27 septembre 2010

Le rouge-gorge, de Labiche

Le rouge-gorge, de Labiche
Monsieur Bodin, sa fille Emma, les soupirants d’icelle qui aspirent à devenir gendres de monsieur son père (homme installé) pour des raisons que vous pouvez imaginer ; parmi eux un bellâtre gominé, un faux aristocrate et aussi ‘Monsieur Jules’. De toutes façons Emma, cette têtue, ne s’en laissera imposer aucun. C’est la trame de cette pochade où des messieurs aux égos de mâles dilatés ne cessent de se raconter pour prouver à leurs interlocuteurs obligés qu’ils ne sont, eux, que des personnages moindres. Certains ont des moustaches intempestives qu’il aurait sans doute fallu éliminer pour séduire Mademoiselle et l’un d’eux a des allures de ‘Figaro-ci, Figaro-la’; et puis il y a le domestique de Monsieur: un Plumasse intempestif, pis impertinente ! Dans la mise en scène hilarante et roborative de Florent Chesné, le comédien qui joue Plumasse est d’entrée de jeu au piano et y reviendra pour accompagner ses camarades, vraies bêtes de scène qui chantent avec entrain.
Nos messieurs se cognent , sans bâton, mais comme dans un vrai guignol , et puis il y a des coups de pieds, des bourrades d’ex-potaches, un jeu très « physique » que les troupes privilégient au TNO pour notre plaisir.
Au clavier Plumasse n’ôte surtout pas ses gants (blancs) ; c’est un des gags de ce spectacle où ils foisonnent. Emma en robe rose affriolante a opportunément disparu du plateau le temps que ses futurs ou ex prétendus aient fait leur numéro; elle réapparaît en robe blanche. Son papa est là. Qu’en conclure?
Les comédiens: Tullio Cipriano, Benoît Guibert, Hugo Horsin, Julie Lavergne, Nicolas Siouffi, Pierre Khorsand, aux énergies parfaitement renouvelables, sont fascinants. Mais leurs prestations s’arrêtent un peu vite, cette pièce au très petit format se termine plutôt en eau de…Bodin, ce qui est le risque de certaines Labicheries.
Mais allez la voir… nous vous prédisons une jolie petite heure de plaisir.
Théâtre du Nord-Ouest, dans le cadre de l’Intégrale Labiche, jusqu’à mars 2011, dates et réservations : 01 47 70 32 75

Dieu, qu'ils étaient lourds...!

