28 février 2011

Il fait beau… plusieurs fois par jour

de et avec Eric Prat
mise en scène Jean-Luc Porraz
Sur l’affiche un personnage rigolo, dense, costume avec collerette pour shakespirade, chaussures de sportif à crampons (ciblé par la caméra en train de se ruer vers le ballon) avec dans la main gauche un artichaut et à ses pieds une étoile de mer. Eric Prat, prat… pardon prat-ar-koum’ ? Voulez-vous dire ces huîtres bretonnes, les meilleures du monde ?
En Bretagne chaque journée offre pluie, soleil, quelques brumes - rarement de la neige, notez-le - et de nouveau le soleil et des larmes de pluie. Quant aux nuages ils vont, tournent et reviennent vite, si vite…
Eric Prat alias Rémi Kerdreux est un homme-orchestre, un trapéziste- acrobate : voix, gestes, mimiques et éructations, avec flopées de borborygmes …Volubilité peu commune, il nous dédie son pays, tout en nous racontant son parcours de comédien : vocation, formation, initiations, maîtres et rencontres en région parisienne, à Aulnay sous Bois, donc, et cela donnait ?
Décapé, déjanté, remuant-remué, mais si généreux et tendre… Eric Prat élève et disciple de Michel Bouquet dont il a la classe, vous sidèrera. Vous l’aimerez. Et puis « Breiz Atao ! » - quoique finale sans biniou - mais avec une bonne musique de là-bas .
Théâtre du Petit Saint-Martin, du mardi au samedi à 19 heures.
Réservations : 01 42 02 32 82

26 février 2011

Les cerises au kirsch

Itinéraire d’un enfant sans ombre
Ecrit et interprété par Laurence Sendrowicz, mise en scène : Nafi Salah
Musique : Yaccov Salah, costumes : Méïr Salah, lumière : Pascal Noël
Elle est cet enfant qui raconte et ne cessera de le faire sur le plateau nu qu’elle ne quittera que pour quelques rapides évasions du genre escapades en coulisses. Elle, comédienne dense mais aussi et d’abord auteur, traductrice et redoutable femme de convictions, devient sur scène un personnage qui se dédouble à l’aide de bretelles très élastiques qu’elle recale régulièrement sur ses épaules après s’en être débarrassée. Elle raconte et raconte encore : 1942… Léon, 10 ans, « un enfant sans ombre » mais caché ici et là (voyez homes et maisons d’enfants) pour les raisons que l’on connaît, est happé par son passé et celui de ses parents et grands parents. Léon c’est Laurence, et le grand-père c’est elle aussi. Laurence Sendrowicz veut nous replonger dans le « plus grand drame collectif de l’Histoire contemporaine » et son metteur en scène ajoute qu’elle nous propose « une course pour la survie vers et avec le public, un questionnement d’aujourd’hui qui interpelle aussi demain ». Les lumières et les musiques sont aidantes, troublantes et belles ; et à la toute fin la comédienne descendue dans la salle, la traverse, nous quitte, mais nous restons dans le sillage de l’auteur.
Théâtre de la Vieille Grille, jusqu’au 20 mars, réservation : 01 47 07 22 11

22 février 2011

Les Prédateurs

de Patrick Chevalier et Ismaïl Safwan
Mise en scène : Ismaïl Safwan, avec Patrick Chevalier
Au Paradis du Lucernaire, salle située sous des combles et qui y fait si souvent salle comble, ce n’est pas un monologue, non plus qu’un simple one-comédien-quelque chose. Le texte cynique, dense, dru, drôle, redoutablement fignolé dénonce ceux qui font, on fait et continueront de faire de vous, de nous tous des arnaqués plus ou moins consentants….
Cynisme, mesquineries, trafics et traficotages, groupes de vraies- fausses assurances, fraudes avec banquiers aux discours suaves, le tout dans un discours apparemment anodin, forcément consensuel.
Seul en scène le comédien-auteur se démultiplie et devient-on le cite- « homme d’affaires, professeur d’ingénierie quantitative, conseiller bancaire, escroc financier de haute volée, spécialiste en placements financiers, clochard, ancien prix Nobel mis sous tutelle et encore schizophrène échappé d’un asile ». Il est aussi redoutable qu’aimable dans un décor à la fois réaliste et surréaliste aussi chargé qu’explicite.
Vous en décollerez pour y atterrir à la toute fin en compagnie de cet Étienne de la Boétie (1542) qu’il aime: « Pauvres gens misérables, peuples insensés, nations opiniâtres à votre mal et aveugles à votre bien ! Vous vous laissez enlever le plus beau, le plus clair de votre revenu…»
Patrick Chevalier, comédien-auteur détonnant est cet insensé, aussi corrosif que délicieux, qui escorte - pour aimer se faire escorter par - Ismaïl Safwan, son complice à qui l’on doit une musique très tonique. Une soirée remarquable.
Théâtre du Lucernaire, du mardi au samedi à 21 heures. Réservations : 01 45 44 57 34.

