29 décembre 2010

Speed-dating, de Georges de Cagliari

Mise en scène de Sara Veyron
Vous connaissez le mode d’emploi de telles rencontres très minutées : deux personnes célibataires cherchant partenaire en vue de… peu importe. La règle du jeu étant qu’ils sachent vite si la ‘mayonnaise’ ayant pris, ils ont décidé de se revoir. Qu’ils se le disent donc et le fassent savoir ‘à la caisse’ puisque s’ils ont eu affaire à des hôtesses, ni eux ni elles n’ont rencontré le patron de ce mini-super-marché de la vraie-fausse-drague, alias recherche de l’autre masquant peut-être une quête de soi-même. L’auteur semble adorer ce jeu de hasard ou de dés, partie de cartes avec versant poker qu’il récupère habilement. Sur la scène deux cabines jumelles aux couleurs vives ; dans chacune deux chaises et une table du genre pour bistrot. L’hôtesse plus que sexy et volubile, euphorique, se cogne contre les éléments du décor. Elle vient d’y accueillir une femme dont on comprend vite que, dans un registre différent, elle aussi a une ‘mission à accomplir’. Elle rencontrera des hommes, forcément perturbés, l’un a eu une mère pis qu’envahissante qui l’a dévasté, l’autre un père qui en a fait autant. Un troisième, prétendant transcender tout cela est devenu un macho distingué et qui en fait des tonnes. La jolie dame en recherche, non pas d’amants dont elle n’attend rien en fait, bavarde pseudo- métaphysiquement avec des partenaires plus largués qu’elles. Cela menace de tourner en rond. Intermède : sur ce qui se révèle être un écran, entre les deux ’loges’, une séquence filmée avec une jolie dame faisant des grimaces et souriant… plus inclusion d’images étranges. On reprend : les éléments de décor sont joliment déplacés. Y aurait-il quelque part un bar-défouloir près de ces confessionnaux ? Et puis tout bascule: la jolie dame très perturbée et métaphysiquante a fini par rencontrer le ’boss’. C’est bien lui qu’elle cherchait : il est responsable de ses malheurs à elle, qui pleure sa sœur tant aimée détruite par ce macho-là. Les comédiens sont très performants : celui qui joue les quatre rôles masculins (le fils à papa compliqué , le fils à maman du genre nunuche, plus le plastronneur odieux qui a tout compris à tout et enfin le patron cynique) fait un joli numéro, mais ce que l’auteur a baptisé tragi-comédie et qui a viré au mélo se termine en simple polar.
Théâtre Petit Hébertot, du mardi au samedi à 21 heures, dimanche à 16 heures 30. Réservations : 01 42 93 13 04

26 décembre 2010

Le conte d’hiver, de Shakespeare

Mise en scène de Nicolas Luquin, assisté de Danièle Léon
Polixène roi de Bohème et Léonte roi de Sicile sont très liés. Mais voici que ce dernier accuse sa propre femme Hermione d’être ou d’avoir été la maîtresse de son ami et de s’apprêter à donner naissance à un forcément-fils dont lui-même n’est pas le père. Bannissement d’Hermione dont, peu après on annonce la mort à Léonte. Seize ans plus tard, le berger qui a recueilli la nourrissonne, Perdita , apprend que celle-ci a rendu fou d’amour un certain Florizel, officiellement berger également, mais qui est… le fils de Polixène. Vous imaginez la suite…
Au dernier acte Hermione qui n’était pas morte réapparaît pour faire la morale à son Léonte de mari lequel en prendrait pour son grade si ayant accepté ses erreurs il ne s était pas mis à éprouver un vrai remords.
L’intrigue de cette pièce, probablement l’une des avant-dernières de Shakespeare serait simple si ne se sur-ajoutaient pas des personnages hauts-en-couleurs qui paradoxalement deviennent essentiels ; aux antipodes de leurs maîtres ils tentent de les décrypter et de nous les faire accepter. Le danger est de faire exécuter aux comédiens qui jouent ces seconds couteaux des ‘numéros’ ébouriffants mais feuilletonesques.
Bilan : 5 actes, 2 heures 45 de spectacle (avec entracte) 14 comédiens en costumes de maintenant… un texte impeccablement servi par tous et des intermèdes musicaux dansés, ludiques ou déjantés. Le tout dans un décor sobre et élégant et des lumières superbes.
Ce spectacle créé au Sudden Théâtre à Montmartre, a été donné dans cet ancien lavoir devenu le chaleureux Théâtre des Loges à Pantin.
Guettez ses reprises.