Dieux qu’ils étaient lourds… ! selon Louis-Ferdinand Céline
Dans la toute petite salle du Lucernaire, au Paradis, nous sommes entrés comme par effraction, en voleurs amateurs, écouter une interview de Céline. Quelle étrange impression, juste celle d’avoir rencontré un écrivain célèbre, sans connaître nécessairement son œuvre. Qui n’a pas entendu parler de Céline, qui s’est vraiment engagé dan la lecture de son « Voyage au bout de la nuit » ? Sur la petite scène qui tient lieu de studio radiophonique, nous pourrions nous croire aussi bien dans une église en train de surprendre la conversation d’un pêcheur avec un prêtre. Sauf que Céline rit de sa situation: «Je suis assis sur une chaise électrique. » Le journaliste qui l’interview n’a rien d’un prêtre, il est plutôt bonasse, il affiche une certaine décontraction, un professionnalisme qui ne laissent percer aucun de ses propres sentiments. Tout au long de l’interview, une profonde humanité se dégage des propos de Céline sur sa vie, l’écriture, la philosophie. Elle est inattendue et c’est là le travail remarquable de l’acteur, Marc Henri Lamande, de restituer dans l’articulation de la pensée de Céline, quelque chose qui ressemble à de l’abandon, vis-à-vis de lui-même, vis-à-vis des autres. C’est à dire qu’à travers sa misanthropie déclarée, à travers cette phrase lâchée non point comme un jugement mais un sentiment « Dieu qu’ils étaient lourds....!» on entend avec persistance comme une sorte d’amour pour les hommes. Nous découvrons un homme qui est allé au bout de lui-même et à vrai dire cette affaire-là est affaire d’artiste. Cela signifierait-il que tous ses débordements: antisémitisme, haine, racisme, désignent la fracture qu’il peut y avoir entre un individu livré à lui-même et le monde.
«Je ne m’occupe pas des lecteurs. J’écris des livres pour les vendre. Je hais les idées. Je ne suis d’aucun parti. Je suis Céline, je ne suis pas les autres et mes opinions ne regardent que moi» dit-il en substance. Comme s’il n’avait pas imaginé que ses écrits puissent influencer ses lecteurs et se propager. La responsabilité de l’écrivain vis-à-vis d’eux, il ne l’entend pas. Après s’être engagé dans l’armée, il devient pacifiste. Mais pas par idéalisme, plutôt in corpus, in vivo. De même qu’après avoir été antisémite -j’extrapole- il lui faudrait devenir amoureux des juifs, in vivo. Au regard de ce qu’il appelle ses turpitudes, il ne se prononce pas. Il dit qu’il a payé, que pour écrire, il a payé aussi, que c’était très difficile. Un antisémite libertaire, au secours!
Évidemment, il n’est pas possible de réduire l’œuvre de Céline au pire de ses propos. Mais il a vécu le pire, les guerres, la prison, le lynchage. Faut-il qu’il nous surprenne encore, lorsqu’il dit «Je suis contre la souffrance, elle rend les hommes encore plus mauvais.» Ce voyage au bout de la nuit est une histoire de sacrifice : Céline son propre cobaye, déjectant sa haine pour s’entendre lui-même, ou revenir vers les autres.
«Je ne suis qu’un homme après tout et je n’ai rien à bouffer, si c’est comme ça…» Cette lueur de révolté, douloureuse, fait penser à Antonin Artaud, parce que ce « caca » (littéralement en grec «mauvaises choses ») ne dégouline pas seulement de la bouche de Céline, c’est aussi la nôtre.
Il raconte que durant son enfance, il n’a mangé que des nouilles parce qu’elles n’ont pas d’odeur et qu’il fallait être à l’affut de l’odeur, toujours, à cause de la dentelle que fabriquait sa mère, passage Choiseul.
Céline esthète, et humain, malgré lui. Ce spectacle gratifiant nous fait pénétrer dans l’univers mental d’un homme artiste, à l’ornière de sa pensée, un peu comme si nous entrions, spectateurs, dans son atelier. Et cet homme qui nous raconte sa vie, sans ambages, simplement, est si vivant qu’on se dit , enfin, qu’on pourrait le rencontrer, lui parler…
Je remercie vivement les artisans de ce spectacle. Au cours de cette interview beaucoup de phrases perlent dans la pénombre du studio. J’en ai retenue une : « Il n’y a a que deux races d’hommes, les voyeurs et les exhibitionnistes. » C’est un peu ça le théâtre ! Je n’ai qu’un mot à dire : « Allez-y. »

Evelyne Trân
Théâtre Le Lucernaire, du mardi au samedi à 19h. Réservations : 01 45 44 57 34 et www.lucernaire.fr

24 septembre 2010

Le mal du pays

Le mal du pays, d’Audrey Daoudal et Mathieu Alexandre
Mise en scène : Audrey Daoudal et Mathieu Alexandre
Avec Mathieu Alexandre, Moustafa Benaïbout, Audrey Daoudal, Katia Ghanty.
Le mal du pays, mais quel pays ? un pays d’avant, d’après, ou même d’après-après ?
Ne pas tenter de résumer la pièce, car dès les premières minutes vous avez basculé dans un rêve qui pourrait virer au mini-cauchemar et aussi titiller les absurdistes-surréalistes d’aujourd’hui qui (mieux encore que leurs arrières-arrières grands-parents ) ont en main les clés de tout.
Un joli et touchant jeune homme avec son gros sac à dos (Moustafa Benaïbout) a utilisé la sienne pour fermer la porte d’entrée de la salle où nous sommes ; où croit-il avoir débarqué et cela va-t-il nous valoir un huis-clos? Il est sur scène, déprimé après une rupture, il avoue avoir adressé un SOS à sa mère pour le lui dire, la laissant envisager le pire. Débarquent un homme fringant à l’allure assurée de jeune patron d’entreprise en costume-cravate (Mathieu Alexandre), une femme avec un étrange casque et des lunettes, du genre déjanteuse (Audey Daoudal), une jeune fille touchante à la robe à fleurs désuètes et petites bottes pour Chaperon rouge (Katia Ghanty)..
Ils se sont mis à raconter leurs vies, plus ou moins désopilantes. Cependant sur le plateau ça se déchaîne: énormes lumières déversées par les projecteurs, musiques tonitruantes, suaves ou glorieuses. Les mouvements des comédiens sont très chorégraphiés, ils dansent pour de bon, s’envoient au tapis, grimacent en se relevant. Vous hasardez: café-théâtre, cirque, grand-guignol? Vous avez tout faux: ici ces genres sont transcendés et tout se déroule sur un mode fantaisiste mais surtout poético-onirique. Les jeux de scènes du genre intermèdes se répètent, cela aurait pu devenir systématique et lassant, mais au contraire on se met à guetter leur prochain passage et en être reconnaissant à cette équipe singulière, cohérente et rodée.
Des tissus très colorés et entre-noués, genre linges pour corde, sous lesquels s’est réfugiée ou se réfugiera la comédienne numéro un ou deux, une grosse balle rouge, qui roule, symbolique, vous renvoie qui vous renvoie à la course du monde, celle des astres et d’abord à celle de l’enfance .
En ce début de saison Le Funambule Montmartre, dans le cadre Théâtre et curiosités… nous propose des spectacles se faisant écho (voyez les titres), et il nous semble que celui-ci, abouti grâce au travail méticuleux de sa troupe, est authentiquement funambulesque..
Guettez ses reprises.
Le Funambule, lundi 27, mardi 28, mercredi 29 septembre à 20h.
Réservations : 01 42 23 88 83