19 février 2011

L’Amour

L’Amour, d’après Hadewijch d’Anvers
Avec Lucile Vignon et Tinatin Kiknadze au piano
Marches qu’on gravit ou descend dans une jolie pénombre, couloirs labyrinthiques : Crypte Saint-Sulpice pour la célébration d’un amour-fou parce que divin. Selon le Grand Larousse l’amour serait un « mouvement de dévotion qui porte un être vers une divinité, une entité idéalisée » ou même une « inclination d’une personne pour une autre, de caractère passionnel et/ou sexuel ». Ici il a sept synonymes : Lien, Lumière, Charbon ardent, Feu, Rosée, Source vive et Enfer.
Récemment à Saint-Sulpice, Lucile Vignon a été une Thérèse d’Avila fulgurante. Elle nous y a aussi transmis la version de saint Luc, d’un « Evangile de la grâce ».
La comédienne, en robe et ceinture de nonne, adopte une gestuelle hiératique qui la rend tour à tour ou à la fois sensuelle et désincarnée; sa voix profonde de mezzo nous prend l’âme et le corps, fait vibrer l’espace. Dans ce nouveau texte sublime et charnel qu’elle a choisi et qui est l’oeuvre d’une béguine du XIIIème siècle, tout est contemplation et mysticisme.
« Je désirerais jouir pleinement de mon bien Aimé (…) Lui, le tout-Parfait ». Notez qu’elle ne l’appelle pas Jésus non plus que Christ mais Dieu, et elle conclut : « Mes amis, que Dieu vous fasse voir comment il est et comment il traite ses serviteurs et que vous puissiez vous absorber en lui. »
La comédienne cantatrice a voulu des Lieder de Schumann, Schubert et Mendelssohn-Bartholdy comme partition et respirations musicales ; au piano Tinatin Kiknadze toute en nuances l’attend, l’escorte, la seconde et la précède parfois, avec tendresses ou véhémences.
Lucile a éteint le cierge qu’elle avait déposé devant l’effigie du Christ au cœur de la crypte : nous nous retrouvons plus proches encore, échangeant regards et sourires, et osons nous dire que nous avons été visités par une certaine grâce… une grâce certaine.
Crypte Saint-Sulpice, 33 rue Saint Sulpice, jusqu’au 17 avril, jeudi et vendredi à 20 heures, dimanche à 15 heures. Réservations 06 21 43 62 84

17 février 2011

Audiard par Audiard

Montage et lecture de Jean-Pierre Kalfon
C’est surtout et d’abord un Kalfon par Kalfon. Seul en scène l’acteur fait une vraie-fausse lecture de textes d’un personnage pléthorique : ce critique, scénariste, réalisateur qu’il aime, admire et qu’il a été si heureux de rencontrer lors d’un tournage. Il le récupère pour l’éparpiller, le distiller, le mixer, re-mixer, l’assaisonner pour nous l’offrir à toutes sortes de sauces. Homme de scènes Kalfon est une fois encore un pourvoyeur de mots, de ces ‘bons’ mots sensuels, gouleyants, gaillards et pétaradants de cet Audiard multiple qui a séduit la génération cinéma d’avant la Nouvelle Vague. Audiard se disait simplement ‘trivial’ et Kalfon est au rendez-vous.
Théâtre Le Lucernaire, jusqu’au 25 mars, du mardi au samedi à 20 heures, dimanche à 15 heures. Réservations : 01 45 44 57 34 et www.lucernaire.fr

