26 novembre 2010

Je ne suis pas ta chose

de Julien Daillère
Mise en scène Patricia Koseleff
Avec Julien Daillère, Laure Pagès et François Perrin
Le titre d’un précédent spectacle de la compagnie La Traverscène qui est à l’origine de ce spectacle: Les contes de la petite fille moche (créé en 2008) laissait soupçonner qu’une enfant probablement bourrée de complexes parce que pas forcément agréable à regarder, devrait s’inventer des histoires pour se réconcilier avec le monde . Je ne suis pas ta chose : vous l’avez entendu dire à son ou sa partenaire par un donneur d’ordres tentant d’abuser d’une autorité forcément familiale. Univers mornes et rétrécis dont il est impératif de s’échapper par le rêve, la poésie et d’abord l’absurde. Ce spectacle est réalisé par une équipe qui inclue - outre une metteur en scène étonnante - ses collaborateurs éclairagiste, scénographe, costumier, facteur de masques, compositeur, tous aussi sidérants qu’elle. L’intrigue se décline en tableaux, certains plongés dans une pénombre réjouissante et inquiétante, ponctuée par des musiques qui font décoller. Au départ le décor consiste en des pseudo-meubles bancals, réduits à des barreaux et tout à fait entassables. La valise où Maman-Monique veut loger les vêtements de Papa-Bernard et de leur Fifille-Océane, tous trois se préparant à aller passer des vacances d’hiver à la neige est un squelette, un non- lieu , tout comme le sont les pseudo-habits, lambeaux colorés jonchant le sol. Mais avant d’accéder à des sommets alpins, il va falloir que notre trio rende visite à cette Mamie qui se révèle être une vieille dame presque indigne refusant d’être reléguée dans un établissement pour dépendants, où elle est censée vivre ses vieux jours.
On vous en a forcément trop dit de la trame et sans doute pas assez du décor que Patricia Koseleff a voulu « familier et abstrait », qui séduit et interloque; non plus que des costumes pseudo- japonais, carrés et aux couleurs vives, ni des demi-masques troublants, balinais peut-être, et de la gestuelle commedia dell’arte, entre autres de ces comédiens, tous trois formés à l’école de Jacques Lecoq qui a réanimé un théâtre léthargique, et qui, mieux qu’habités, font de ce spectacle une bande dessinée fricotant avec un dessin très animé. Soir de première : les gamins et gamines du premier rang, les interpellent : « bonjour monsieur - bonjour madame », c’est très bon signe, n’est-ce pas ?
Théâtre Daniel Sorano à Vincennes, jeudi, vendredi, samedi à 20 h 45, matinées samedi et dimanche à 16h. Réservation : 01 43 74 73 74.

25 novembre 2010

Déshabillez-mots

Déshabillez Mots, écrit, adapté et interprété par Léonor Chaix et Flor Lurienne

Mise en scène de Marina Tormé

De la radio à la scène. Franchement nous étions curieux de voir comment allaient se comporter ces mots terrés dans l’invisible et la chaleur des studios. Ils faisaient la queue depuis quelques années pour avoir le droit de se faufiler à l’intérieur d’un micro et clamer leur existence à travers les ondes. Leurs attachés de presse, deux comédiennes très attentionnées ont fini par en adopter plusieurs et décidé de leur donner une deuxième chance, celles de sortir de l’invisible. Pour ce faire, elles leur prêtent leurs corps tout simplement, en bonne foi, tout honneur.

C’est une expérience fort époustouflante pour un mot, rendez-vous compte: sortir de l’ordinaire, s’habiller, devoir séduire, mettre du rouge à lèvres quand on en a l’habitude, soit d’être écrasé sous des lettres d’imprimerie, soit de s’envoler, les extrêmes en quelque sorte. Mais les comédiennes qui les tiennent en laisse ont su faire mieux que de les balader comme des caniches enrubannés. En vérité, la longe est de nature à leur faire faire un tour de plus d’une heure. Bien que la scène représente leur studio antérieur plutôt étroit, ils retrouvent sans peine leur verve, et cette jubilation d’être enfin libres.