21 septembre 2010

Récits de femmes, de Dario Fo

Récits de femmes, de Dario Fo
Le théâtre d’utilité publique, le théâtre reconnu d’utilité publique…je crois entendre la complainte des robinets de Francis Blanche, accompagnée de la lecture chevrotante de l’arrêté préfectoral contre l’ivresse publique. J’entends tous ceux qui disent "Il n’y a plus d’argent pour les artistes".
C’est alors que je vois au loin – s’agit-il d’un mirage – une fontaine sourire, drapée sous les feux d’un réverbère, comme si elle s’attendait à une future approche. Voilà ce que m’inspire le spectacle « Récits de femmes » de Franca Rame et Dario Fo au Théâtre du Funambule auquel j’ai été conviée hier soir. De la conversation – monologue, dialogue – à l’état brut. Quoi de plus rafraîchissant ! Une prouesse ! Voici que l’on s’aperçoit que la parole qui se lâche est, à elle seule, capable de recréer, essorer, tordre les situations les plus fallacieuses de l’amertume quotidienne.
Les relations homme-femme, bien sûr, sont à l’honneur et le sentiment d’insécurité qui règne permet à cet animal de comédien de beugler, sans complexe, les mots devenus maux dès lors qu’ils franchissent la barrière. Une des protagonistes ne nous confie-t-elle pas par l’intermédiaire de sa voisine « Tout ce que je vous dis, Madame, je ne l’ai jamais dit à voix haute, c’était toujours à l’intérieur». Et ces confidences tragiques sont portées par l’émotion risible, pudique qui perce sous l’outrance des propos, galvanise d’étranges blessures, cisaille l’épiderme de l’auditeur.
Car il y a un texte, un texte complètement dépendant du jeu des acteurs, issu de conversations entendues, enregistrées, parcourues, que les auteurs nous ont ramenées dans leurs filets pour nous laisser entendre que nous jouons la comédie, tous les soirs, aussi bien, spectateurs qu’acteurs et que, ma foi, si nous devons nous rebeller contre nos maux quotidiens, nous n’avons pas forcément besoin de passer par la rubrique « faits saignants » de France Dimanche ou chez Delarue.
La distanciation n’est qu’une histoire de perspective. A ce niveau, l’os du discours est spongieux, il n’est pas encore rongé par l’écriture finaude. C’est un hochet pour chiens qui jappent, aboient, mais de chiens hypersensibles qui ont, chacun le sait, une capacité d’audition ultra supérieure à la nôtre. C’est tout le mérite des comédiens de vivre cette expérience sur scène, de confidences éhontées, grotesques, affreuses, avec cette émotion retenue qui glisse sous le tort à travers de situations guignolesques mais tellement vraies.
C’est poignant parce que ces situations banales (guignol et banal en joute) font de la gymnastique, du saut à l’élastique. Ne vous êtes-vous jamais retrouvé seul devant votre table à repasser, la tête dans les nuages ? Avez-vous déjà entendu ce que dit tout seul un fer à repasser, debout sur la planche, pendant vos rêveries incongrues? Drôle de cirque. Bravo, mesdames, messieurs, comédiens et metteurs en scène ! Je conclurai par une pirouette : la subtilité ne se repasse pas, elle s’entend.
Evelyne Trân

