19 janvier 2011

Une phrase pour ma mère

Lamento-bouffe de Christian Prigent, mise en scène et jeu de Jean-Marc Bourg.

La comparaison va vous paraître facile mais elle est de l’ordre de l’empathie. Hier, en qualité de spectatrice, j’ai vraiment eu l’impression d’assister à un accouchement, celui d’un homme accouchant de sa mère. Quelle délicate opération si vous ne disposez pour ce faire que des mots creusés dans la chair, en quelque sorte obnubilés par le précipice, la béance originelle.

Quel homme ou quelle femme n’a pas imaginé se promener dans le ventre de sa mère ? Le mot viande revient souvent dans la bouche de Christian Prigent, j’avoue ne pas l’aimer mais cela me rappelle que les mots n’existeraient pas sans la chair. La langue de Christian Prigent est belle, puissante et charmeuse, inquiétante aussi. Cette inquiétude exprimée de façon juvénile donc presque rêveuse par son interprète Jean-Marc Bourg, est touchante, naïve et scrupuleuse. Face à cette confession intime, quelle rouspétance faire entendre sinon le rire dégagé d’une mère poule pour son poussin qui piaille, encore tout barbouillé de jaune d’œuf.
Qui accoucherait de sa mère, ou de la mère terre ? Toute une armée de mots ne suffirait pas pour tenir ce challenge. Jean-Marc Bourg est un homme peintre; son interprétation sourcilleuse, violente dans tous ses retranchements, intime le respect.
Aux amoureux de la poésie qui se prendraient la tête avec un forceps au sortir du ventre de leur mère, je dis que l’oubli est déjà dessiné pour rire sur cette jolie fleur que représente notre nombril à l’air tendre, et chatouilleux à ravir.
Qu’aurait-on à craindre d’une phrase ? Lorsqu’elle s’arrête grâce au point de ponctuation, c’est peut être pour permettre au lecteur, d’admirer au bord d’un précipice un superbe point de vue, et en levant les yeux au ciel de s’oublier. Les poètes dans le fond, sont comme de vieux enfants qui gazouillent, ils ont un pied dans l’enfance et un autre dans la marmite de leur cerveau.
Et ça donne des écrivains en pleine mutation tels que Monsieur Christian Prigent !
Maison de la Poésie, passage Molière, du 12 janvier au 13 février, du mercredi au samedi à 20h00, dimanche à 16h00.

Evelyne Trân