Il faut bien le dire, les mots adorent se faire déshabiller, il faut rentrer dans leur jeu, leurs rites, leurs vertus, et même leurs rêves, ou leur jeter un sort comme ces comédiennes quand on les sort (cruelle répétition) du dictionnaire où ils crèvent d’ennui. Car ce que l’on oublie souvent c’est que de tous temps ils se sont incarnés et continuent à s’afficher sous la pancarte d’un nom ou d’un prénom. Celui qu’on affublait d’un sobriquet ignorait le transmettre à sa génération. On vous appellera comme ci, on vous appellera comme ça, vous serez appelés à témoigner : nom, prénom ? Et vous jugerez de dire toute la vérité, toute la vérité qui s’enfouit ou s’enfuit dans les volutes de l’ignorance. Est-ce à dire que l’anonymat soit plus terrible que le vilain patronyme et que l’on puisse être éclaboussé par les odeurs d’un nom qu’on n’a pas commis mais dont on a hérité. Je m’appelle « Connard » et alors, ce n’est pas ma faute ! Un mot tout seul, cela ne rime à rien. Cela commence à devenir drôle lorsqu’ils arrivent à plusieurs ou, par un tour de magie, se fendant en deux. Ainsi l’infidélité se découvre une amie, grâce à sa perspicace intervieweuse, qui n’est autre que son ennemie ou sa sœur siamoise : la fidélité.

Nous assistons donc très souvent à des joutes de mots, servies par des escrimeuses particulièrement douées. Avec leur pèche d’enfer, elles ne laissent guère de répit aux spectateurs qui voient défiler une cavalcade de mots aussi suffisants les uns que les autres.

De vraies canailles, ces mots, lorsqu’ils s’y mettent. Bonnet blanc ou bonnet noir ? C’est à qui prendra la mine la plus effarouchée ou fera davantage figure de forte tête. De sympathiques canailles, capables de ramasser la paille sous le sabot du cheval pour aller manifester, non contre, mais pour le mot «onanisme».

Au cas où il ferait partie de quelque espèce en voie de disparition. Combien de mots meurent chaque jour, quelle tristesse!

En attendant, qu’ils s’envoient en l’air à la faveur de ce strip-texte. Nous ne pouvons invoquer ni le diable, ni le Bon Dieu, nous voici devenus complices et attendris. Les mots se donnent en spectacle, hélas ! Comment leur en vouloir, ils ont tellement besoin de nous pour exister !

Comme ces prêtresses de mots savent fort bien renchérir, gageons que la clé des champs, entre leurs mains, est une bonne fée. Alea jacta est, le sort en est jeté, mesdames et messieurs les mots, vous sortirez du dictionnaire, cette boite à Pandore, que vous soyez banaux, obsolètes ou suspects, vous irez porter la bonne parole dans les siècles des siècles. Amen.

Evelyne Trân

Les Trois Baudets, mardi et mercredi à 21h, réservation : 01 42 62 33 33

21 novembre 2010

Un coeur simple

Un cœur simple de Flaubert par Marie Martin-Guyonnet avec la complicité de Jean Pennec.

