26 octobre 2011

Une Autre Vie

de Brian Friel
Texte français de Alain Delahaye, mise en scène de Benoît Lavigne avec Marie Vincent et Roland Marchisio
L’homme et la femme ne sachant pas qu’ils ont Tchekhov pour père ont pris leurs distances avec lui peut-être parce qu’ils sont ses enfants plus que naturels. L’auteur de la pièce est un de ces Irlandais prompts à foncer dans des canulars leur permettant de s’inventer des existences prestigieuses pour finir par se prendre les pieds dans leurs délires et ne plus savoir qui ils sont vraiment, mais ils assument. L’auteur russe et son délicieux récupérateur sont tous deux très croyants. Après celle que nous vivons, il existe pour eux une autre vie à laquelle, absous pour les erreurs dont ils auront payé le prix sur terre, ils seront enfin conviés.
Une fenêtre colorée et kitsch tout dans les cintres à jardin ; non loin une horloge est accrochée dont les aiguilles fonctionnent, notez-le. Sur la scène une table à jardin, une autre à cour et un long panneau bleuâtre qui masque la sortie. Une femme en large robe beige et lunettes écrit. Arrive un homme trop bien habillé avec chapeau qui tient à la main un étui pour violon. Ils se présentent : elle c’est Sonia et lui André. Lequel des deux dit «Je vais prendre le dernier tram» et mentionne ses engelures ? Mais puisqu’ils sont dans un bistrot moche de Moscou, ils se mettent à manger et boire : soit des soupes et ces fioles de whiskey, pardon de vodka, qu’ils lampent. Elle confie qu’elle est la propriétaire d’un grand domaine qu’elle gère courageusement et impeccablement. Il sort son petit violon et fait mine de se préparer à en jouer, expliquant qu’il est un musicien à la renommée internationale. Elle se met à parler du pauvre Oncle Vania et de sa Natacha. Ils se confessent l’un à l’autre : « j’ai un aveu à vous faire ». Ils lèvent leurs verres, trinquent et retrinquent. Elle : « vous me rappelez Oncle Vania » et puis aussi « Je devrai rentrer chez moi demain matin ». Puis ils se tombent un peu dans les bras. Mais comme dans un soufflé, tout retombe. Lui n’est pas un violoniste internationalement acclamé et veuf inconsolable mais un musicien de rue qui fait la manche ; quant à son épouse… elle n’est pas disparue comme il l’avait prétendu et son fils…heu, est à l’infirmerie de la prison. Côté Sonia et son prestigieux domaine : « André, je vous ai dit un mensonge …une petite fiction ». Ils s’étreignent, mais après leurs aveux et échanges d’adresses ils se font une simple bise sur la joue, elle remet son joli manteau avec col de fourrure et sa toque puis sort : « Adieu André ». Il se frotte le front comme s’il émergeait d’un rêve, sourit largement et la musique finale est suave. La pièce, confondante d’intelligence, de drôlerie et de tendresse est servie par deux comédiens rares. Marie Vincent a une présence et une liberté de gestes fascinantes dignes de ses plus prestigieuses marraines de théâtre. Roland Marchisio résolument plon-plon ressemble parfois à l’incontournable Jean-Laurent Cochet avec une étincelle dans l’œil. La mise en scène de cette pièce brillamment traduite par Alain Delahaye est drôlatique. Les spectateurs comblés ont l’œil humide, mais dans la sainte Russie on passe du rire aux larmes en un clin de cet œil-là et en Irlande on finit la soirée verre en main, au son de petits violons dont des gamins jouent de façon sidérante. C’est ce genre de grâce que nous vous souhaitons à la sortie de ce spectacle donné à une heure séduisante dans un lieu qui l’est infiniment.
Théâtre La Bruyère, du mardi au dimanche à 19 heures. Réservations : 01 48 74 76 99 et 0 892 787 785 – www.theatrelabruyere.com