23 décembre 2010

Au nom du fils, d’Alain Cauchi

Mario et Carmela, frère et sœur qui vivent ensemble dans une maison simplette du côté de Martigues nous informent - accent enchanteur- que leur père qui vient de mourir subitement est installé dans la pièce d’à côté. Ils convoquent la famille pour les obsèques. Débarque Pierre, l’aîné, authentique « réussite sociale»
- comprenez escroc- qui a fait fortune dans les viandes importées, - mais pas forcément conformes aux normes de chez nous, accompagné de sa femme Hortense. Style BCBG, plantureuse avec collier de grosses perles, elle se fait psychanalyser depuis qu’elle a compris que son mari va voir ailleurs et qu’elle en est réduite à tenter de maîtriser ses pulsions. Arrive enfin la redoutable Mamma tout en noir ; née en Sicile elle avait récemment divorcé du défunt parce qu’elle en avait assez de se soumettre à ses pulsions à lui. Imperméable et impérieuse, elle ne sourit ni ne plaisante jamais, à la différence de ses rejetons des Bouches-du-Rhône, mais elle tranche et rogne. Le ton est donné, ça sera : « ce qu’on dit » mais aussi « ce qu’on doit éviter de dire ». Tenez : que Mario vient de passer six mois en prison dont il est ressorti flanqué du bracelet que vous savez … et quant au mari de Carmela, où est-il au fait ? Rassurez-vous, elle se console avec…
On organise l’incinération du père, et on parle héritage. La mère finira par faire s’embrasser tout son monde, fils et fille à genoux devant elle.
La mise en scène d’Etienne Bierry est tellement soignée qu’elle en devient aussi hyper-réaliste et touchante que le décor. Les comédiens, Alain Cauchi en tête sont plus qu’ébouriffants. C’est jovial, truculent, la galéjade est omniprésente ? Ce spectacle est de la même veine que ces aimables « Belles familles » du même auteur donné en 2008 à la Comédie Bastille.
Théâtre de Poche Montparnasse, du mardi au samedi à 21h, matinée : samedi à 17 h
Réservation : 01 45 48 92 97

21 décembre 2010

La Grammaire, de Labiche

Deux amis de toujours : Caboussat, ancien négociant Arpajonnais et Poitrinas, président de l’académie d’Etampes et passionné d’archéologie. Le premier se verrait bien siéger au comice agricole, au conseil municipal, devenir maire, conseiller d’arrondissement, et puis hé-hé ! conseiller général. Mais il y a un hic, il est incapable d’écrire une lettre correctement, fâché qu’il est avec l’orthographe, les terminaisons des verbes et incapable de faire le tri entre les noms se terminant en « -ssion » et ceux qui finissent en simple « tion ». Heureusement Blanche sa fille rédige ses lettres et autres communications (ou ssions ?). Il est exclu qu’elle le quitte pour épouser quiconque résiderait ailleurs qu’à Arpajon. Poitrinas a un fils Edmond (dont Blanche est tombée amoureuse, ce qu’elle n’a pas osé avouer encore à son père) et s’il est venu rencontrer Caboussat, c’est pour négocier un contrat de mariage avec lui. Et puis il y a le vétérinaire Machut, père de famille déjà nombreuse, qui boit jusqu’à treize verres de vin à la santé de ceux dont il veut défendre la cause mais qui est amoureux de ses animaux. La preuve ? il tente de soigner ou de réanimer les bêtes qui, après avoir brouté dans le jardin de Caboussat et les prairies avoisinantes, sont prêtes à succomber. La faute à qui ? à Jean, domestique de ce dernier qui cassant toutes sortes de vaisselle, ce qui contrarie bien sûr Mademoiselle Blanche, les y enfouit et que Poitrinas les exhumant systématiquement prend pour des vestiges romains. Vestiges ? à ce stade-là on en est à vertiges et même à tournis…
Après toutes sortes d’épisodes - burlesques forcément - Blanche sera unie à son Edmond qui, lui aussi a un défaut : il fait des fautes… d’orthographe, de grammaire, ou serait-ce les deux ? qu’il n’a pas oser avouer, à qui déjà ?
Diane de Ségonzac, à qui l’on doit une mise en scène rapide et pleine de clins d’yeux, a voulu que Poitrinas (Hervé Colombel) et Caboussat (Alain Rignault) aux ‘egos sur-dimentionnés’ plastronnent, s’écoutent parler fort, tandis que Jean (Valentin Terrer), héritier d’un Figaro perspicace , impertinent voire vachard, dénonce les tics de son maître et des proches de celui-ci. Le vétérinaire (Michael Msihid), homme forcément de science, de savoir-faire et péremptoire, est droit dans ses bottes en caoutchouc. La gracieuse demoiselle, cette « fée » de son papa Caboussat (Eva Sedletzki), est très terrienne et convaincante dans un monde burlesque et plus qu’un brin surréaliste. Vous les aimerez.
Théâtre du Nord-Ouest, jusqu’au 3 mars, dates et réservations :
01 47 70 32 75 et www.theatredunordouest.com