Le Funambule de Montmartre, jeudi, vendredi, samedi à 21h30, dimanche à 17h30. Réservations : 01 42 23 88 83

Les dames du jeudi de Loleh Bellon

Les dames du jeudi, de Loleh Bellon
Mise en scène : Christophe Lidon
Elles se sont rencontrées à l’école - surtout pas ‘mixte’ à l’époque - une cinquantaine d’années plus tôt. Elles ont commencé à y tricoter la part essentielle de leur existence, et peut-être déjà décidé de se revoir régulièrement, à l’heure du goûter, le jeudi, ancien jour de congé hebdomadaire. Restées gamines espiègles, elles sont devenues des femmes moyennement flouées et des féministes probablement recyclables.
Sonia (Marina Vlady) d’origine slave, blonde aux longs cheveux a eu une vie sentimentale animée et riche, d’où un fils (Grégory Gerreboo) plutôt bon à rien et qui ne cesse de lui réclamer de l’argent. Sa voix est aussi mélodieuse que suave. Marie (Annick Blancheteau) est une mère de famille efficace, brune, cheveux courts et bouclés, à la voix très posée. Hélène (Catherine Rich) rousse, cheveux mi-longs sagement retenus sur sa nuque, a apparemment fait le choix du célibat puisqu’elle n’aime vraiment que son frère; susceptible, avec un sens critique redoutable, elle s’énerve souvent et sa voix est plus que rauque .
Un homme dans la force de l’âge (Bernard Alane) sémillant, apparaît de temps à autre.
Ce pourrait être l’amant ou l’époux de Madame numéro un ou de Madame numéro deux, ou même le frère de Mademoiselle ? C’est lui qui fait tourner le plateau rouge occupant la presque totalité de la scène sur lequel les comédiennes sont posées autour de la table à thé.
Et cela repart: critiques de la société, dénonciations de toutes sortes d’injustices, rappels de guerres effroyables avec massacres- pas si lointains que ça- puis bavardages, zigzags entre lieux communs et trouvailles d’une auteure facétieuse qui s’est mise à aimer ses commères, ses «trois sœurs » à elle.
Non, car si Tchekhov n’est pas tellement loin, Loleh Bellon dans cette première pièce (écrite en 1976 et qui lui a valu le Prix Ibsen en 1977) n’affiche pas de nostalgie, non plus qu’un désir du genre « l’an prochain à… » ou encore «… à Moscou ! » . Elle tient d’abord à nous divertir.
Mais le dénouement, car il en faudrait un, n’est-ce pas ?
Décor de Catherine Bluwal aux couleurs somptueuses, avec des meubles du genre de ceux que vous avez repérés chez votre antiquaire du coin de la rue, et encore des tissus superbes : nappes que ces dames déploient, plient, replient, et puis que dire des coussins entassés sur un canapé-méridienne que ces dames tapotent et retournent ; et de verts pourraient bien devenir rayés ou rouges.
Les lumières sont plus que parfaites, et ce ‘Quand on partait de bon matin’ (voyez Francis Lai pour la musique avec des paroles de Pierre Barouh) chanté par Yves Montand et qui a ravi des générations, ‘à bicyclette‘ est une ritournelle qui vous accompagne jusqu’à la fin du spectacle.
Le Théâtre de l’Oeuvre, du mardi au samedi à 21h. Matinées samedi à 18h30 et dimanche à 15h30. Réservations : 01 44 53 88 88.