10 février 2011

La naïve

de Fabio Marra, mise en scène de l’auteur .
Six personnages volcaniques mais qui, voyez la réputation des fils et filles de Naples cette « ville de l’amour », sont incapables de haïr, même s’ils ne peuvent devenir eux-mêmes que dans des situations dramatiques. Donc une vraie future mama charmante, Anna, plus généreuse que naïve comme le suggèrent le titre et l’affiche attendrissante. Son mari la trompe ? Une fois mise au courant par de mauvaises langues forcément familiales, elle ‘assume’ et s’apprête à mettre au monde l’enfant dont elle vient d’apprendre l’avenue. Mais elle héberge un beau-frère, une belle-sœur et un beau-père remuants et plus qu’encombrants, qu’elle nourrit grâce à ses travaux de couturière. Dans un décor lumineux habité par des comédiens à la présence chaleureuse, à l’accent méditerranéen, aux allées et venues rapides et au jeu forcément un peu appuyé, ce qui aurait pu ressembler à un mélo, devient ce spectacle qui a ravi le public au Théâtre du Bourg Neuf, en Avignon (été 2010) et vous attend au Funambule de Montmartre.
Théâtre Le Funambule, lundi, mardi, mercredi à 20 heures, jusqu’au 30 mars www.funambule-montmartre.com. Réservations : 01 42 23 88 83

09 février 2011

La Petite Chronique d’Anna Magdalena Bach

La Petite Chronique d’Anna Magdalena Bach d’Ester Meynell.
Spectacle théâtral et musical, adaptation et mise en scène d’Hélène Darche.
Le fait que le texte ait été signé par Madame Bach numéro deux nous avait émus. Que l’auteur en soit réellement Ester Meynell (musicologue) et qu’elle l’ait publié anonymement en Angleterre dans les années 1920 nous a fait aimer plus encore ce qu’elle présente comme une histoire de passions tendres et nobles. Hélène Darche nous rend son héroïne plus touchante et remarquable encore : sur la scène elle convie cinq comédiennes en longues robes blanches raffinées dues à Sarah Dubreuil ; elles incarnent une Anna Magdalena multiple. L’une est une jeune mère touchante, l’autre une épouse très amoureuse. Une troisième est une veuve inconsolable mais toujours élégante et gracieuse et la quatrième une fiancée charmante qui joue du violoncelle pour accompagner le duo Anna-Sébastien. La cinquième, musicienne, nous initie, à son piano, à la composition de la fugue qu’elle va nous offrir. Légères, mutines et toujours toutes présente sur scène, les comédiennes s’immobilisent pour nous offrir un tableau de famille ou évoquer les élèves - en uniformes - du style Maison de la Légion d’honneur à Saint Denis ; ou encore les jeunes personnes distinguées recrutées à Saint-Cyr par Madame de Maintenon pour escorter l’Esther de Racine. Elles savent aussi se transformer en gamines capables de sucer leur pouce ou de se tirer la langue. Mais femmes vibrantes elles chantent a cappella remarquablement, et aériennes, lumineuses, elles esquissent des pas de danse.
Mais leur but reste de nous faire partager l’émerveillement d’Anna Magdalena devant les rapports de son époux avec Dieu, créateur, père et maître, inspirateur et véritable ami intime du compositeur.
Théâtre Douze, du 4 mars au 3 avril, jeudi, vendredi, samedi à 20h30, dimanche à 15h3. Réservations 01 44 75 60 31

08 février 2011

Le passeport

de Pierre Bourgeade
Mise en scène Céline Bédéneau
Avec Muriel Adam et Hervé Colombel
Sous le règne de Nicolas II à un poste frontière russo-polonais, Natacha, paysanne apparemment bien brave, vient trouver Fédor Fédorovitch, le fonctionnaire qui doit lui remettre ce passeport qu’elle attend depuis un quart de siècle. Elle souhaite gagner la Pologne où elle est persuadée qu’elle se sentira plus libre, bien qu’elle ne dise pas vraiment pourquoi. Ayant fait don de tout ce qu’elle possédait à son entourage et aussi mangé sa dernière poulette, elle offre les deux derniers oeufs pondus par celle-ci au chef de poste. Fédor, fonctionnaire qui se veut irréprochable, s’aperçoit - ou prétend ?- que le dossier de Natacha n’étant pas conforme, elle n’a pas droit au document qu’elle réclame. Lenteur de la bureaucratie d’alors: elle devra attendre une petite demi-douzaine d’années de plus pour obtenir ce passeport auquel elle a droit. Soit la phase un, dérisoire, d’une pièce à tiroirs et qui dérange très vite.
A la deux, Fédor décide d’embaucher et d’héberger la dame, ne possédant plus qu’une valise ; dans le bâtiment presque vide où se trouve son bureau.
A la trois, et puis ensuite à la quatre… Coups de théâtre. Cela se terminera très mal.
Muriel Adam, charnelle et truculente, est Natacha et Hervé Colombel est le Fédor à la présence et à la voix denses et résolument épaisses dont sa partenaire a besoin.
Moralité ? « Le vrai secret, c’est de parler aux gens avec humanité »… c’est dans le texte !
Céline Bédéneau signe la mise en scène tonique de ce spectacle créé l’an dernier au Théâtre du Nord-Ouest.
Bouffon Théâtre, 26-28 rue de Meaux, Paris 19ème. Vendredi, samedi à 20 heures, dimanche à17h30. Jusqu’au 27 février. Réservations : 01 42 38 35 53

