on s’émeut, on s’attendrit :« Rififi » pétille et enivre comme un cocktail long drink. Euphorie garantie !

Théâtre du Nord-Ouest, 13, rue du faubourg-Montmartre 75009 Paris
Réservation au : 01 47 70 32 75. En alternance jusqu’au 9 juin.

13 avril 2010

Les oiseaux, d'Aristophane

« Rappelle aux Grands que rien n’est éternel.
Que le plus grand pouvoir est bien le fragile.
Que la peur de la mort est un rappel utile »
Ce verbe immortel d’Aristophane revient dans un décor de Palais-Royal et de place Colette pour se cogner aux aires du Français.
Deux compères devisent, un peu ivres, de l’iniquité du pouvoir. Ils envient les oiseaux, libres de vol…et d’impôts. Ah, créer une cité idéale, entre réalité et chimère…
De ce texte superbe, Alfredo Arias, l’Argentin Arlequin s’est saisi pour composer un opéra-bouffe plumant, décoiffant et bigarré.
D’abord, les messieurs sont devenus des dames : le travestissement est une vieille recette du théâtre et une nouvelle convention de notre Comédie-Française.
Deux immenses comédiennes assument ce changement de sexe : la maîtresse-femme Catherine Hiégel , plus volcanique que jamais, crinière en irruption, la voix mâle et l’humour cinglant et la fausse-douce Martine Chevalier, clownesse blanche et témoin naïf, drôle par effraction, toutes deux complices diaboliquement, dames Loyales qui se partagent le fouet et cinglent de mots le silence .
Arias invente une volière idéale : Molière, Cyrano, Mary Marquet (la tragédienne-tour, alias Loïc Corbery) mais aussi…Karl Lagerfeld ou quelque gourou à nom interchangeable.
Chacun siffle, caquète, éructe, dans un délire de plumes (divine Catherine Salviat jouant La Huppe) et de couleurs.
Chacun est comédien.
Puis le cabaret s’invite : Opéra de Quat’sous, comédie musicale (à deux balles, diront certains abonnés grincheux) chants à la Labiche, entrelacs de couacs et de sonorités.
Apparaîtra une équivoque « meneuse » (Céline Samie) croisement de Marlène et de Suzy Solidor et un insulteur de public, et volent les plumes, et vogue le navire !
L’actualité – presque du tréteau de chansonnier – s’invite dans une traduction peu orthodoxe (mais avec une certaine liturgie encensée) qui fera grincer des dents et invitera quelques lèvres à des exercices d’extension.
La troupe, comme toujours, est à la hauteur : c’est une tradition irritante de cette maison.
Bien sûr, Arias a son style, en abuse, répète, cligne de l’œil, mais il séduit encore, ce matamore du chamarré, même si tout cela exhale un parfum de nostalgie et d’émouvant déjà-vu.
Chacun joue, sans vraies ailes, sur une corde périlleuse.
La chute est possible…mais tombera pas !
Déroutante audace de ces diables de Comédiens-Français aussi insaisissables et libres…
Que des oiseaux ?

Christian-Luc Morel

Comédie-Française/Salle Richelieu, 2, rue de Richelieu, Paris Ier (métro : Palais-Royal)
Location 08 25 10 16 80 ou
www.comedie-francaise.com
En alternance jusqu’au 10 juillet.