19 décembre 2010

Les deux timides, de Labiche

Mise en scène : Clément Goyard
Cécile a pour père Thibaudier monsieur plus qu’affable mais dont la timidité lui fait redouter de s’opposer à quiconque, craignant d’être obligé de lui dire non. Il bat régulièrement en retraite et se donne des prétextes peu convaincants pour le faire. Sa fille a pour amoureux récent mais éperdu ce Jules Frémissin prompt à frémir qui, avocat, n’a osé plaider qu’une seule fois dans une affaire désastreuse où l’inculpé avait ‘laissé tomber’ sa canne sur son épouse. Depuis une quinzaine de jours le père de Cécile héberge le sémillant Anatole Garadoux, ce veuf qui a une « facilité de parole » telle qu’il ne laisse personne en placer une. Il a résolu d’épouser Cécile - voyez dot - et de se rendre ce jour-même à la mairie pour conclure l’affaire. Que le futur beau-père obtempère ! Celui-ci le ferait certainement, pour avoir une certaine paix, mais Cécile n’est absolument pas d’accord. Si son père en décidait ainsi elle entrerait au couvent. De son côté Jules avoue qu’il atterrira à l’asile de Charenton s’il n’obtient pas la main de sa dulcinée. Schéma d’une pièce courte mais qui explose avec quiproquos suavement concoctés, entrées et sorties de scène inopinées, vrais-faux monologues. Et encore digressions du genre coq à l’âne quand, mis au pied du mur, nos timides refusant d’imposer leurs points de vue et de frapper du poing sur la table, se mettent, par exemple, à décliner les types de roses qu’ils préfèrent, mais aussi à mettre par écrit ce qu’ils n’osent pas dire. Cela donnera des lettres forcément envoyées aux mauvais destinataires. Quiproquos, embrouillaminis... Annette, la soubrette commente.
Pour ses comédiens, tous excellents Clément Goyard a choisi des costumes d’aujourd’hui et une mise en scène avec gags. Quand vous entrez dans la salle la domestique qui finissait d’y passer l’aspirateur disparaît en coulisses : vous vous êtes laissé piéger… mais elle revient pour empoigner une guitare avec laquelle elle accompagnera les airs chantés par tous. Cécile, seule décideuse, n’a rien d’une ingénue ; elle est très physique avec un sex-appeal redoutable. On comprend pourquoi son timide-à-elle est prêt à flancher. Quant à son père, devant l’aplomb de la demoiselle, il balbutie ou bégaye. La salle a vite le fou-rire. Une petite heure de délire.
Les deux timides se donneront une quinzaine de fois jusqu’au 11 mars au
Théâtre du Nord-Ouest, ne les manquez surtout pas.
Dates et réservation : www.theatredunordouest.com et 01 47 70 32 75