Permettez-moi

Permettez-moi, (concert ou presque) avec Pierre-Yves Plat au piano
Le titre ferait-il allusion à de bonnes manières ? Mais vous avez noté que le verbe est à l’impératif. Pierre-Yves Plat au piano fait tout décoller dès qu’il pose ses mains sur le clavier, son partenaire, son confident, sa muse, sa patrie et ses continents de rechange… ‘Ah vous dirais-je maman !’ S’ensuivent des solides Bach et Haendel, des tendres et tourmentés du genre Chopin, Liszt, Beethoven, Rachmaninoff et aussi Erik Satie cet intemporel, et puis entre temps c’est devenu jazzy, music-hall et plus que farfelu encore… « Y a d’la joie » !
P-Y-P a ôté sa queue de pie de concert, ses autres vestons et son tee-shirt à paillettes pour rockeur délirant. Et encore ses chaussures, histoire de jouer de son instrument avec un doigt de pied. On hurle de rire, on craque pour la virtuosité du musicien, trentenaire délicieux, pour son humour et sa fantaisie et pour la mise en scène débridée avec projections efficaces de Philippe Chauveau.
Théâtre Les Déchargeurs, les lundis à 20 h jusqu’au 18 avril. Réservations : 01 42 93 58 36

06 février 2011

Oui, d’Alain Enjary

Par Arlette Bonnard
Collaboration artistique Alain Enjary et Danièle Girontès.
Lumières Eric Fassa ; construction Michel Tardif.
« Oui, je vous en prie, oui… c’est de nouveau moi…merci…de rien…peu importe… »
« Oui, je suis là, je réfléchis…votre nom… le mien… » « Tu as coupé ?... tu es là ! » « Oui, je vous en prie… »
Une voix, mais d’abord une voie humaine. Et une femme, fille d’un domaine terrestre chéri, probablement frère de cette Cerisaie tchékhovienne que, yeux écarquillés et voix tendre, elle évoque parce qu’elle y vit aussi. « Oui ? non ! qui est là ? ne dites rien ! »
La comédienne, silhouette juvénile, a pour partenaires six coffres très blancs, rectangulaires, dominos qu’elle tire, empile, entasse dans un ordre ou désordre quasi-métaphysiques et qu’elle investit. Elle y grimpe, s’y juche pour en redescendre et les déménager à nouveau.
« Oui ? » L’écriture de ce texte surréaliste est riche avec de vrais jeux de mots sensuels évoquant des choses de la terre si aimables, telles des « pommes dans la paume ».
La voix tendre aux inflexions mutines est celle d’une très jeune fille vaguement inquiète, mais facilement émerveillable. Elle a des demi-sourires étonnés.
« Oui ?… ah ! Tu es là ? »
Séquence après séquence, toutes ponctuées par de légères déclinaisons des lumières, elle ouvre et ferme ses coffres l’un après l’autre - cela devient un rituel - en sort des paires de bottes ou de chaussures qu’elle enfile, ou une écharpe anodine qu’elle enroule autour du cou et encore un court imperméable très vert à l’allure quasi-militaire dont elle se revêt pour le renvoyer lui aussi au coffre. Ce coffre refermé « plus riche que n’importe quel coffre ouvert » selon Gaston Bachelard (Poétique de l’espace ).
Après avoir posé ses vingt-quatre questions à elle, puisque c’est ainsi qu’elle définit et résume le texte d’Enjary, la re-voilà dans ce noir dont sa voix avait mis un joli temps à émerger au tout début . Et nous sommes prêts à l’imiter et ne plus jamais répondre que « oui », pensant à elle, quand le téléphone, cette bonne invention, va inévitablement sonner chez nous et qu’une personne que nous aimons…
Théâtre du Passage vers les Étoiles, 16 cité Joly (métro Père Lachaise) du lundi au samedi (excepté jeudi) à 21 heures, dimanche à 16 heures. Réservations : 01 43 38 83 45