Rendez vous avec un texte, lecture silencieuse au coin du feu ou bien passage de la langue sur un coquillage en regardant la mer, contemplation,abordage des mots sur une plage presque déserte, c’est selon comme un courant d’air de la vie aussi frais et brumeux que quelques souvenirs palpés emmitouflés qu’une mémoire intruse rejette sur un banc de sable. Un cœur simple fait tout ou partie des ces choses qu’on imagine avoir connu la mer et qu’on remarque un jour, au cours d’une promenade, esseulées au coin d’une falaise, tant elles sont dépendantes du joug des marées. Le récit d’une vie, poussé calmement, a forme d’œillère pour notre regard durci qui s’immobilise à force de fixer l’horizon. C'est inquiétant et dérangeant car derrière le regard qui serait roche en train de contempler la mer, on entend sourdre, muette, sous tension, quelque voix souterraine ou caverneuse de l’auteur. Ce désir de transmutation dans le cœur simple d’une femme, faut-il que Flaubert l’ait au bout de la langue et que Marie Martin-Guyonnet l’entende pour le couvrir de sa voix musicale et fraiche. La mise en scène est tout à fait sobre, aussi élaguée que ce cœur simple pour rendre compte d’une vie ordinaire où les deuils, les mariages doivent forcer le récit pour le rendre plus palpitant. La belle affaire que cette vie qui se déroule aussi lentement, aussi placidement qu’une mince embarcation ne forme plus qu’un fil, un douteux marque page, un petit triangle arrangé par nos questionnements qui finiront par l’engloutir. Ce cœur balloté par les vagues se suffit presque à lui-même mais il obtient les suffrages de la nature pour de rares émotions, l’étreinte de deux femmes en deuil, un acte de courage et surtout la mort du perroquet. Dans un précédent papier, concernant une autre mise en scène de Marie Martin-Guyonnet, je parlais d’un perroquet sans savoir qu’il faisait partie d’un autre spectacle. Cet oiseau venu des îles, aux couleurs vivaces, recueilli comme un orphelin, vient faire déborder ce cœur. Il devient son attaché, son interlocuteur fidèle, l’amour de sa vie. Flaubert n’explique rien, il raconte. Est-ce vraiment plausible, cette histoire d’amour entre un perroquet et une femme ?. Il parait pourtant que les événements précédant leur rencontre, l’annonçaient de la même façon que le nuage, la pluie. Félicité peut-être croyait elle en son prénom ? Cette vie soi disant ordinaire se termine par une note surréaliste. A force de pianoter sur cette présomption d’innocence, Flaubert trouve son déclic, s’emporte lui-même à travers une hallucination ultime, réunissant dans la mort, l’oiseau venu des îles et sa maitresse. Et j’y vois un tableau de Chagall. Ce qu’il y a de souterrain chez Flaubert manque parfois à l’appel. Récitante et chœur à la fois de cette vie finalement extraordinaire, Marie-Martin Guyonnet n’ose pas toujours la distance comme si elle ne voulait pas s’écarter du titre du récit. Or à mon sens ce que Flaubert énonce comme un cœur simple est en réalité indépassable, indescriptible. Elle n’a d’ailleurs pas choisi d’interpréter Félicité, elle en est le chœur, Mais je comprends ce désir de l’interprète de se fondre dans le texte lui-même, Qu’elle puisse y entendre cependant Flaubert qui écrit, poussé par un rêve, impossible. Néanmoins, la démarche est remarquable, Marie Martin Guyonnet porteuse infatigable d’un récit aussi lourd qu’un nuage, y apporte la couleur de sa voix, franche et claire. Alors, lorsque celle-ci s’adoucit, faut-il accepter ce qu’il peut y avoir aussi de mièvre dans l’expression des sentiments, être tolérant pour les cœurs simples, ou vis-à-vis de nous-mêmes, encore que cela ne soit pas aussi simple d’être pudique, dixit Flaubert.

Guichet Montparnasse du 10 novembre 2010 au 8 Janvier 2011

19 novembre 2010

Le fantôme de l'Opéra

Le fantôme de l’opéra, d’après l’œuvre de Gaston Leroux
Adaptation et mise en scène Henri Lazarini
Avec Pascale Petit, Patrick Andrieu, Marie-Christine Danède, Benoît Solès, Jean-Baptiste Marcenac, Alix Bénézech, Jean-François Guilliet et Emmanuel Dechartre.
On ne compte plus les adaptations cinématographiques que cette œuvre a suscitées dans le nordique et brumeux monde anglo-saxon d’où pourrait surgir le père d’un nouvel Hamlet. Dans des pays plus proches de la Méditerranée et qui se croient adeptes du rationnel, ce sont les théâtres où règne une irréalité difficile à exorciser, que les fantômes peuvent hanter. L’Opéra de Paris serait donc l’un d’entre eux. Rocambolesque et carambolesque, le spectacle où Emmanuel Dechartre époustoufle dans le rôle principal, se décline d’abord en noir-gris-blanc: pseudo-couleurs des costumes superbement baroques que Jérôme Bourdin a voulus pour ses huit comédiens et d’abord les forcément fausses fleurs que la cantatrice du début (Pascale Petit , diva pléthorique) tient à la main. Gris les lampadaires et autres meubles légers et facilement déplaçables qui occupent la scène quand le directeur de l’Opéra (rationnel et truculent Jean-François Guilliet, avec un vrai cigare en prime) tente de faire le point sur ce qui se passe dans ce lieu qu’il administre mais ne maîtrise pas forcément. Blanc-gris-noir les costumes avec capes ou chapeaux haut de forme pour vos jeunes et si beaux messieurs, froufroutants et somptueux pour la jeune Christine attendrissante petite orpheline (Alix Bénézech) dont un beau et noble jeune homme (sémillant Benoît Solès) est éperdu mais que convoite aussi l’homme au visage grêlé arborant un demi-masque, ce ‘fantôme’ qui n’ose lui déclarer sa flamme.
Et puis ce que, naïf, vous auriez confondu avec une simple toile de fond mais qui n’est qu’un écran léger derrière lequel les personnages se réfugient pour en resurgir bientôt. Escaladant des bâtiments en trompe-l’œil, ils y voguent sur des barques pour lagunes, mais des couleurs primaires : rouge sanguinolant ou bleu d’extase y déferlent. Bruits d’orage, musiques tonitruantes : soit les épisodes d’un divertissement où les tours de passe-passe et de magie se succèdent selon une scénographie étourdissante. Travail remarquablement abouti d’une troupe cohérente de huit comédiens rares, même si l’intrigue est digne d’un polar-mélo bon à faire pleurer d’anciens marmots à peine montés en graine.
Théâtre 14 Jean-Marie Serreau, jusqu’au 1er janvier, mardi, vendredi, samedi à 20h30, mercredi et jeudi à 19h, matinée le samedi à 16h. Réservation : 01 45 45 49 77

