13 mai 2011

Les Ils

de Jean-Loup Philippe
Mise en scène : Jean-Loup Philippe et Nicolas Plachais, avec Gunther Vanseveren.
Les mots, les lettres, leurs sons, la parole, la bouche qui les émet, le corps qui les conçoit, les oreilles qui les reçoivent : la vie en somme, autant dire l’amour ou les amours, les fraternités et sororités, destinés à se afin de pouvoir engendrer, même au prix de risques insensés… Que tenter de dire encore de l’univers de Jean-Loup Philippe, poète, comédien, romancier, metteur en scène ?
Long prologue constitué de syllabes et de borborygmes musicaux émis en voix off. L’homme élégant en vient de s’asseoir à sa table de travail recouverte d’une nappe rouge sur laquelle il a posé un joli cahier. Derrière lui, sur le mur, un tableau blanc constellé de lettres aux calibres divers dégringolant ou s’envolant dans tous les sens. A gauche de la scène, sur une petite table également recouverte de rouge la maquette d’un trois mâts prêt à traverser les mers à la découverte de continents, mais dont la coque de noix ressemble à ce tonneau où l’on envoie dans la mâture le moussaillon qui criera « terre » lorsqu’une île sera en vue.
L’homme écrit. Les mots et les phrases sont sa raison de vivre ; il les courtise, les tient en laisse, les laisse l’envahir, les rudoie, les poursuit, les accuse d’être responsables de ses maux physiques, moraux ou métaphysiques. Il affirme : « Je dis l’alphabet d’un monde à venir » mais qui sont ces êtres à qui il déclare : « Vous avez tout fermé avec vos mots sucrés » ? Voix modulée qui éberlue, il arpente la scène, s’allonge devant sa table, retourne à son bureau, ré-empoigne son stylo avec volupté. Il dénonce le manque de responsabilité et la dérive de ceux pour qui « la tendresse devient pelure d’oignon ». Ses gestes sont précis et précieux et son regard semble autant questionner le monde extérieur qu’explorer celui qui se meut en lui. Il allume un briquet très ancien, puis une lampe de poche laquelle, dans le noir, il braque sur son public ou qu’il pose sous son menton pour avoir des allures de spectres pour Maison d’Usher, selon Poe. Il sort de dessous sa table un gigantesque sécateur destiné à élaguer…mais quoi ? et se débarrasser de quels ‘Ils’, cette fois ?
De la coulisse parviennent de nouveaux chuintements sensuels : apparaît un personnage courbé, dissimulé sous un costume noir de moine avec capuche. Il tient à la main un bol blanc pour boisson au lait, le tend à Jean-Loup Philippe qui, réticent, finit par le porter à ses lèvres. Coupe ultime ? L’homme noir trottine une fois encore autour de son hôte-otage, puis disparaît. On est à la toute fin de cet épisode initiatique dû à un comédien-auteur dont
Jaques Dutoit (cinéaste et réalisateur expérimental, également metteur en scène de théâtre) dit qu’il « dé-rationnalise, pour incarner le mental qui devient charnel ».
Théâtre du Nord-Ouest, cycle Sartre, Camus, de Gaulle et la politique, jusqu’au 31 décembre 2011. Dates et réservations : 01 47 70 32 75