06 avril 2010

La confusion des sentiments, d'après Stephan Zweig

Le vice a sa pureté. La turpitude, un ordre secret. Le libertinage, ses promesses.
Tant que la jeunesse s’y livre comme à une dévotion, avec le plaisir comme foi révélée.
Ainsi vivait un jeune étudiant de province (dans l’Allemagne d’avant sa modernisation bottée) qui choisit soudain d’affronter Berlin et l’université. Sa vie lui appartenait, ses horizons bas ne l’aplatissaient pas.
Mais au cours magistral d’Herr Professor, tout bascule.
Il découvrait Shakespeare, la tempête, les rois fous, les rois-lyres et les princesses creveuses d’yeux, les mères à étrangler, la bourrasque qui échevelle la lande et sa tignasse d’enfant à lui.
Pis, il devient un de ces élèves choisi et désignés, reçus à domicile, dans l’intimité du génial pédagogue, prolongeant les cours et les débordant. Dans l’ombre de l’antichambre, iguane peureuse, vit la femme du professeur, méprisée, comme méprisent les déçus : avec férocité. Celle-là n’admire plus : elle soupire, boude, rabaisse, mord. C’et une femme mariée.
Le pauvre jeune homme, emporté par ce tourbillon, aimé par ces gens qui ne s’aiment plus, roule d’une patte griffeuse à l’autre, dépecé, adultérisé pour devenir une grande personne, convoité comme il décidait qui séduire, autrefois. Amer désordre, sous ivresse shakespearienne. Et aveu final d’une statue en larmes, qui fond ainsi jusqu’à disparaître.
La prose raffinée de Zweig, habilement traduite et adaptée par Thierry Debroux, se devait de rencontrer des interprètes hors pair.
Pierre Santini, comédien rare, compose ici un maître torturé et un bourreau sensible, glorieux, grotesque, sorte de Professeur Unrat pour… « Ange brun », jouant Shakespeare pour ne pas étrangler sa femme ou devenir un moine errant sous la pluie. Son jeu, tout de fausses hésitations, est d’un naturel et d’une rouerie admirables.
L’ange, c’est Nicolas d’Oultremont, innocent, enfançon drogué à l’admiration, petit volcan de salon, qui jette sa lave sur ces peaux délicates sous amidon et dentelles, qui ne voit rien et provoque tout. Le choix est parfait.
Enfin, la femme du professeur, Muriel Jacobs, incarne une de ces diaphanes créatures du Nord et de l’Est, Siri de Strindberg, dame mécontente du sexe qui lui a été attribué, de sa dépendance qu’elle constate et à laquelle elle n’oppose qu’une maussade passivité, et cherche dans romans et aventures un dérivatif à son mauvais choix conjugal, ceci à une époque déjà lointaine où l’on se piquait encore de braver l’instinct. Cette chapelle de l’ensevelissement, Muriel Jacobs, très inspirée, l’ouvre et la referme, avec des mots à bruit de clef. Belle intensité de comédienne.
Le décor, savant cordage qui piège parfois un pied, et des costumes justes, le jeu de miroirs et de lumières (Laurent Kaye) œuvre d’Elisabeth Schnell, servent cette action dépouillée, tandis que la belle musique de Pascal Charpentier revient souvent et fort comme si les mots et surtout le silence ne suffisaient pas.
La confusion des sentiments agit et ondule comme un crèpe.Troublant moment d’observation des autres et de soi-même.En un mot, du théâtre.
Christian-Luc Morel

Théâtre Mouffetard, du mercredi au vendredi à 20h30, samedi 17h et 21h, matinée dimanche à 15h. Réservations : 01 43 31 11 99. Jusqu’au 30 avril.
Colloque « Zweig » le dimanche 18 avril à 17h30. Entrée libre

02 avril 2010

Trahisons, d'Harold Pinter

Trahisons, d’Harold Pinter
Mise en scène Serge Onteniente
Avec Laetitia de Fombelle, Philippe Hérisson, Philippe de la Villardière, Fernando Scaerese

Troublant le fait qu’Eric Kahane traducteur et ami de Pinter ait jugé préférable de mettre son titre, soit le mot trahison au pluriel : l’auteur l’avait choisi au singulier, peut-être pour qu’il signifie déni de toute sorte d’ engagement. A quoi une promesse engage-t-elle et au creux du mariage en particulier ? Emma responsable d’une galerie d’art est l’épouse de Robert, éditeur particulièrement exigeant quant à ses choix. Jerry est l’ami - amitié indéfectible - de Robert. Tous trois quadragénaires. Emma est aussi la maîtresse de Jerry. Depuis quand ? Elle avoue partager avec lui un studio depuis cinq ans. Une inconnue : quand Robert doit-il ou peut-il être mis au courant, et encore est-ce souhaitable, indispensable ? L’astuce de Pinter consiste à faire évoluer l’intrigue à coup de flash backs concrétisés dans la mise en scène de Serge Onteniente par des phrases s’affichant sur un écran au-dessus du plateau : « deux ans plus tôt », « trois mois plutôt » etc.
Des aveux et autres déballages qui auraient pu être cruels, voire pire, se passent le mieux du monde : « Pourquoi est-ce que tu ne m’avais pas dit ? » « Ton mari est mon meilleur ami » , « C’est peut-être moi qui aurais dû… », « Nous avons pris la meilleure décision ».
Mais chez l’auteur ce qui est dit masque ce que l’on ne veut, ne sait ni ne peut dire, et ce gouffre-là est perceptible au-delà de mots auxquels on ne fait plus vraiment confiance. Le dramaturge et comédien privilégiait ces silences chargés dans les pièces qu’il jouait, ou dont il cautionnait les mises en scène.
Dans un épilogue- sortie de route qui n’en est pas un- Elle et Lui (Emma et Jerry ou Emma et Robert ? on ne vous le dira forcément pas) font une escapade à Venise… et si le sémillant serveur de leur restaurant devenait un troisième homme ?
La mise en scène respectant les directives de l’auteur, mais plus dépouillée encore, frise le sinistre ; les lumières sont dérangeantes à force de ne pas exister et des soi-disant meubles, devenus petites caisses noires, dans un décor noir, sont déplacés pendant des ‘noirs’.
Les comédiens, fils conducteurs (avec une conductrice dérangeante : Laetitia de Fombelle) servent honnêtement le texte , nous plongeant dans un abîme de perplexités.
Théâtre des Déchargeurs, du mardi au samedi à 20 heures, jusqu’au 8 mai.Réservations : 08 92 70 12 28