17 novembre 2010

L'augmentation, de Georges Perec

Mise en scène de Marie Martin-Gyonnet
Georges Perec écrit : « quatre pôles définissent les quatre horizons de mon travail : le monde qui m’entoure, ma propre histoire, le langage, la fiction ». Proposez à un candidat à l’agrégation de philosophie qui souhaite s’entraîner pour l’épreuve finale de plancher sur un pareil sujet, laissez -le souffrir, car le travail c’est aussi cela, et sauvez-vous… non sans lui avoir refilé, sortie de votre poche gauche (côté cœur) une photo de l’auteur à la chevelure pléthorique, hirsute et à la barbe itou, encadrant ce visage d’ancien enfant aux yeux archi-écarquillés. Sur son front trois rides synonymes de bénédiction des dieux pour être de haute caste dont la réincarnation sera fastueuse.
Elle l’est, grâce au Théâtre de la Boderie, cette structure normande dont Marie Martin- Guyonnet est en quelque sorte la mère.
Une troupe très cohérente dont les comédiens sont denses, carrés, authentiques, sans manigances mais à la gestuelle chorégraphiée, propose cette Augmentation qui remplit sa salle d’un public qui, immédiatement dans le coup, se met à trépigner tant le texte circonvolutif l’a empoigné et ne cesse de l’ahurir. Votre demandeur d’augmentation de salaire porte une chemise bleue, celle de son éventuel ou futur pseudo-patron est jaune, leur redoutable secrétaire (une femme) est forcément en rouge, et les chaises sur lesquelles tous trois se posent ou qu’ils déplacent sont jaune-rouge-bleu. Mais un très petit espace central vert - voyez synthèse - remettrait tout en question. Donc des questions…? Banco ! Nous avons ici un des spectacles les plus aboutis de cette jeune saison d’automne à Paris.
Théâtre du Guichet Montparnasse, du mercredi au samedi à 20h30.
Réservations : 01 43 27 88 61

