12 avril 2011

Le silence de la mer

De Vercors,
Mise en scène de Serge Dekramer
Le décor est minimaliste mais chaleureux : une petite table ronde recouverte d’un gracieux napperon à l’ancienne, une autre, « de travail » comporte un tiroir, peu de sièges. Assis, un homme âgé et une jeune fille occupée à broder ; on frappe trois fois à la porte, elle va ouvrir. Entre un homme en uniforme d’officier allemand qui se présente : Werner von Ebrennac (Clin d’œil de l’auteur : un nom pareil, si tant est que Werner veuille dire Vincent et qu’ Ebrennac dans cette France du Sud laisse penser que celui qui le porte descend de Huguenots français ayant émigré en Germanie pour cause de persécutions ). « Je suis désolé… Cela était naturellement nécessaire » : l’homme, un occupant, a reçu ordre de résider chez le vieil oncle et sa nièce. « Je me chaufferai quelques minutes à votre feu », mais « l’hiver en France est une douce saison ». « Maintenant j’ai besoin de la France, je demande qu’elle m’accueille », « les obstacles seront surmontés ».
Peine perdue : il n’y aura jamais de réponse, les hébergeurs forcés se sont d’un accord commun et tacite murés dans le silence apparent de la mer, mais la mer peut aussi piailler, mugir ou rugir, n’est-ce pas ? L’homme va tout leur dire de lui-même, de son père, grand patriote et qui aimait la France, de sa profession avant d’être mobilisé, de sa carrière de musicien, de son amour de la littérature française qu’il connaît parfaitement, de son interprétation des causes du conflit mais de ses espoirs et de son optimisme quasiment romantique : « De ceci il sortira de grandes choses ». Pendant toute la pièce la partie adverse restera muette mais le jeu des deux comédiens toujours face au public, ce qui ne pouvait être que le seul vrai parti pris, nous fait partager leurs émotions, leurs réticences et leur approbation de ce que dit cet hôte intempestif, et le déchirement dû à leur devoir de patriotisme. Soit : oui, l’homme semble sincère et généreux, mais non, nous ne pouvons pas admettre qu’il le soit, nationalisme oblige, et puis entre lui et nous, il y a tant de vies déjà gâchées et de destins amputés.
Musiques forcément harmonieuses avec toccatas, et chants militaires. Noirs et pénombres. Werner a compris qu’il fallait qu’il ôte son uniforme, et redevienne… peu importe. Chaque fois qu’il quitte l’oncle et sa nièce, il leur souhaite une bonne nuit. Il les quittera pour passer une semaine à Paris, dont il reviendra plus perplexe que jamais. La jeune fille est maintenant prête à admettre son honnêteté autant qu’à lui manifester son admiration et son adoration, lui cet homme mi-doutes et mi-convictions : « Mon Dieu montrez-moi mon devoir ». Werner tente de la prendre dans ses bras. Toc-Toc-Toc. C’est l’oncle.
Werner décide de rejoindre son armée en campagne, sur le front-Est de celle-ci, dont on sait qu’il est plus que dangereux.
Il tourne les talons, l’oncle et la nièce rejoignent la coulisse. Et nous autres les guettons à leur sortie de scène pour leur dire que nous avons vibré, et admiré leurs interprétations, vraies performances, mais surtout leur authenticité.
Théâtre du Nord-Ouest, dans le cadre du cycle Sartre, Camus, de Gaulle et la politique, jusqu’au 31 décembre.
Dates et réservations : 01 47 70 32 75 et www. theatredunordouest.com