05 février 2011

Entre ciel et chair

D’après Une passion de Christiane Singer
Mise en scène Clara Ballatore

Entre ciel et chair, à l’entrée du cimetière du Père Lachaise se dresse, parait-il, le tombeau d’Héloïse et Abélard, deux figures mythiques du moyen-âge, auréolées par leur histoire d’amour tragique, plus sulfureuse encore que celle de Roméo et Juliette ou de Tristan et Iseult. Je pourrais faire grincer quelques esprits chrétiens par l’utilisation de ce mot sulfureux mais je choisis de me placer du côté du profane et ceci sans remords, sinon comment oserais-je au milieu des touristes traverser les allées d’un cimetière ? Je préfère l’affirmer, nous spectateurs quand nous entrons dans une salle de théâtre, nous sommes des touristes et des voyeurs animés par une saine ou malsaine curiosité, allez savoir.
Cette histoire d’amour entre un professeur et une jeune fille, somme toute banale, ne serait pas arrivée jusqu’à nous si par un fâcheux concours de circonstances, le héros n’avait été victime d’une ignominie qui a occupé l’esprit du savant Freud, la castration. Lorsqu’on sait que le héros était lui-même réputé en tant que théologien, comment s’étonner que cet événement puisse faire l’objet d’une autopsie de la part de ceux mêmes qui se trouvent exemptés, croient-ils, de ce combat infernal entre la chair et l’esprit. Il n’y a rien de plus sérieux que la chair. Qu’elle nous fasse sourire ou qu’elle nous fasse rêver, c’est tout de même grâce à elle que nous pouvons affirmer notre existence, c’est une vérité de la Palisse. Qui veut faire l’ange fait la bête disait Pascal, un autre théologien. Faudra-t-il donc marcher sur des charbons ardents pour parler de cette chair sacrifiée, qui devient irrespirable lorsqu’on songe à tous les sacrifices humains qu’elle répète au nom de ses croyances, qu’elles soient religieuses, éthiques ou cyniques.
Le langage que prête Christiane Singer à Héloïse a des accents très modernes. Il s’agit d’une confession de femme, une femme qui magnifie sa vision de l’homme pour curieusement s’en éloigner, de façon à faire rejaillir sa propre essence. Son discours a cela de savoureux qu’il prolonge cette distance entre ces entités l’homme et la femme que seul l’accouplement permettrait de fusionner.
Parfois, cela parait évident de rejoindre son identité de femme ou d’homme. Héloïse parle-t-elle en tant que femme ? On pourrait croire qu’elle parle seulement en tant qu’être humain. Un humain devenu le sujet d’une cicatrice, parce qu’il n’a pas de bourses apparentes, qui configure l’homme castré, et devient sa voie féminine. Héloïse implicitement parle à la place d’Abélard que plus rien ne différencie d’elle puisqu’il a été châtré.
Il faut bien le dire, elle est pâlotte cette place laissée au personnage d’Abélard; il ne sert qu’aux invocations d’un amour sublimé parce qu’absent. Abélard devient prétexte à l’expression de ses propres tourments. N’eût-il pas existé qu’il eût fallu l’inventer. Héloïse ne se remplit que d’elle-même, enrichie par cette nouvelle liberté que lui apporte l’isolement, la solitude. Ce n’est pas que ses plaintes à l’encontre d’Abélard sonnent faux, c’est qu’elles amplifient la vision d’un Abélard impuissant aussi bien physiquement que moralement, un Abélard prisonnier qu’elle s’exhorte à magnifier pour contenir et supporter sa propre condition. L’amour grandit et tout le combat d’Héloïse, c’est de le faire exister puisqu’il a été cruellement châtié.
C’est dans ses propres émotions qu’Héloïse puise son énergie. Le silence d’Abélard lui sied, il est commode qu’il ne réponde pas à ses plaintes. Ainsi, elle peut prendre la parole, la faire retentir et bien qu’il s’agisse d’une liberté isolée, c’est une liberté qui lui permet de se découvrir elle, bien plutôt qu’Abélard, avec ses mots puisés dans sa proche chair, de ces sortes de mots qui comme des fruits ont mûri et que n’aura jamais connu et sans doute pas désiré Abélard, amoureux d’une jeune fille en fleur mais pas d’une femme.

La mise en scène fort sobre nous donne l’impression d’entrer dans une crypte. Nous ne sommes pas au Sacré-Cœur, mais presque ; Héloïse est revêtue d’une superbe toge de nonne. Dans cet espace un peu confiné, un seul regret : c’est que la musicienne Birgit Yew et Héloïse ne communiquent que par l’entremise du violoncelle.

L’interprétation d’Héloïse par Christine Willemez est tout à fait vibrante. C’est une Héloïse sympathique alors même que ses propos, eu égard à l’histoire qu’ils relatent, restent très lourds, presque trop matériels. Mais ce contraste entre la puissance du verbe, et la fragilité de celle qui s’en habille, a des résonances sinon mystiques, des résonances humaines, trop humaines.

En ce sens, ce spectacle ne s’adresse pas uniquement aux sensibilités chrétiennes, mais à tout un chacun entre ciel et chair.
Un poème en chair !
Au théâtre du Lucernaire, du 2 Février au 26 Mars 2011. Du mardi au samedi 18 H 3O, durée 1h 05

Evelyne Trân