Bonjour, bonsoir, de Robert Poudérou

Bonjour, bonsoir de Robert Poudérou
Cette pièce entre clarté et crépuscule, comme son titre l’indique, occupe une place très particulière dans l’univers théâtral de Poudérou.
Si certains croient y tenir une « œuvre de maturité » (ne l’a-t-il pas atteinte déjà ? ) les plus clairvoyants y pressentiront le doute insomniaque sur l’avenir des relations humaines.
Deux abandonnés, deux déçus, deux résignés devisent sur un banc. Ils ne sont pas six, ni même deux, mais un plus un. Avec le silence, cette matière moderne plus résistante que le béton, et si étonnamment transparente, qui les traverse. L’un fait parler l’autre ou inversement.
Ils ne se nomment pas X et Y. Ils ont dû voter. Possèdent un numéro de Sécurité Sociale, pour mourir proprement. Ils ne croient plus en rien. D’ailleurs ils sont vieux. Pourquoi tenir à quelquechose, comme ce corps qui fait mal et répond de temps en temps, ou cet engagement qui a mené à… ça.
Claude Aufaure est le plus fragile et le plus méchant. Philippe Laudenbach, plus solide, réclame, supplie presque et ne recevra rien. L’un devant l’autre, ils essayent un masque, un autre, parlent de leurs femmes qui ne peuvent rien pour eux, et préparent déjà les pompes simplifiées de leurs funérailles ou brûleries.
Amer jardin asphalté où règne le bruit obscène des petites conversations misérables et autistes d’un portable au son « si personnalisé ». En quoi espérer ? Pour quoi s’engager ? Quelle imbécillité sur le front de l’honnête homme : qui l’y a posée ? comment ?
Noiceur éclairée par deux petites lampes de mineur, dans ce labyrinthe désaffectée de la modernité…
Ces vieux ne sont pas méchants. Ils en ont vu avant et maintenant :aïe ! Et c’est pourtant maintenant, là, que coule la vie. Ils ne sont pas bons, non plus. Féroces avec ce qui les a déçus et donné l le cheveu blanc et l’espérance, recroquevillée.
Pièce de désespoir, pièce sur la vie, puisqu’on n’écrit pas sur la résignation. On digère.
Et Poudérou ne « digère » pas l’effondrement de l’idéal qui abandonne l’Homme à la consommation morne.
Monologue à deux voix qui, cherchant à se réchauffer, peuvent embraser de nouveau le monde et faire taire le portable, sa voix bête et ses victimes forfaitisées, « Bonjour, bonsoir » a la vivacité du moraliste, de l’homme de combat que demeure Robert Poudérou.

Christian Morel de Sarcus

12 novembre 2010

Sacrifices

Sacrifices, de Nouara Naghouche et Pierre Guillois
Sur le grand plateau vide aux rideaux de scène noirs de l’immense salle Renaud-Barrault, la dame aux cheveux trop courts mais aux formes archi-aguichantes est sonorisée. Donc vous ne raterez pas une syllabe de ce qu’elle va vous raconter : soit l’enfance, l’adolescence et la suite d’une AA comprenez : Alsacienne Algérienne. Pardon, mais AA renvoie aussi à AAAAA : Association Amicale des Amateurs d’Andouillette Authentique , évidemment pas halal. Donc, même si Nouara joue un peu une ‘nunuche’ que ses camarades plus ou moins racistes, simplets et simplettes ont mal comprise, malmenée ou même encore mâle-menée, Elle, vraie fine mouche, les a répertoriés et fichés. Et ils ont vite fini par l’amuser , cette Elle qui n’est surtout pas une ‘andouille’. Dérisions, parlottes et reparlottes .Rappliquez les copines : Zoubida, Marguerite et Marie-France…vos problèmes banlieusards habituels pourraient-ils être décrétés existentiels ? mais ce spectacle n’est-il pas d’abord destiné à donner bonne conscience à son public ?
Nouara Naghouche bouge mieux que bien , se trémousse , danse et chante enfin, soit un défouloir de sentimentalité.
Théâtre du Rond Point, jusqu’au 28 novembre à 18h30 Reservation 01 44 95 98 21