Trahisons, d' Harold Pinter

La pièce d’Harold Pinter fait penser à une page de vie soigneusement enlevée par un coupe papier. Cette page qui s’envole trame l’atmosphère flottante et fantomatique dans laquelle errent les personnages en quête de quelque chose qui ne dit pas son nom, d’inatteignable en quelque sorte. Comme dans un rêve où l’on ne se voit pas soi -même, les personnages se frôlent, se parlent mais refusent de s’atteindre. Ce refus est éloquent en soi. Le sentiment ne peut s’exprimer qu’en s’évacuant grâce à la rupture du fil renvoyant chacun des protagonistes à leur terrible insignifiance, un peu comme une brûlure de cigarette sur le tapis. Le sentiment de désolation qui perdure tient à peu de chose, à ce fil censé réunir chacun des personnages qui jouent plusieurs rôles puisqu’ils sont à la fois mari, amant, épouse et amante. Mais à force de tirer sur la corde tout lâche, la bougie s’affaisse et le bout de chandelle qui devrait servir à rallumer la flamme parle d’amour incompris, d’amour impossible. « J’aime plus mon ami que toi, rétorque le mari cocu, à son épouse ». De toute façon, cela ne veut rien dire : aimer. Il faut des preuves. Quelle meilleure preuve que celle d’avoir partagé un bouquet d’années avec un époux, une amante ? Que l’on ait partagé ses années avec plusieurs partenaires, quoi de plus naturel puisque chaque personnage est plusieurs. La trahison aussi est un leurre. C’est une façon de se donner de l’importance que de braver l’interdit. Quand tout est dit, quand il n’y a plus de secret, les gens sont rendus à leur vacuité, à l’échappée belle. Une certaine épouvante se dégage de ces êtres devenus fantômes pour avoir voulu errer au dessus de l’écrin de leurs rêves sans vraiment s’y brûler. La mise en scène est extrêmement dégagée. Les acteurs sont des funambules sur un fil tendu sans surprises. Mais ce côté cérébral inhérent à la pièce a un aspect mortuaire. Je ne retrouve pas l’humour de Pinter ni sa fantaisie. Tout est trop dit, trop étudié. Si par aventure, le spectateur quitte le texte, il n’a plus rien à quoi se raccrocher. Peut être les personnages parlaient-ils pour ne rien dire. Cette fidélité de la mise en scène à la trame d’exposition est dérangeante. Si c’était le but de Pinter de déranger, alors il a réussi à exprimer les leurres qui sous-tendent les codes de communication. Comme dire « ça va », apprivoiser un silence interminable et ne pas attenter à l’élégante frilosité d’autrui. Cette pièce n’aurait-elle pas pu s‘intituler aussi « Attentat à la pudeur » ?
Le jeu des comédiens est impeccable. Mais où est donc passée la sournoiserie de l’auteur ?
Evelyne Trân
Théâtre du Lucernaire, du mardi au samedi à 20 heures, dimanche à 17 heures. Réservations : 01 45 44 57 34 www.lucernaire.fr

19 septembre 2010

Léocadia, de Jean Anouilh

Léocadia, de Jean Anouilh
Mise en scène : Thierry Harcourt
Léocadia est une ‘arlésienne’, on ne la verra pas sur scène et pour cause : cette cantatrice roumaine est morte, après avoir embrasé le cœur du jeune Albert, prince russe de son état. Il l’a idolâtrée trois jours durant , et puis s’est produit cet accident stupide avec une écharpe qui étrangla la diva . Mais c’est là que s’installe le monde de conte de fées qu’Anouilh ne renie jamais, même si ses contes à lui, frais, roses et ravissants, s’altèrent pour devenir parfois gris ou noirs .
Une duchesse, née d’Andinet d’Andaine (« dondaine, dondaine, dondon ») veuve de Gaston dont elle n’a pas eu d’enfant, et tante du prince, a décidé de consoler Albert en lui faisant revivre sa romance. Ayant repéré chez sa modiste une ravissante jeune employée, Amanda, elle décide que c’est le sosie de Léocadia, la convoque en vue de l’embaucher et de lui faire rencontrer Albert. Celui-ci face à une copie pas vraiment conforme de sa dulcinée, libéré de ses illusions, remettant les pieds sur terre, retrouvera-t-il le goût de vivre ?
Enjôleur, enjoué, farceur, et plus qu’habile Anouilh nous trimballe, nous fait rire et rêver, grâce à Jacques Rouveyrollis aux lumières, Francis Poulenc à la musique revisitée par Eric Slabiak, Patricia Rabourdin avec son décor énigmatique au départ mais vite apprivoisé et puis les comédiens.
Geneviève Casile est une duchesse plus que péremptoire. Noémie Elbaz rayonnante et Davy Sardou juvénile, sont Léocadia-bis et son vrai prince. Jean-François Guilliet et son alter-ego Pierre Dumas sont truculents dans des rôles de domestiques stylés puis de garde-chasse, marchands de glace et autre figurants que la duchesse a convoqués pour reconstituer le monde où Albert et Léocadia ont vécu leur idylle.
Cédric Colas, baron Frédéric, parent et confident que la duchesse ne juge même pas bon d’écouter jusqu’au bout, est vaudevillesque.
La didascalie finale d’Anouilh précisait que le rideau devait tomber « sur une petite ritournelle pas trop triste ». La musique qui accompagne ce spectacle est franchement emballante.
Théâtre 14, mardi, vendredi à 20h30, mercredi, jeudi à 19h, samedi à 16h et 20h30. Réservations : 01 45 45 49 77.

