18 décembre 2011

Terminus Matsushima

de Benoît Marbot
Avec Leslie Lipkins, Adrien Laligue, Cyrille Labbé.
Gautier rejoint Valentine sur la terrasse d’une villa de la côte méditerranéenne. Il arrive de Mitsushima. Sa camarade prétend ne pas savoir où cela se situe. Ils échangent des propos joviaux dignes de pseudo-mondains un poil snobinards, où jeux de mots alternent avec faux-aphorismes et jugements péremptoires concernant leurs soi-disant copains et copines. Arrive Melvin : le trio devisera jusqu’à une fin qui se révèle aussi étrange que forte, car à l’aide d’une quinzaine de pseudo-monologues Gautier s’est mis à dire ce Japon qui le hante depuis qu’il y a été en mission à l’époque du Tsunami. Il y a aimé cette Kayoko qu’il vouvoie, une veuve dont le mari qu’elle aimait tant avait une maîtresse, mais qui va accoucher d’un enfant apparemment ni envisagé ni voulu mais dont il serait le père. Au Japon, pays où une pudeur format XXL est impérative, tout se paye et on n’avoue rien tout de suite parce que ‘ne gêner personne est la règle’. Il y règne ce que les Européens qualifient ‘d’éternelle servilité’. L’enfant à naître risque d’être atteint de malformations. A la séquence quatorze Gautier avoue qu’il aurait dû réfléchir avant, sur sa responsabilité dans cette conception.
Quant à Valentine, Gautier aurait pu l’aimer et être aimé d’elle. Mais Melvin la regarde comme une « conquête possible ». Les répliques courtes continuent de fuser masquant à peine le désarroi d’êtres de plus en plus largués et qui n’ayant pas toujours le mot juste à leur disposition, utilisent celui d’à côté. C’est étrange et séduisant. Tout s’achèvera en mars 2011 avec l’évocation de cerisiers en fleurs d’un printemps qui survient « comme un défi au malheur ».
Evoluant sobrement sur ce très petit plateau, avec pour troisième lieu une sorte de loge côté jardin où Gautier pour ses monologues endosse successivement des uniformes et autres costumes explicites, les trois jeunes et beaux comédiens sont touchants. La mise en scène est simple mais le texte et le propos dérangent puisque comme l’avoue l’auteur, il est question des « valeurs de notre civilisation » et du « grand écart entre plusieurs cultures ».
Vous sortirez remué de ce Tsunami-ci !
Théâtre Darius Milhaud, 80 Allée Darius Milhaud, 75019 Paris, le mercredi à 21h15, le jeudi à 19h15. Réservations : 01 42 01 92 26

15 décembre 2011

Frédéric Strouck dans French Class

Sourire encadré de fossettes, fines barbe et moustache, le joli trentenaire caracole sur la scène de cet ex-café/théâtre légitimement redevenu théâtre et qui, crypte aussi, est un temple de l’absurde assorti de ce burlesque nécessaire en période de ‘crise’. Celle des spectateurs est de fou-rire. Au programme de Frédéric : « chansons anglo-saxonnes adaptées en français, d’autres écrites sur le thème des Etats-Unis, et encore celles qui mêlent l’anglais et le français, plus des chansons françaises adaptées en anglais ou ayant fait un succès aux Etats-Unis ». Merci monsieur le proviseur ! Est-il souhaitable de résumer académiquement ce que nous dédie ce Peter panesque Mister Strouck et de vous citer les titres des airs et mélodies avec ou sans textes ambitieux et ravageurs qui vous font chantonner sous la douche depuis de jolies lurettes ?
Voua avez donc dit Mireille Mathieu, Régine, Sylvie Vartan, Claude François, Aznavour, Nougaro, Polnareff, Michel Legrand ; et outre-mer ou océans : Presley, Sinatra and co que Frédéric nous dédie. Clignant de son œil facétieux Strouck, à la voix remarquablement modulable, chante, mime, commente, re-chante et enchante. Au fond de la scène un large écran où s’affichent les textes et les paroles de ces must, mais aussi de ces gags. Tout peut y être aussi décalé que gaguesque. Accessoires rigolos, parfois pléthoriques, fumées qui font mine de tout brouiller. Débrouillez-vous avec ce scénario dont nous avons eu la tentation d’imaginer qu’il a été inspiré par ses parents à ce jeune Fredo incernable. « Tu ne sais pas ce que tu veux faire plus tard ? Bon, ton premier atout sera impérativement… » Et ces géniteurs de l’expédier dans un monde anglo-saxonnant pour l’y coincer un temps et l’initier voire l’addicter à la langue de Shakespeare, la seule, la vraie, rapide et forcément destinée à nous submerger tous.
La French Class est mise en scène par Sophie Tellier et Olivier Podesta.
Théâtre des Blancs Manteaux, du lundi au mercredi à 21 heures, le dimanche à 16 heures. Réservations : 01 48 87 15 84