05 février 2011

Entre ciel et chair

D’après Une passion de Christiane Singer
Mise en scène Clara Ballatore

Entre ciel et chair, à l’entrée du cimetière du Père Lachaise se dresse, parait-il, le tombeau d’Héloïse et Abélard, deux figures mythiques du moyen-âge, auréolées par leur histoire d’amour tragique, plus sulfureuse encore que celle de Roméo et Juliette ou de Tristan et Iseult. Je pourrais faire grincer quelques esprits chrétiens par l’utilisation de ce mot sulfureux mais je choisis de me placer du côté du profane et ceci sans remords, sinon comment oserais-je au milieu des touristes traverser les allées d’un cimetière ? Je préfère l’affirmer, nous spectateurs quand nous entrons dans une salle de théâtre, nous sommes des touristes et des voyeurs animés par une saine ou malsaine curiosité, allez savoir.
Cette histoire d’amour entre un professeur et une jeune fille, somme toute banale, ne serait pas arrivée jusqu’à nous si par un fâcheux concours de circonstances, le héros n’avait été victime d’une ignominie qui a occupé l’esprit du savant Freud, la castration. Lorsqu’on sait que le héros était lui-même réputé en tant que théologien, comment s’étonner que cet événement puisse faire l’objet d’une autopsie de la part de ceux mêmes qui se trouvent exemptés, croient-ils, de ce combat infernal entre la chair et l’esprit. Il n’y a rien de plus sérieux que la chair. Qu’elle nous fasse sourire ou qu’elle nous fasse rêver, c’est tout de même grâce à elle que nous pouvons affirmer notre existence, c’est une vérité de la Palisse. Qui veut faire l’ange fait la bête disait Pascal, un autre théologien. Faudra-t-il donc marcher sur des charbons ardents pour parler de cette chair sacrifiée, qui devient irrespirable lorsqu’on songe à tous les sacrifices humains qu’elle répète au nom de ses croyances, qu’elles soient religieuses, éthiques ou cyniques.
Le langage que prête Christiane Singer à Héloïse a des accents très modernes. Il s’agit d’une confession de femme, une femme qui magnifie sa vision de l’homme pour curieusement s’en éloigner, de façon à faire rejaillir sa propre essence. Son discours a cela de savoureux qu’il prolonge cette distance entre ces entités l’homme et la femme que seul l’accouplement permettrait de fusionner.
Parfois, cela parait évident de rejoindre son identité de femme ou d’homme. Héloïse parle-t-elle en tant que femme ? On pourrait croire qu’elle parle seulement en tant qu’être humain. Un humain devenu le sujet d’une cicatrice, parce qu’il n’a pas de bourses apparentes, qui configure l’homme castré, et devient sa voie féminine. Héloïse implicitement parle à la place d’Abélard que plus rien ne différencie d’elle puisqu’il a été châtré.
Il faut bien le dire, elle est pâlotte cette place laissée au personnage d’Abélard; il ne sert qu’aux invocations d’un amour sublimé parce qu’absent. Abélard devient prétexte à l’expression de ses propres tourments. N’eût-il pas existé qu’il eût fallu l’inventer. Héloïse ne se remplit que d’elle-même, enrichie par cette nouvelle liberté que lui apporte l’isolement, la solitude. Ce n’est pas que ses plaintes à l’encontre d’Abélard sonnent faux, c’est qu’elles amplifient la vision d’un Abélard impuissant aussi bien physiquement que moralement, un Abélard prisonnier qu’elle s’exhorte à magnifier pour contenir et supporter sa propre condition. L’amour grandit et tout le combat d’Héloïse, c’est de le faire exister puisqu’il a été cruellement châtié.
C’est dans ses propres émotions qu’Héloïse puise son énergie. Le silence d’Abélard lui sied, il est commode qu’il ne réponde pas à ses plaintes. Ainsi, elle peut prendre la parole, la faire retentir et bien qu’il s’agisse d’une liberté isolée, c’est une liberté qui lui permet de se découvrir elle, bien plutôt qu’Abélard, avec ses mots puisés dans sa proche chair, de ces sortes de mots qui comme des fruits ont mûri et que n’aura jamais connu et sans doute pas désiré Abélard, amoureux d’une jeune fille en fleur mais pas d’une femme.