15 septembre 2010

Jeux de scène de Victor Haïm

Jeux de scène, de Victor Haïm
comédie mise en scène par l’auteur
avec Katherine Mary et Valérie Zarrouk
Lumière : Florent Barraud

Vraie scène de faux-ménage pour deux femmes . Gertrude auteur(e) plus que ‘branché(e)’ a engagé l’effervescente Hortense qui brûle de se faire ovationner sur les planches dans le rôle unique d’une pièce à laquelle la dramaturge tient. Elles se préparent à une première répétition dans un théâtre prestigieux, mais dont le décor est totalement absent. Premier clin d’œil d’un Victor Haïm facétieux et fascinant, permanent explorateur d’âmes, comprenez ‘métaphysiste’ et qui, pour cette pièce, s’est vu attribuer le Molière du meilleur auteur dramatique vivant en 2002.
Nous sommes face à un mur de fond nu, vision inconfortable… mais le régisseur lumières est à son poste dans le local technique à l’autre bout de la salle.
Tout peut, tout doit commencer.
Avant d’attaquer leur texte les comédiens sont sensés se mettre en confiance et ‘échanger’ avant de se lancer, ‘se chauffer’, comme on dit?
Cette fois ça chauffe vite.
Pourquoi se sont-elles choisies et qu’ont-elles à faire ensemble ? D’accord, Gertrude aime les dames et Hortense existe surtout grâce à ces messieurs qui la joignent sur son portable et même ailleurs, à ceux qui la comblent presque, lui donnant l’impression d’exister. Pourtant, l’une pour l’autre…
Gertrude au régisseur : « On pourrait tenter d’y aller ». Soit !
Iront-elles à un certain charbon et lequel ?
Gertrude c’est Katherine Mary, allure faussement réconfortante, voyez la chancelière Merckel ou autre Hillary Clinton , mais souriante, plus qu’efficace et à la voix suave. Elle est redoutable.
Valérie Zarrouk est ‘son’ Hortense-à-elle : silhouette plutôt Céline Dion, avec cheveux longs d’un bon mètre au moins, dégringolant dans le dos, personnage déménageant .
Déluges de rosseries, règlements de comptes pas toujours tenus à jour, fausses sorties et faux coups de vrai théâtre avec et fin en manière de non-lieu.
Donc : « en scène et on reprend… »
C’est tout bonnement vachard et jubilatoire.

Théâtre Le Ranelagh, mercredi, jeudi,vendredi, samedi à 21h. Dimanche à 17h. Réservations : 01 42 88 64 44.

14 septembre 2010

Dom Juan de Molière

Par la compagnie « Les souffleurs de vers » troupe universitaire de l’Institut Catholique de Paris, mise en scène de Corine Thézier et Robert Bensimon.
Monter la pièce la plus sidérante, la plus métaphysique de notre répertoire et engager pour la servir de jeunes étudiants destinés à devenir ? peu importe… mais pour qui ce ‘passage’ par le théâtre les aura révélés à eux-mêmes, tel est le pari (tenu) de Corine Thézier et Robert Bensimon, metteurs en scène, scènographes et directeurs d’acteurs de cette troupe qui se produira dans des festivals d’été, au coeur de la France, en 2011.
Dom Juan … ce provocateur, manipulateur mais aussi et d’abord cet être ‘largué’, enfant capricieux prolongé et même vrai ‘pervers-quelquechose’ comme le définissent nos psy de service. Quant à Sganarelle, être de caste inférieure, domestique dont le destin est lié à celui de ce maître qu’il aime, admire, adore, redoute, mais ne peut pas quitter… qui est-ce au juste?
Ici Dom Juan-ci est raide, énigmatique, pourquoi pas… et Sganarelle a un visage barbouillé clownesquement et la bouche toute ronde. Il nous dédie ses mimiques tordantes, et caracole en permanence. Les jeunes filles sont appétissantes, souriantes et gracieuses.
Dom Carlos, Dom Alonse et Dom Louis (père de Juan) sont nobles et élégants, et leurs camarades dans des rôles plus épisodiques sont à louer, particulièrement ce Pierrot bondissant et rebondissant, à la présence plus que singulière.
Le décor qu’Amy Giuliani a conçu et réalisé consiste en des panneaux sombres et des tissus peints, évoquant Juan,
sorte d' "aspirateur d’âme ". Elle a voulu une statue du commandeur sorte d’ épouvantail XXL terrifiant et sans vrai visage.
Mise en scène ingénieuse pour une troupe alerte et enthousiaste.
Ce spectacle créé à l’Institut Catholique en avril 2010 vient d’être repris dans le cadre de L’été continue dans le 12ème et joué dans la cour de cette magnifique mairie.
Guettez les prochaines aventures des Souffleurs de vers sur
www.lacatho.fr