14 décembre 2010

Les liaisons dangereuses ou la fin d’un monde…

d’après Choderlos de Laclos
Il y a quelques décennies on étudiait ce chef-d’œuvre au programme de la classe de terminale pour la flamboyance et la subtilité de la langue de Laclos, plus encore que pour son côté psycho-quelque chose. A vrai dire, pour les deux sans doute.
Sans doute aussi pour que les jeunes gens (et surtout les jeunes filles) adolescents forcément perturbés soient soulagés : le « désir charnel » existe, il est peut-être même à l’origine de leur mise au monde par une mère qu’ils n’imaginaient que comme une Vierge Marie. N’est-ce pas chère Cécile de Volanges qui en 1782, à quinze ans, sortiez du couvent pour être unie à celui que vos parents vous avaient choisi (vous imposaient) pour époux.
Mais en cette fin du 18ème siècle le paysage est autre ; chez les « grands » l’élégance et les manières enfouissent tout et le paraître masque l’être.
Odieux nombriliste, mais fascinant parce que faussement métaphysique, moins domjuanesque que confisqueur de vies, authentique pervers narcissique avant l’invention de la formule, tel est le vicomte de Valmont, personnage central. La marquise de Merteuil qui fut sa maîtresse et dont le sort semble lié au sien est d’une perversité semblable. En souffrent-ils ? Est-ce aussi pour cela qu’ils entament systématiquement les êtres qui les entourent ?
Ce roman épistolaire a été récupéré par le cinéma, la télévision et souvent porté à la scène, mais ce qu’en font Régis Mardon et Pascal-Emmanuel Luneau est étonnant. Cinq personnages (les autres soigneusement passés à la trappe) soit un homme et quatre femmes évoluent dans cette cave voûtée. Excellent choix de lieu, tant il permet de s’éclairer aux chandelles et d’y avoir de vraies peurs d’enfant pendant les noirs, tandis que sont systématiquement déplacés chaises, divans-canapés-lits et petits bureaux où ces dames en costumes d’une beauté à se pâmer, font crisser leur plumes sur des feuilles qui deviendront lettres aux confidences redoutables.
Lumière, pleins feux: les ex et futures conquêtes du vicomte se tombent dans les bras. Lui et son ‘ancienne’ s’empoigneraient presque, épisode voluptueux sur une table devenue lit, mais tout reste élégant. Petite manipulation de plus, Valmont intervient depuis la salle, mais depuis longtemps nous sommes conquis.
Lui et Elles ce sont : Michel Laliberté (Valmont), Marie Delaroche (Marquise de Merteuil), Guylaine Laliberté (Présidente de Tourvel), Maria Laborit (Madame de Rosemonde) et, ex - aequo : Eloïse Auria et Coralie Coscas dans le rôle de Cécile. Tous excellentissimes.
Théâtre Essaïon, jusqu’au 29 janvier, du jeudi au samedi à 21h30, dimanche à 16h30
Réservation : 01 42 78 46 42

11 décembre 2010

Le visage émerveillé, d’Anna de Noailles

Adaptation Ludovic Michel
Mise en scène Thierry Harcourt assisté de Stéphanie Froeliger, décors Patricia Rabourdin, costumes Christian Gasc, son Clément Poisson
Avec Lee Fou Messica
Adapter pour le théâtre un roman au titre qui peut faire rêver (mais qu’en des temps aux horizons nuageux, de jeunes réalistes qualifieraient éventuellement de mièvre) d’une grande dame, écrivain immense, qu’on croit n’avoir été que poétesse est une première gageure. Choisir la comédienne qui incarnera le personnage, cette jumelle de l’auteur en est une deuxième ; concevoir des décors pour ce qui ne doit pas devenir un énième monologue scénarisé astucieusement avec pléthore d’accessoires, est la troisième.
Vous en faudrait-il une quatrième et plus encore?
Lee Fou Messica est là, silhouette juvénile, visage lisse, regard vers le haut, dans un costume joliment élaboré de nonne ; elle peut aussi se mettre à danser, comme on le ferait dans un Orient asiatique. Elle dit comment, très-jeune fille ardente et rebelle, elle a décidé de devenir sœur Sainte Sophie dans un monastère où elle s’est volontairement réfugiée, où la mère abbesse l’a fascinée et l’aumônier immédiatement glacée. Jusqu’au jour où un jeune Julien a voulu la rencontrer, là, dans le jardin derrière le couvent. Cela s’est fait et elle est devenue femme tout en restant en quête de Dieu et d’elle-même.
Faiblesse, force, pureté, désir, amour, initiations, acceptations, sacrifices, transcendances et quête permanente.
Mais surtout un jaillissement de mots tendres et généreux s’associant de façon fulgurante.
Finalement « Vous tuer et mourir avec vous ?» suggère sœur Sainte Sophie à son Julien.
Musiques belles, une lampe descend des cintres, une fenêtre qui n’existait pas mais que Lee Fou fait s’ouvrir, des fleurs sur sa table qu’on retrouve fichées au centre du mur mi- parcours du décor, et ces trois autres parois qui sont des tableaux noirs pour écoliers sur lesquels elle dessine entre autres un lit, et inscrit : printemps, été, automne. Au jardin et à la cour les lumières de Jacques Rouveyrollis rougeoient. On redoute le moment où elle refermera le cycle avec ‘hiver’. Mais on a compris pourquoi vous irez voir ce spectacle et ferez un ‘bouche-à-oreille’ disant à ceux que vous aimez le bien que vous inspire, une fois de plus, la programmation courageuse du Théâtre des Déchargeurs.
Théâtre des Déchargeurs, 3 rue des Déchargeurs, 75001 Paris, à partir du 4 janvier, jusqu’ au 26 février 2011, du mardi au samedi à 21h30. Réservation : 01 42 36 70 56