06 novembre 2010

L'illusion exquise

L’illusion exquise, farce philosophique de Luca Franceschi, mise en scène de l’auteur.
« Voici un étrange monstre que je vous dédie » écrit Pierre Corneille en 1639 à propos de son Illusion comique. En 2009 l’Illusion Conjuguale d’Eric Assous est un succès au théâtre de l’Oeuvre, et cette saison-ci au Théâtre 13 à la programmation exigeante et l’accueil chaleureux, s’installe une nouvelle illusion signée Luca Franceschi , créée en 2009 sous le titre ‘Prova Aperta’ ( répétition publique). Traversant et retraversant la salle à grands bonds, ils atterrissent à sept sur le plateau. D’abord Chantal fine et jolie jeune metteur en scène d’un spectacle qui va se donner et dont l’ultime répétition est ‘ouverte’ au public. Tout va s’y fignoler ou peut-être s’y décider vraiment , mais la patronne se fait vite déborder par ses comédiens dell’arte masqués, avec ou sans nez rouges, plus ou moins métaphysiquant, et qui s’interrogent : donc « l’auteur, le comédien, le personnage, le texte ? ». Ils tentent de s’expliquer, dansent et finissent par chanter polyphoniquement a cappella et à ravir , pour qu’ une véritable harmonie soit atteinte ou restaurée.
Leurs personnages appartenant à un univers pirandellien sont plus en quête de directeur d’acteurs que d’auteur. Ce sont aussi les cousins de héros shakespeariens ou les fils et filles de dramaturges contemporains. Telle est l’alliance farcesque voulue par l’auteur qui, sur scène, est un vieux-beau Pantalone désopilant à la barbe quichottesque.
Théâtre dans le théâtre oblige, au centre du plateau une petite structure du style mini-scène avec rideaux auxquels nos énergumènes pourront grimper ou qu’ils feront valser pour que l’illusion, pendule-métronome, oscille entre gauche et droite. Mélange de genres, mini-univers qui se côtoient, s’entremêlent, s’entrechoquent tout en cohabitant. Très vite dans la salle on n’en peut plus de rire grâce à ces acteurs dont certains sont nés italiens et ont en prime un tempérament et une énergie que nous autres franchouillards pourrions leur envier ; particulièrement le camarade avec fausse bosse et masque lourd, ce Caliban-bis, qui vitupérant dans la langue de Cervantès… « hijo de puta !» nous déconcerte plus encore.
C’est pléthorique, fantasmagorique, mais surtout on est fasciné par la cohérence de la troupe et le travail qu’elle accomplit.
Théâtre 13, jusqu’au 12 décembre, mardi, mercredi, vendredi à 20h30, jeudi et samedi à 19h30, dimanche à 15h30. Réservation : 01 45 88 62 22

04 novembre 2010

Le Oliver Saint John Gogerty

Le Oliver Saint John Gogerty, par les Chiche Capon
Le titre invite à se retrouver dans ce pub irlandais dont vous sortirez forcément gogerty-groggy, et le nom de la troupe intrigue et amuse. Est-il (à moitié ?) question d’un personnage avare, ou même d’un gros pois de couleur grise… quant à capon, serait-ce un de ces mots picards qui cognent mais en français commencent par ‘ch’ : cela donnerait donc chapon ?
Vous avez tout à moitié faux. Chiche prélude à un défi : « chiche qu’elle vous a bien eus ! »…elle… l’équipe de ce spectacle où trois comédiens aux formats et physiques antinomiques, vrais clowns et équilibristes, chaplinesques, monty-pythonesques, et également héritiers de BD, ces rescousses de nos existences trop formatées. Oui, mais ici nous ne sommes pas en train de feuilleter un album colorié, non plus que d’écarquiller les yeux devant un écran géant à la sono assourdissante ; ici on est au théâtre, et les acrobaties se font sans échelle de secours.
Le plus grand des trois comédiens est distribué dans des rôles du genre ‘hallebardier de service’, à demi-demeuré, donc toujours mobilisable et bernable. L’homme du centre, plus replet, chante avec une voix redoutablement et divinement italienne. Le plus mince à la voix plus frêle est un roi de chez nous : ce Louis quatorzième du nom, facilement identifiable grâce à sa perruque et qui n’a pas encore vraiment terminé sa crise d’identité adolescente .
Notez que tous trois peuvent se retrouver torse nu, linges blancs autour des hanches, genre hommes des cavernes, bramant ou rugissant. L’un d’entre eux chevauche une bicyclette qui au bout de trois tours de piste se casse en deux, mais sur la moitié de laquelle, obstiné, il poursuit sa course…à quoi ? Il pourrait aussi choisir de grimper à cette échelle qu’il a rencontrée sur le plateau, pour s’empêtrer dedans, inextricablement. Guignolesques, les trois ont décidé de s’entrecogner encore, encore et encore. Le tout est un défouloir astucieux et burlesque, et ces trois saltimbanques ont un métier d’enfer… rencontrez-les !
La Pépinière Théâtre, uniquement le lundi à 21h, réservations : 01 42 61 44 16

