05 juillet 2011

D’un côté à l’autre

d’Anne Coutureau
Spectacle écrit pour l’Atelier du Théâtre Vivant
Une petite demi-douzaine de femmes la soixantaine - ou plus- larguées sur le vaste plateau vont et viennent, l’air égaré ; que cherchent elles? Elles ont des jupes très courtes et des tenues pour collégiennes des années cinquante avec socquettes sous leurs sandales, et on soupçonne qu’elles sont pour la plupart grand-mères, ou arrière-grand-mères. La première à descendre l’escalier menant à la scène est une caricature de danseuse classique bien raide qui ne peut plus esquisser que quelques pas, toujours les mêmes et faire volte-face pour recommencer. Elle ne parlera que peu. Une autre à la voix claire monologue ; cela donne toutes les dix minutes : « Charlotte c’est ma fille, Charlotte est venue me chercher ...Va dire à Charlotte...Il me faut les horaires de bus… elle va prendre l’autre bus, elle va pas se tromper…Elle s’est pas trompée de bus…Charlotte revient…Elle est où Charlotte ? J’ai mis la robe bleue à Charlotte sous le cerisier…Je suis prête, Charlotte va venir me chercher ! »
Donc rapports mère-fille, nostalgie de l’enfance dans laquelle ces dames, Alzheimer aidant, sont retombées. « Je vais faire dodo dans la grande chambre dans la nouvelle maison ».
Une autre femme arpentant la scène gesticule frénétiquement. Une autre encore, septuagénaire aux cheveux permanentés, mais en débardeur hurle. Et puis toutes se mettent à gémir. Grognements, noirs brusques pendant lesquels on les entend se démener. Déplacements et entassement de chaises toutes différentes qu’elles effectuent à cour puis à jardin.
« Où est-ce qu’on est ? » « On va se baigner ». Elles montent et redescendent les marches.
« Que c’est beau, c’est beau, la vie ! » chante Jean Ferrat, mais l’électrophone années cinquante déraille-raille-raille.
Episode suivant : les femmes sont totalement recouvertes de couvertures par l’homme à barbe sympathique qui a déshabillé une des mémés laquelle, nue, s’est caressé le ventre : « j’ai pensé que ça ferait du bien au bébé … je l’ai senti, il a bougé ».
Un noir de plus.
Les femmes re-gémissent, mais le barbu et la femme en jean qui s’avère être la doctoresse responsable de cette maison, auront eu un épisode où seuls, ils se seront ‘exprimés’. Cela donne pêle-mêle : « Le chômage, le cancer, la guerre… L’homme n’est que passions…Vous avez fait de la passion une pathologie…Je veux aimer mais je ne veux par souffrir…L’amour, la douleur…pas de transcendance possible…Mais le vrai risque d’aimer…survivre ? »
Vous pensez: pseudo-aphorismes, truismes.
L’homme chaleureux à la courte barbe : « Ma femme est morte : elle est là, elle me parle, on vit ensemble ». Il embrasse la doctoresse sur le front. Un long temps : elle a fermé les yeux. Les femmes se réveillent: « On est où ? » Ne rien vous dire de la séquence finale . Mais saluer la dignité et la conscience professionnelle de l’équipe : les comédiens et leurs partenaires non professionnels, tous d’une grande honnêteté et générosité, même si nous avons eu l’impression de regarder un reportage-télé destiné, au final, à collecter des fonds pour ces maisons de retraite où le personnel généreux mais insuffisant est bien souvent mal rémunéré.
Anne Coutureau nous étonne et nous perturbe une fois de plus.
Théâtre du Nord-Ouest, dans le cadre de Sartre, Camus, De Gaulle et la politique, jusqu' au 2 octobre. Dates et réservations : 01 47 70 32 75 et www.TheatreDuNordOuest.com