10 décembre 2010

La Femme-Silence

Textes de Guy Foissy et de Xavier Dürringer,
Avec Aline Gross-Batiot , direction d’acteur: Prosper Guedj
Sur l’affiche, paupières baissées, frange parfaitement irrégulière, mais moue de femme minutieuse, Aline se ‘fait’ les ongles. Sur scène, présence intense, regard dardé, elle vous cible. Marier ou entremêler deux textes, offrir un univers double: elle le fait avec brio, sensibilité, tendresse à travers les lignes de Guy Foissy extraites de La Femme qui dit et de celles de Xavier Dürringer, tirées d’Histoires d’Hommes. Elle aurait donc enfin ‘décidé de parler’… pour nous dire tout sur Eve et ses sœurs : femmes fortes parfois flouées mais lucides, à l’humour aussi salvateur que ravageur, au sens de l’absurde et du déraisonnable, mais aussi aiguisé que celui du confortable et du réconfortant.
Les hommes ? C’est une autre histoire… complémentaire .
On ne tentera pas de vous résumer, non plus que de vous raconter, ce qui se passe et surtout ce qui se dit pendant cette heure courte où Aline tient la scène. «Nature» c’est une comédienne généreuse et «rare». Ce spectacle, donné récemment au Théâtre Darius Milhaud à Paris- Nord, vous a ensuite conviés dans un lieu tout aussi étonnant, à la façade rouge : La Petite Loge, rue Labruyère, Paris-neuvième .
Cette « Femme-silence » s’y redonnera en janvier 2011, les mardis 4, 11,18 et 25.
Théâtre La Petite Loge, 2 rue Labruyère 75009-Paris. Réservations : 01 42 82 13 13