12 décembre 2011

Chat en poche

de Feydau
Mise en scène de Nathalie Hamel
Avec Jean-Luc Bouzid, Anne Bregegère, Laurent Brusset, Christian Chauveau, Martine Delor, Nathalie Hamel, Eric Vega et Geoffrey Vigier.
L’équipe qui empoche ce chat-là, ne nous dédie surtout pas un miaulement pour chatte en quête de partenaire dans la cour de l’immeuble d’en face. L’histoire est plus que bien connue: soit un jeune homme, charmant au demeurant, mais pris pour un ténor renommé par le richissime Pacarel, marchand de sucre qui souhaite promouvoir sa fille à la voix forcément suave. Celle-ci, pseudo-faustienne, a re-composé un opéra mettant Gounod dans le coup : vous vous sentez un peu largués ? Normal, le but de Feydeau n’est-il pas de vous interloquer en permanence ? Lui se frotte les mains en coulisses, dans des loges, voire au premier balcon des théâtres qu’il chérit et où il sait que son public va jubiler. Pour ce spectacle Nathalie Hamel a réuni les comédiens avec lesquels elle aime travailler et auxquels elle donne remarquablement le ‘la’.
Guettez les reprises prochaines de ce spectacle.

07 décembre 2011

L’écume des jours

de Boris Vian
Mise en scène Béatrice de La Boulaye, adaptation Judith Davis
Avec Blandine Bury, Hubert Delattre, Cindy Doutres, Romain Vissol, Nicolas Guillot, Marie Hennerez. Piano et bruitages : Pierre Gascoin.
D’après ce roman qui à sa parution fit un joli flop, bien qu’à la grande époque de Saint-Germain-des-Prés Boris était partout à la fois.
Un piano bien sur, et au centre de la scène des coffres-cubes aux couleurs primaires recouverts de plastique. Les comédiens s’y installent ou se jettent dessus. Eux sont en collants à rayures ; se déshabillant et se rhabillant ils arborent des tenues aux vestes dont les manches se détacheraient facilement. Les comédiennes ont d’abord leur brochure à la main, pour nous faire comprendre qu’on est en répétition ; la vie n’étant que cela puisque la mort serait la première vraie mise en scène de l’existence. Ce roman (soixante-huit chapitres soit deux cents pages) a été écrit à l’âge de vingt-cinq ans par un Boris qui sentait qu’il ne vivrait pas très longtemps. Sur les planches ça danse et ça swingue : « love is love » façon Beatles ; s’ensuivent des bruitages drus. Accessoires archi-colorés et de plus en plus de déguisements aussi grotesques que rocambolesques. A l’arrière-plan un demi-écran de cinoche, Vian ayant disparu des nôtres après son passage dans une de ces salles obscures où il aimait se retrouver face à un certain lui-même. Mais « La noce ce sera demain » n’est-ce pas ? Trois couples faits, à faire ou seulement ébauchés. Et puis, partenaire d’un des jeunes messieurs, cette jolie Chloé dont un demi- poumon est envahi par un nénuphar, plante se développant si vite à la surface de l’eau des choses et qui la neutralisera : elle meurt face à nous. « Elle était si douce »…. Remballez maintenant les qualificatifs que les amoureux et sectateurs enfiévrés de Vian mais aussi ses détracteurs acharnés déversent ; ils n’ont probablement pas compris qu à côté de ses manipulations jouissives de la langue française, la tendresse était son mode d’emploi autant que sa feuille de route.
Comédiens avenants, mise en scène avec trouvailles. Forcément ça pétarade un peu :« rapataplan » dans cet ex-Théâtre du Tambour Royal.
Théâtre de Belleville, du mardi au samedi à 21 heures, dimanche à 18 heures. Réservations : 01 48 06 72 34

27 novembre 2011

Bistro !