01 novembre 2010

Opening night

Opening night, de John Cromwell
Mise en scène de Jean-Paul Bazzicon, adaptation de Michel Carnoy, avec Marie-Christine Barnault et Michel Carnoy
Nous somme allés voir Opening night de Jonh Cromwell pour la présence et la luminosité de Marie-Chrisitne Barrault et nous n’avons pas été déçus. La jolie coquette de Célimène qu’elle a incarné plane toujours dans l’air et ce personnage de vieille star déchue, paradoxalement, sort grandi de cette vivalité et fraîcheur qu’elle dégage.
Cette fraîcheur, elle est dans la voix, elle musarde presque enfantine, elle traverse les murs, elle traverse le corps, elle pépie comme un oiseau étouffé, égaré, tombé sur la paille, inconscient.
Il semble alors que les mots jouent sur l’instant, culbutent sur le treillis d’une ombre jacassante, celle d’une longe du temps racornie par une étrange passerelle quand la vieillesse se fait jour, devient un rideau ordinaire, froid : tout le temps passé soudain devenu idiot, impassible entre quatre murs fantômes. Dans cet antre du passé qui ne roucoule plus, celle qui a été star et qui l’est toujours aux yeux de son compagnon, s’éprouve assaillie par des souvenirs qui n’ont plus leur place, qui grelottent sous des étiquettes déchirées. Comment les mêmes mots peuvent-ils recouvrir le pire et le meilleur, qui permet à la laideur de s’installer de se moquer de soi, des autres ?
C’est qu’il y a toujours plusieurs temps dans un même espace, c’est que nous sommes souvent convoqués comme des étrangers quelque part et qu’il revient à cette part juteuse de l’étranger en soi de rajeunir les murs.
Un artiste n’est visible qu’à travers sa boule de cristal, qu’importe vraiment si la loge est radieuse ou défraîchie, il n’est que de passage, il n’a pas l’intention de s’installer. La torpeur apparente des murs est le fer de lance de tout artiste. « Objets inanimés avez-vous donc une âme » hurlait Baudelaire. Qui séduire si les maux eux-mêmes ne bronchent pas ?
L’artiste n’a d’autres ressources que de se mettre elle-même en danger, en danger de vivre. Elle convoque ses propres ennemis, la lassitude, l’alcoolisme, l’arrogance, la vieillesse, elle lutte avec jubilation. Elle écrit sa propre tragédie. Que son âme passe par la porte, s’échappe pour aller où ? Il faut bien se raccrocher à quelque chose, ici, dans cette pièce, quand elle ne peut plus obéir qu’à elle-même, elle obéit comme un petit enfant à celui qui lui désigne la porte, celle de la scène. Célimène n’as pas fait de contrat avec le diable comme Faust, mais cela revient au même. Elle ne s'appartient pas, elle appartient au public.
Difficile de repousser les murs cependant. Marie-Christine Barrault, alias Célimène, alias Fanny Ellis est aussi un lion en cage, elle est du style à grimper aux arbres, à jouer à cache-cache avec son ombre pour se moquer de son compagnon, ses coups de colère résonnent comme la goutte prête à faire déborder le vase. Mais voilà, elle est star et si elle joue avec elle-même, c’est elle-même qui se renverse. Cet orgueil fatidique est par lui-même renversant. Il y a deux personnages de Célimène, l’enfant et la reine, coude à coude.
Dans cette boule de cristal, si vous demandez à la voyante quelconque spectatrice – avez-vous vu une vielle star déchue ? - je répondrai à sa place « Eh non. Qu’ils soient renvoyés aux calendes grecques, les lecteurs de journaux à scandales, ceux qui se nourrissent du malheur des autres, les charognards. J’ai vu simplement une actrice en train de dessiner le portrait d’une autre femme. Alors il peut s’agir d’une dame âgée mais je l’ai trouvé beau comme un portrait de Rembrandt qui ne se décolorerait pas suspendu à une longe du temps impertinente, celle de la jeunesse du cœur ».
Quand au décor de la loge, livide, fallacieux, qui semble tout droit sortir d’une image à encre délavée d’ordinateur, je ne le félicite pas, il est si peu vivant qu’il mériterait les éclaboussures d’une tasse de café. Les accessoires ont jugé bon de faire trôner un rouleau de papier hygiénique pour nous rincer l’œil, hélas il n’a pas été déroulé. A tel point que je me suis prise à regretter la pissotière de Rimbaud. Très évocateur cependant, l’écran du miroir vide de la table de la loge où se mirent avec facétie les comédiens. Tout de même, il y a des moments forts que je me permets de consigner pour y revenir : lorsque Célimène s’en prend à son double - mannequin et le jette furieusement par terre, j’ai soudain revu Casanova dansant avec sa poupée et ressenti cette allégresse et puis cet instant délicieux du revêtement de costume de scène, aigu : Célimène toute entière livrée aux mains de son compagnon de voyage, une sorte de Sancho Pança finalement avec un côté mère-poule.
Et puisqu’il est question de stars, je profite de la présente pour saluer des comédiennes toutes proches : Jeanne Moreau, Simone Signoret qui ont fait fi de leurs mésaventures physiques pour continuer coûte que coûte leur métier. Je les salue pour leur cran. Ces personnes-là savent bien que leur étoffe d’artiste est de nature à révéler l’humain chez tout être, bien au-delà des apparences.
Avec la vieillesse, la fatigue, le spectre de la décrépitude, oui, nous pouvons penser que nous avons rendez-vous avec la mort comme dans cette affreuse loge de théâtre qui fait figure d’antichambre, mais nous pouvons penser aussi que nous pourrions avoir rendez-vous avec une certaine grandeur d’âme aussi loquace que celle de Fanny Ellis. Quand son âme dépasse la porte, elle atteint la scène et nous sommes son public, aussi confus que son valet plus tendre que résigné.
Tel un mirage, souvent quelques artistes deviennent les assistants de nos rêves, Marie-Christine Barrault et Michel Carnoy en font partie et je les remercie. Voici un spectacle qui fait réfléchir comme un miroir. A vous y voir, chers spectateurs !

