18 mai 2011

Les amnésiques n’ont rien vécu d’inoubliable

de Hervé Le Tellier
Mise en scène : Frédéric Cherboeuf, avec Isabelle Cagnat et Etienne Coquereau
Au centre de la scène une vraie baignoire, à gauche un siège de WC ; derrière, un portemanteau avec des habits clairs, à droite une petite table, bouteille etc... Emergent de la baignoire la tête et le torse de l’homme, quarantenaire que la calvitie rejoint, mais plutôt beau gosse. Il jette à terre le livre qu’il a à la main. On entend Julien Clerc : « fâââmmes, je vous ai-ai-ai-me », mais vite une voix féminine intervient : « A quoi tu penses ? » Il répond que quand il s’agit d’un parfum, « le nez est plus près du cœur que les yeux »… « A quoi tu penses ? » Il dit le texte de cette ballade irlandaise « Down by the Sally Gardens » où la femme demande à son homme d’envisager l’amour harmonieusement, mais où lui, bêtasson, n’est pas du même avis. « A quoi tu penses ? » sera la seule phrase émise une cinquantaine de fois par sa partenaire pendant les quatre cinquièmes de la pièce (statistiques, que de crimes on commet en votre nom !) A la va-vite, Lui donnera toutes sortes de réponses anodines ou préméditées à sa partenaire : pseudo-aphorismes ou presque maximes. On aura même droit à cette mise en garde de tout prof de lettres : « ne pas utiliser ‘par contre,’ mais ‘en revanche’ ». Le Tellier, membre de l’Oulipo, héritier du surréaliste donc, serait aussi donneur de leçons.
Mais dans la baignoire où l’eau gargouille ça fricote dur ! Elle, sexy en bikini, se jette sur lui et lui, sexy-plus n’est pas contre, mais plutôt tout contre (cher Sacha peu cité par notre auteur ). Ils sortent du bain, y rentrent, se brossent mutuellement les dents, elle le shampooine, ils se crachent au visage, jettent les cendres de leur cigarette mutuelle dans l’eau… elle, lui maintient la tête dans cette eau-là.
Et toujours « aqua tu penses ? ».
Ils en sortent… peignoirs, s’il vous plaît ! mais ça repart pour mieux replonger. Et la ménagère de bien plus de cinquante ans : « sales gosses !... c’est donc ça l’amour ? »
Jubilatoire, parce que les comédiens impeccables parfaitement éclairés, charnels et drolatiques sont beaux, et que, côté mise en scène et en espace, tout baigne. Mais est-on vraiment au théâtre ?
Le Lucernaire, du mardi au samedi à 19h. Réservations : 01 45 44 57 34