07 décembre 2010

Mon Isménie, de Labiche

Mise en scène : Jean-Luc Jeener
Avec Laure Brend, Emilie Duchenoy, Djahir Gil, Syla de Rawsky, Pierre Sourdive
La plus qu’accorte Chiquette en tenue de servante des années 1850 brosse et caresse une veste posée sur le dos d’un fauteuil; il s’agirait d’un vêtement appartenant au 'prétendu' de la fille de son maître, convié la veille à résider chez eux à Châteauroux, vraie France. Le patron de Chiquette est Monsieur Vancouver, la fille de celui-ci se prénomme Isménie et celui qui souhaiterait l’épouser s’appelle Eusèbe Dardenboeuf. Mais il y a aussi Galathée, sœur de Monsieur Vancouver, richissime tante d’Ismènie… cliquez donc sur dot.
Dardenboeuf est le neuvième candidat à la main d’Isménie, les précédents ayant été systématiquement récusés par un papa qui aime trop-trop-trop cette fille qui ne souhaite pas (ses vingt-cinq ans seront révolus dans quelques mois) coiffer la Sainte Catherine.
Une comédie se termine par un mariage. Oui, mais avant cela, le père de Mademoiselle et son gendre potentiel se seront tendus des pièges, style matches de boxe, ce qui donnera entre autres : Eusèbe-le-jeune-prétendu « J’ai aimé deux femmes : ma mère et ma nourrice » versus Vancouver : « J’en ai eu trente-neuf ». La suite au prochain round.
Batailles de coussins, empoignades suivies d’embrassades et d’étreintes de jeunes gens émoustillés. Vacheries en apartés du futur beau-père destinés au soupirant puis réponses de celui-ci qui n’a surtout pas été mis K.O. pour autant. Tentatives faites par notre barbon (Vancouver est sexagénaire) pour compromettre le bondissant jeune homme qu’il aimerait surprendre fricotant avec la soubrette, laquelle verrait ainsi ses gages substantiellement augmentés. Nouveaux quiproquos, malentendus, vrais faux mensonges. Et si le père naturel du prétendu n’était autre que ce donjuanesque Van ? Fous rires inextinguibles de Tante Galathée. Réfugiés en coulisses, les jeunes chantent à gorge déployée escortés à la guitare par Eusèbe. La pièce, montée à l’ancienne mode, n’aurait duré qu’une petite cinquantaine de minutes. Grâce à Jean-Luc Jeener elle vous fera aboyer de rire pendant plus d’une bonne heure et quart. Les cinq comédiens et comédiennes ébouriffants portent des costumes gracieux réalisés dans des étoffes style 'madras'…à propos : Châteauroux, c’est plutôt l’Indre que l’Inde ? Pardon, mais Labiche transbahute tellement tout, cristi !
« Le salsifis a-t-il été assez gratté » ? demande Monsieur-beau-père en toute fin de partie ; salsifis ou salsi-beau-fils ?
Théâtre du Nord-Ouest, dans le cadre de l’Intégrale Labiche, en alternance jusqu’au 13 mars. Dates et réservations : 01 47 70 32 75

05 décembre 2010

Le secret du temps plié de Gauthier Fourcade

Mise en scène François Bourcier

Je gamberge, tu gamberges, il gamberge… Monsieur Gribouille alias Gauthier Fourcade qui vient de sortir d’une imagerie d’Epinal est un lutin qui danse sur le dos d’une cuillère, un rêveur hybride qui décortique les mots comme les pétales d’un artichaut pour en recueillir le cœur tendre à souhait. Ses rêveries métaphysiques suspendues au poids lourd de mots incrustés de significations erratiques ont l’envol d’avions en papier qui butinent, butinent sans cesse ces mêmes mots qui craquent avant de s’évanouir dans l’insondable.
Il faut être un rêveur invétéré pour oser durant une heure dix nous offrir la vision d’un voyage dans l’espace accompagné seulement d’un cortège de mots qui jouent le rôle des lianes d’un parachute et qui frotti frotta s’ébruitent hors de l’horloge, libres, débridés, insensés. Car au cœur de cette métaphysique qui nous parle bien entendu de la concordance des temps ou de leur rivalité, de bouche en bouche, les mots aussi sont confirmés, s’évanouissent pour resurgir ailleurs aux confins d’autres crêtes, d’autres fulminations pour une invitation espiègle au revenir, avec une seule idée en tête : jouir de tous les petits déplacements intimes auxquels nous convie notre verbiage, sorte de soupape aussi velue et douce au toucher que le bourdon qui frôle mais qui ne fait que frôler notre chère tête qui n’en revient pas d’être sortie de la terre aussi béate que celle d’une tortue.
De la béatitude de la tortue aux circonvolutions du savant brouillon, il faut réciter le désordre, celui précieux qui jonche la scène, des idées bousculées, raplaties sur le sol, ce désordre proféré par les enfants dans les crèches et qui a l’injonction poétique du courant d’air.
Les idées peuvent se grimper les une sur les autres pour former de curieuses sculptures, elles ne sont pas désordre, elles sont au cœur du désordre car les chiffres, figurez-vous, on peut leur faire dire ce qu’il nous plaît, ils ne sont pas obligés de se reconnaître pour faire connaissance. C’est drôle, c’est épique, c’est un jeu.
Nous reprenons connaissance avec un peu d’ignorance en main, un petit grain de sable en poche, un peu de tilt dans les narines. Ouf, laissez-moi éternuer d’amour.
Le public est conquis. Il accompagne ce jeune hurluberlu de ses touffes de rires, heureux de participer à un voyage à la fois savant et poétique. Maintenant, je me pose une question, existe-t-il une planète où tous les habitants portent le nom de poètes ? Avec un billet pour ce spectacle, à mon avis, vous en prenez le chemin.
Comme Le Petit Prince de Saint Exupéry, mais aussi comme vous êtes, sans façon, vous n’avez besoin d’autre bagage qu’un zeste d’innocence.
A
La Manufacture des Abesses vendredi et samedi à 19 Heures.
Evelyne Trân