de Sylvie Audcoeur et Marie Piton
Musique Patrice Peyriéras, mise en scène Anne Bourgeois
Bien sûr, l’affiche avec ce cerisier en fleurs vous a mis plus d’une puce à l’oreille et l’absence d’un T final vous aura renvoyé sur les Champs-Elysées au temps  où  les soldats du tsar occupant alors notre  France tonitruaient réclamant leur combientième verre d’alcool fortissime à des serveurs qui, selon eux, lanternaient…
Bistro est une pièce malicieuse écrite et mise en scène par des dames, où trois personnages sur quatre sont féminins, et où l’homme qui les escorte sur les planches est  plutôt épisodique, un brin farfelu, cependant que le musicien au piano mène la danse, même quand il ne joue pas de son instrument, car bien que  muet, ses mimiques à elles seules sont une vraie partition.
Et c’est parti… Donc une dame brune et en robe, une dame blonde, cheveux très courts et en pantalon, une troisième gracieuse qui pourrait être leur marraine  dans un bar dont un aigle  à deux têtes orne le comptoir. L’établissement va fermer, il faut donc déménager. Ce que vos comédiens se mettent à faire dans tous les sens du terme.  Et quand on doit évacuer les objets qui ont ponctué votre vie, les femmes, convenez-en, au cours de ce recensement à rebours, sont reines.
Musique !  Ils chantent. Nostalgie ? Même pas : chez les Ruskoff,  n’est-ce pas, on passe du rire aux larmes en un clic. Déclaration de principes ou  d’amour :  « Cher Fred, je vous aime beaucoup ». Laquelle des trois lui a dit cela ? Fred : « Elle me prend pour un photographe ».
Et Fred encore : « Je suis célibataire » Ah bon ? Il  est sorti, elles restent. Quelques noirs.
Il et elles chantent. Une d’elles monte sur un tabouret au milieu de la scène. « Y a pas de mal à se faire du bien ». Ils chantent ensemble à nouveau, de plus en plus  ravissamment ce qui constitue une progression dramatique pour une pièce qui ne veut pas vraiment en être une, mais dont nous aimerions que vous disiez à vos amis qu’elle est un divertissement au sens le plus exigeant du terme, servi par une équipe de comédiens convaincants.
Le Théâtre de l’Œuvre a un choix de programmation exigeant et une fois encore il nous charme.
Théâtre de l’Œuvre, du mardi au samedi à 21 h, matinées samedi à 18h30 et dimanche à 15h30. Réservations : 01 44 53 88 88

26 novembre 2011

Le Horla

de Guy de Maupassant
Interprétation, mise en scène et dispositif scénique de Jérémie Le Louët
Dans la capitale se donnent actuellement deux Horla: l’un rive droite, l’autre rive gauche. Cela vous séduira puisque la nouvelle de Maupassant devenue pièce de théâtre destinée à nous faire « passer plus d’un frisson dans le dos » selon l’auteur est l’histoire de cet homme qui pense être devenu fou quand il découvre qu’un être immatériel et fantomatique a investi son existence, faisant de lui un personnage double ou dédoublé. Celui qu’il nomme le Horla, grignotant son univers, le guette sous son toit. Quand pour raser son brin de barbe matinale il se regarde dans un miroir il est seul, mais celui qui le hante fait que pour survivre, il s’est mis à tenir un journal où il nous livre jour après jour les ultimatums de cet être-là. Sur le plateau Jérémie Le Louët a installé des objets-gadgets anecdotiques qu’il manipule et déclanche. Les lumières clignotent et s’affolent, des bruits atroces de bombardements vous secouent: de quoi vous rendre sourd à vie. Des voix- off intempestives sont souvent plus off que off. Le comédien à la présence troublante et aux yeux énormes (hors normes ?) les utilise professionnellement. Il se donne à fond. Et que dire de la petite sueur coulant sur sa joue droite à son mi-parcours ? Nous dédiant les musiques qu’il aime, il chante avec elles. Puis tout se débande avec des comptes à rebours à régler d’urgence pour ne pas re-basculer…sculer…sculer..sculer. Des bruits de plus en plus tonitruants et puis l’inévitable incendie final Victime du Horla, le manipulateur-manipulé soupire: « Comme ce fut long ! ». Mais cette folie-là ne dure qu’une heure dont vous émergerez en titubant.
Théâtre Mouffetard, du mercredi au samedi à 19 heures. Réservations : 01 43 31 11 99