09 septembre 2010

Mam'zelle fait ses dents

Mam’zelle fait ses dents, de Labiche
Mise en scène Jean-Luc Jeener
Avec Cécile Descamps (Gudule) Ysé Jeener (Louise alias Mam’zelle) Christine Melcer (Thérésina Chatchignon) Rémy Oppert (Turpin frère) Pierre Sourdive (Augustin Chatchignon)
Augustin, père de la jeune Louise, bourgeois crédule, facile à séduire donc à berner, a pour épouse Thérésina, bourgeoise à principes, bourrée d’idées reçues. Son ami Turpin voudrait lui faire prendre du bon temps et aller ‘voir ailleurs’, tant l’ennui et un manque de fantaisie inévitables, comme le suggère souvent Labiche, se sont installés dans ce couple. Mais la perspicace Louise, leur enfant unique , vraie « rouée » précoce, ayant senti qu’il y allait avoir du grabuge à la maison, - ce qui la dérangerait plus encore que cela ne lui ferait de la peine, n’est-ce pas Monsieur Labiche ?- intervient. Jouant les trublionnes (de nos jours on dirait sale gosse) elle criaille, pleurniche, fait mine de souffrir…des dents, pour qu’ils la consolent tour à tour ou ensemble ; les réconciliera-t-elle ?
Spectacle au rythme plus qu’agréable grâce à la mise en scène, la scénographie, le choix et la direction d’acteurs de Jean-Luc Jeener .
Dans le rôle du père : Pierre Sourdive, tout en nuances , fausses inquiétudes et vraies tendresses. Dans celui de la mère : Christine Melcer à la présence belle et impériale quand elle en a ainsi décidé, mais qui peut aussi être pleine de tendresse.
Rémy Oppert, donneur de leçons, remonteur de bretelles et de menton est un camarade Turpin pérorant et exaspérant. Gudule, la domestique de Madame et Monsieur avec accent néerlandais et qui traîne les pieds, est Cécile Descamps à la présence désopilante.
Et puis bien sûr et surtout il y a Mam’zelle :Ysé Jeener en ravissante robe à volants qui entre en scène, en sort, y revient, danse , virevolte, tire la langue, se jette dans les bras de sa mère, fait mine de minauder et illumine tout le spectacle.
Théâtre du Nord-Ouest dans le cadre de l’Intégrale Labiche jusqu’en mars 2011, dates et réservations : 01 47 70 32 75

05 septembre 2010

Je cheherche un millionaire pour manger des z'homards

Théâtre musical conçu et interprété par Marina Glorian
Mise en scène de Vincent Coppin, lumières de Denis Koransky
A l’accordéon : Laurent Derache en alternance avec Maxime Perrin