Evelyne Trân

Théâtre Mouffetard, du mercredi au samedi à 19h, dimanche à 15 h.
Réservation : 01 43 31 11 99

Manuel d'engagement politique

Manuel d’engagement politique, de et avec Yves Cusset
Donc un titre plutôt pour pépés et mémés, parce que de nos jours… et qui évoquerait quelque chose en rapport avec des « notions essentielles » relatives au devoir primordial de tout citoyen-moyen foncièrement et forcément honnête: du genre engagez-vous, rengagez-vous ! et quant à l’engagement : « trop souvent le langage ment ». Enfants balbutiants, les mots sont notre première patrie et deviendront notre ultime recours. Yves Cusset les habille, rhabille, les confronte, jongle avec, les envoie dans les cintres et les reconvoque pêle-mêle pour qu’ils l’adoubent à nouveau et nous avec.
Le comédien-auteur, par ailleurs normalien, agrégé docteur en philosophie est beau, charnel. D’abord vêtu de noir il évolue élégamment sur le plateau avec un minimum d’objets qui ne sont surtout pas des gadgets (merci Fanny Fajner qui orchestrez la mise en scène), mais ce qu’il y dit nous entourloupe dès les premières secondes d’un parcours qui se décline en une demi-douzaine de séquences. Les rêves facétieux s’y cognent à des réalités parfois grinçantes qui sont des absurdités déguisées, mais d’abord des paradoxes. Les jeux de mots côtoient les considérations métaphysiques et des absurdités pseudo-existentielles.
«Est-ce qu’en naissant (…) je ne prends pas la place de quelqu’un d’autre ? » « Dieu lui-même est de droite, mais notre cœur est à gauche »… « payer l’ISF ou être SDF ? ». Et puis l’Identite nationale ? Yves Cusset entonne ce « Monsieur le Président, je vous fais une lettre » de Vian qu’il remanie en en faisant la chanson d’un policier aux frontières écoeuré par les expulsions qu’il doit effectuer, et qui va démissionner.
Deuxième mi-temps : il a ôté sa chemise et son pantalon noirs pour nous faire face, dans la tenue blanche d’un pensionnaire d’hôpital psychiatrique . Il a atterri dans « un des meilleurs asiles du monde… pas besoin d’être inquiet. » Il a ‘amélioré’ son vocabulaire et ne dit plus « expulser » mais vouloir « prendre un enfant par la main pour l’emmener vers demain ».
Ce spectacle brillant cascadant durant 70 minutes nous laisse aussi ravis qu’épuisés ; il se donne rue du Retrait … retraits ? non ! ajouts, bons points, et vingt sur vingt, mention très bien.
Théâtre de Ménilmontant, salle Labo, jeudi, vendredi, samedi à 19h30, dimanche à 16h Réservation : 01 46 36 98 60