Ecrits d’amour, de Claude Bourgeyx

Mise en scène et interprétation : Jean-Claude Falet avec la complicité de l’auteur.
Rarement un titre aura été aussi explicite et on en sait gré à l’auteur et à son metteur en scène.
Il s’agit donc de lettres envoyées par Lui à sa probable Elle, et des réponses d’Elle à son certainement Lui (?) et leurs vice-versa.
La passion, le désir, l’enchantement, le désenchantement, le ré-enchantement, la re-déception, et le train-train quotidien, le courrier du - ou des- cœurs. On reprend et on enchaîne…
Un comédien rectiligne en costume très luisant, allure distinguée avec ou sans chapeau, voix plutôt métallique. Le plateau est jonché de feuilles qu’il fait mine de lire. Ça et là des chaises et des bancs recouverts de tissus cliniquement blancs dont il se ceindra et se servira - mini ou maxi déguisements- pour devenir alternativement Monsieur Machin et Madame Truc, un Marcel et une Denise bien de chez nous, plus un souverain pontife (mais alors pourquoi pas une Mère Térésa ?) et la clique.
On clique… peu importe : ce spectacle fait vite naviguer entre burlesque à bâbord et farfelu à tribord, mais qu’en est-il du cap ? Séquence plus que survoltée: le personnage confesse ce qui le tripatouille et ses mots deviennent très palpables. Mais un désenchantement rapide, et notre sœur l’amertume sont vite au coin de ce texte à l’écriture lente, parfois laborieuse.
Séquence finale: Jean-Claude Falet soudain chaussé d’escarpins rouges avec talons du genre sept centimètres, au moins, a légèrement remonté son joli pantalon pour qu’on puisse voir le bas de ses jambes et ses collants noirs. Une énorme voix off l’enjoint de quitter le plateau, par ce que ça va bien comme ça et que… bien joué, il obtempère, et on rit.
Manufacture des Abbesses, jusqu’au 9 janvier, les jeudis, vendredis, samedis à 21 heures, les dimanches à 17 heures. Réservations : 01 42 33 42 03

03 décembre 2010

Dialogue avec mon jardinier

De Henri Cueco (Editions Point)
Adaptation théâtrale et interprétation de Didier Marin et Philippe Ouzourian