Retour d’un Avignon-off où il a cartonné, ce spectacle s’installe derrière Beaubourg dans la salle cabaret du Théâtre Essaïon où tant de spectacles étranges et délectables ont été donnés. Marina Glorian, alias Mitsou, personne centrale de ce montage avec enchaînement de chansons, textes et poèmes est plus que délectable. Silhouette, visage et yeux (immenses), jambes et bras ravissants, elle est le parfait antidote de cette poupée Barbie que vous auriez aimé… aimer et voir vos enfants et petits-enfants ré-habiller joliment.
La comédienne-chanteuse a quelque chose d’une Zizi Jeanmaire en devenir, d’une arrière-petite-fille de notre Edith Piaf ravageuse-ravagée, larguée ou clabaudante, et d’une sidérante Gréco racolant des cavistes germanopratins. Et encore de Fréhel, Mistinguett (la vraie mère de Mitsou). Arletty, Cocteau et Vian sont là et veillent.
Mitsou tourne en rond autour du petit coffre rutilant où elle va s’asseoir pour s’en relever presque aussitôt et évoluer sur scène dans le sens des aiguilles d’une montre. De dessous la table recouverte d’un tissu noir sur laquelle est posée une modeste lampe rouge qu’elle allume et éteint, elle extirpe des accessoires : casquette de mec, béret de marin avec pompon, étole légère pour dame du monde ou chanteuse de cabaret. Elle ôte sa veste étroite, se retrouve en tenues de plus en plus lestes et sexy, elle gigote de ses jambes graciles mises en valeur par un collant…on ne vous dit pas!
Mais elle feint aussi de dénoncer les absurdités, trahisons, manques de lucidité ou de patience qui sont les nôtres et les vôtres et font que les couples se défont et que des femmes comblées et décomblées tentent de se faire la malle. Cela donne : « Je suis décadente » à la Brigitte Fontaine et le « Je suis pocharde » d’Yvette Guilbert .
Mitsou a enchaîné cependant que « Monsieur Laurent » (charmant jeune Laurent Derache avec moustache, légère barbe, cheveux gentiment blancs et fin sourire) officie à son accordéon, lequel tonitrue, couvrant même parfois la voix de la pourtant incompressible Mitsou. Serait-ce de bonne guerre ? celle que se livrent depuis toujours l’homme et la femme, lui qui doit l’« honorer » et la financer, pour éviter qu’elle aille-aïe-aïe- racoler…voyez un certain tintouin !
Cabaret- vaudeville- caf’conc’- show musical et quoi d’autre encore … vous avez dit divertissement? Vous avez gagné .
Théâtre Essaïon, les vendredis et samedis à 21h30, jusqu’au 23 octobre.
Réservations : 01 42 78 46 42

04 septembre 2010

Les aventure d'Octave

Les aventures d’Octave, d’Alain Payen
Mise en scène : Pascale Siméon
Avec Alain Payen

Peu de spectacles avec un seul comédien en scène ‘racontant sa vie’, ont la saveur, la densité, la qualité et aussi l’absence de complaisance et de vulgarité de celui que propose Alain Payen. Il s’est installé à ce Guichet Montparnasse, lieu chaleureux jouxtant la rue de la Gaité où cousinent des théâtres à programmation généralement de qualité et lieux de découvertes de futures ‘pointures’ qui ont fait ensuite un parcours en flèche .
Octave y restera - Dieu merci - jusqu’en novembre, se donnant du mercredi au samedi à l’horaire agréable et apéritif de 19 heures.
Qui est Octave ? Certainement pas ce charmant monsieur aux cheveux bouclant gracieusement, avec 'nœud-pap’ et gilet bon genre enfilé par dessus une chemise à rayures plutôt intéressantes, et pantalon à l’ancienne avec large ceinture, genre toréador.
Octave, ce serait donc ? On vous laisse le découvrir.
Mais lui c’est Antoine Pageault, fils de René Pageault, père dont on aimerait en savoir plus.
« Finesse et turbulence de langage » selon la metteur en scène, et les critiques évoquant l’auteur ont cité Pierre Desproges, entre autres, ce qui nous convient bien.
Donc Antoine raconte son rapport à son père lequel transite par toutes sortes de bonnes femmes…. sa mère Jacqueline : prof de gym - ça rime presque - et les copines de son père et de sa Mère, toutes plus pulpeuses et dérangeantes les unes que les autres , soit Caroline « jolie brune au long nez » et Georgette Gorgibus « banquière aux gros seins ».
Mais il les aime toutes tant et tant. Antoine tournaille intelligemment sur la petite scène où est installé un meuble multiple et désopilant avec une horloge d’où il extirpe des mini-tiroirs des plus que mini-statuettes qu’il pose tendrement par terre. Épisode douze, douze-bis. Une musique fine et discrète signée Alain Bruel, et nous sommes entièrement conquis par ce plus que gentil garçon et comédien redoutable.
Théâtre Le Guichet Montparnasse, du mercredi au samedi , jusqu’au 6 novembre. Réservations : 01 43 27 88 61