La mise en scène fort sobre nous donne l’impression d’entrer dans une crypte. Nous ne sommes pas au Sacré-Cœur, mais presque ; Héloïse est revêtue d’une superbe toge de nonne. Dans cet espace un peu confiné, un seul regret : c’est que la musicienne Birgit Yew et Héloïse ne communiquent que par l’entremise du violoncelle.

L’interprétation d’Héloïse par Christine Willemez est tout à fait vibrante. C’est une Héloïse sympathique alors même que ses propos, eu égard à l’histoire qu’ils relatent, restent très lourds, presque trop matériels. Mais ce contraste entre la puissance du verbe, et la fragilité de celle qui s’en habille, a des résonances sinon mystiques, des résonances humaines, trop humaines.

En ce sens, ce spectacle ne s’adresse pas uniquement aux sensibilités chrétiennes, mais à tout un chacun entre ciel et chair.
Un poème en chair !
Au théâtre du Lucernaire, du 2 Février au 26 Mars 2011. Du mardi au samedi 18 H 3O, durée 1h 05

Evelyne Trân

04 février 2011

Entre ciel et chair

d’après Une passion, de Christiane Singer
Spectacle parrainé par Christiane Cohendy
Mise en scène de Clara Ballatore
Avec Christelle Willemez (jeu) et Birgit Yew (violoncelle) en alternance avec Michel Thouseau (contrebasse).

La terre se serait fait chair…
Sur le plateau deux chaises pour parloir de couvent ; s’y sont assises, côté jardin et dans la pénombre, la musicienne (Birgit Yew à son violoncelle) et au centre la comédienne (Christelle Willemez) qu’un minimum de projecteurs cerne et caresse. Elle est Héloïse, pieds nus et cheveux courts pour nonne sans voile, et sa longue robe blanche est simple jusqu’à en devenir sophistiquée, soit un des multiples paradoxes de ce spectacle. Elle nous parle mais, hiératique, fascinante, elle ne se lève que rarement pour aller à l’avant-scène, ne fait que très peu de gestes, baisse la tête quand elle se tait pour méditer ou chérir ses émotions, cependant que la violoncelliste fait chanter l’instrument calé entre ses jambes. Christelle Willemez module et cisèle sa propre partition, sa voix s’envole pour nous atteindre au cœur. Elle raconte Pierre Abélard, philosophe, théologien et maître à penser brillantissime dont elle est l’élève, puis la femme et l’amante ; elle évoque aussi le chanoine Fulbert son propre oncle et tuteur, taraudé par sa jalousie envers Abélard dont il programmera la mutilation humiliante que l’on sait, après la naissance de l’enfant qu’Héloïse et Abélard ont convié à être au monde. Par la suite elle entre au couvent, et lui s’éloigne… La mort les réunit enfin. Les lumières ont fini par inonder la comédienne qui, grâce à des phrases d’une beauté et d’une poésie poignantes, ne cesse de dire l’amour immensément charnel mais vrai don de Dieu qui l’a fait devenir ou redevenir cet être qu’elle connaissait si peu. Abélard n’est-il pas l’auteur d’un traité intitulé « Scito te ipsum : connais-toi toi-même ? » Le spectateur est sous le charme de la comédienne aussi sobre que puissante et aussi de la musicienne à la présence discrète qui ponctue le récit de commentaires mélodiques de sa composition, simples mais raffinés, tendres, suaves. A sa publication la critique littéraire avait encensé le roman dont est tirée la pièce. Quant à ce spectacle, créé en Avignon, il a enthousiasmé le public.
Une de ses particularités est que l’on doit organiser des lectures privées d’Entre ciel et chair dans des lieux où l’esprit souffle. (www.entrecieletchair.fr)
Théâtre Le Lucernaire, du mardi au samedi à 18h30, jusqu’au 26 mars.
Réservations : 01 45 44 57 34