Ce « dialogue avec mon jardinier » a la douceur pétillante de l’eau que l’on boit dans les mains, avec impatience pour se rafraichir. Il est très agréable au bord des mots de s’abreuver de petits silences en s’adonnant à la rêverie
Un peu comme des enfants qui joueraient aux billes, étonnés tout à coup que les mots qui sortent de leurs bouches s’éclairent chaque fois de couleurs différentes, étourdis et éprouvés par le silence lui-même.
Grosso modo, il s’agit philosophiquement de mettre en scène Dame Nature et Dame Culture qui se rencontreraient sur un banc, au bord d’une route de la vie et se répandraient en confidences.
En vérité, le peintre et le jardinier parlent de la même chose. Les propos du peintre sont quelque peu abstraits et ceux du jardinier terre à terre. Le peintre parait poursuivre du regard un paysage intérieur qui s’adapte grâce à l’attention médusée du jardinier aux sons et couleurs du jardin lui même. Dès lors, il faut imaginer le tableau du peintre poussé au milieu des artichauts ou des courgettes.
Les questions restent toujours en suspens, car les montagnes ne parlent pas. Une salade n’a besoin de rien dire, il suffit qu’à sa place, le jardinier rende compte de tout le temps qu’il consacre à sa culture pour exprimer que son travail requiert la même attention que celle d’un peintre au chevet de sa toile.
A cette question qui s’élève comme un totem au milieu d’un jardin « Mais à quoi peut bien servir un tableau ?» on pourrait répondre qu’il s’agit de baptiser quelque paysage intérieur, pour le faire voyager, même les yeux fermés, tel un poème susceptible de prolonger, d’ajouter quelques antennes à quelque objet proche et éloigné à la fois. Sorte de révérence à la vie, à Dame Nature aussi bien pourvoyeuse de vie que de mort, de bonheur que de tristesse. Sur le fil, les mots qui s’épongent pour gagner à l’autre bord la perche d’un interlocuteur agile prennent le trajet de l’invisible quand tout confusément reprend forme sous l’aile du sentiment. Évidemment le peintre parle de «capturer le temps » mais tout un chacun sait très bien qu’il ne faut pas épuiser l’objet de prédilection, un fétiche reste un fétiche, inutile de se demander pourquoi, sauf pour passer le temps.
Le talent des comédiens rend fort perméables les propos. Cependant, le décor quelque dépouillé qu’il puisse être, manque un peu de vivacité, de réaction ; les objets ont un côté abstrait comme des images. Je songe à cette meule de papiers concassés qui a l’air de sortir livide de l’usine. L’expression «sage comme une image» serait-elle froissée ? Il me parait important au théâtre de rappeler que les objets sont très vivants, qu’ils n’expriment pas seulement des idées. Nous spectateurs, nous manquons d’imagination. C’est pourquoi nous allons au théâtre, pour jeter un sort à toutes ces choses étranges qui nous entourent et qui nous paraissent banales au quotidien.
Mais il est vrai que le texte règne et que l’on pourrait l’écouter les yeux fermés.
La scène (qui pourrait faire penser à un petit dé à coudre), puisse-t-elle comme une fée au bord des mots du jardinier poète faire éclore une citrouille pour faire sourire le peintre et en traversant son tableau imaginaire, entendre le bruit de l’arrosoir et marcher sur une allée de potirons.
Oui, ce jardin très simple vous invite, chers spectateurs, à déguster ses mots et ses légumes sans engrais, servis avec délicatesse et vigueur poétique par son peintre Henri Cueco.
A l’Aktéon jusqu’au 12 Février 2010, vendredis et samedis à 2O Heures.
Evelyne Trân

01 décembre 2010

Refuge pour temps d'orage, de Patrick de Carolis

D’emblée la musique est forte, et sur ce plateau dont on aime les proportions raisonnables donc réconfortantes côté jardin il y a un siège vaste, à la cour un fauteuil rouge et derrière, un rideau style ‘de scène’ mais d’un blanc immaculé, plus un lustre élégant. Lumières signées Philippe Lacombe et éléments de scénographie dus à Nils Zachariasen : ces quelques meubles et accessoires sont tous plus que symboliques.
« Le temps de chasser de sa mémoire… » C’est ainsi que cela commence.
Soit votre très joli jeune homme (Jean-Pierre Michaël, voix française de Brad Pitt à la télévision) qui parle vite, sous le coup de l’émotion mais le comédien est soucieux de ne pas nous priver de mots qui touchent, ceux que l’auteur quête et courtiserait peut-être et ces autres qui l’abordent et le comblent à son insu. Très vite ‘bonheur’ est là, mais par défaut, puisque le jeune homme vient d’être séparé de l’être qu’il aime.
Le remède ? Remonter le cours du temps, rentrer chez soi, rejoindre son vrai pays : l’enfance, ce refuge. Pour Patrick de Carolis c’est Arles et la mer toute proche. Le bonheur, serait-ce simplement se retrouver « dans un champ de coquelicots » ?
Ysé, fille plus que très claudélienne du Partage de Midi, héritière d’Edwige Feuillère qui créa le rôle en 1948 : Bérengère Dautun partage le spectacle avec son jeune partenaire vêtu de noir. Elle, hiératique et gracieuse, en blanc, robe quasi-monacale, muse-égérie aux gestes mesurés, pousse le rideau immaculé, pour se réfugier derrière à nouveau. Elle parle. Le réconforte-t-elle ? Nouvelles séquences de musiques plutôt célestes, vos Fauré et Debussy ?
Pierre Arditi a enregistré sur CD-DVD ce texte publié en novembre 2009 par les éditions Plon et que Patrick de Carolis avait lui-même lu dans un théâtre parisien plus que prestigieux.
Petit Hébertot, le samedi à 16h30, dimanche à 19h30, lundi à 19h30.
Réservation : 01 42 93 13 04