30 avril 2011

Le bonheur est à l’intérieur de l’extérieur de l’extérieur de l’intérieur, ou l’inverse

de Gauthier Fourcade, mise en scène de François Bourcier, dessins et tableaux de Florence Thorey-Fourcade.
Un mur de larges cartons blancs empilés servira aussi d’écran pour la projection de dessins coloriés désopilants. Sur une table avec nappe blanche un autre carton se révèlera contenir les accessoires dont Fourcade raffole parce qu’ils sont parlants. La situation de départ : Gauthier avec des petites ailes dans le dos et dos au public, on entend un chœur de musique russe apparemment très orthodoxe. Les minutes d’après, il arbore des lunettes de prof-conférencier à qui on fait donc confiance et tient à la main des feuilles annotées qu’il consulte, comme si c’étaient des notes de mise en scène. Un peu plus tard, il est attablé dans un restaurant où, mystificateur parfois mystifié, il aimerait commander…mais quoi ? un régiment d’aliments étranges ou étrangers ? Bien entendu le serveur n’est pas dans le coup, d’où quiproquos et un petit bonheur (qui pourtant doit être dans le pré) mis de côté . Peu importe, il re-déambule nous dédiant ses pseudo-faux-aphorismes avec jeux de mots aussi rafraîchissants que son regard. Pour se rafraîchir il ouvre l’un des cartons censés contenir un réfrigérateur avec au fond, dit-il, une glace… non un miroir. Et toujours ces fantaisies langagières, tenez : cette fois il est question de foot-ball : « Le temps est un ami » oui, mais « La mi-temps » ? « Débuts…oui mais deux buts ? » Une voix off qui gronde, le gronde presque. Il reprend : « Avant, je pensais »… Et nous pensons : vive sa fausse-folie. Et puis résonne le timbre d’une voix de fillette qui prétend être une vache et dit des choses censées être censées : elle aime les lettres (voyez alphabet) qui évoquent pour elle…oui mais les lettres sont timbrées.
Fourcade a fait dégringoler tous les cartons- vrai barouf, mais ouf ! – et a déroulé sur la scène un immense drap léger, lequel devenu triangle hissé vers le haut ressemble à une tente…ce qui est tentant pour homme ayant choisi le désert comme ultime lieu de méditations. Le voyage peut, peut-être, s’achever et Gauthier ré-enfiler ses ailes. Mais nous n’avons pas envie de filer, mais au contraire de le rencontrer à la sortie du théâtre pour lui dire combien nous avons aimé et aimons la trajectoire de celui qui vient de recevoir le Grand Prix de l’humour Noir 2011.
Manufacture des Abbesses, le 30 avril à 19 h.
Au Festival d’Avignon-Off en juillet. Site : www.gauthier-fourcade.com.

26 avril 2011

Méchant Molière

de Xavier Jaillard
Comédie en 5 actes
Des alexandrins souples et malins tellement bien ficelés et remobilisés qu’ils en perdent leurs ta-ta… ta-ta… ta-tà … et retatatatatà. C’est un des côtés ficelards de Monsieur Jaillard, au sourire finaud qui ne renie surtout pas avoir été le disciple et complice de ce farceur de Francis Blanche.
A Courson-la-Gamine, une troupe de comédiens-amateurs, dont le directeur du supermarché local est le patron (parce qu’autrefois au collège, propulsé sur scène grâce à un prof de français- peut-être même prof principal- il a compris qu’il pourrait devenir un vrai chef) s’est enthousiasmé pour son propre projet…les projets d’un patron, n’est-ce pas ? lequel est en passe d’être subventionné par le ministère en vue d’ouvrir un lieu de culture.
Il veut remonter Molière, lui remontant les bretelles. au propre comme au figuré, disons
‘ l’actualiser’.
Il a choisi de cibler Tartuffe. Notez que pas un instant on ne se rend compte que telle était son intention, puisque ce divertissement qui nous vaut un Valère, des Géronte, Ariste, Cléon, Frontin et, en face, des Florise, Chloé, Lisette va foncer dans tous les sens à la fois. On enchaîne et on reprend.
Xavier Jaillard, super-patron et « metteur » est attablé côté jardin devant sa brochure : il indique inlassablement les jeux de scène à ses camarades. Sa troupe c’est gesticulations en permanence, voire coups de cape (un des protagonistes se sert régulièrement de la sienne la faisant devenir voile, demi-rideau ou simple torchon). Les jeunes femmes dans des rôles d’ingénues ou de rouées se démènent, l’une sanglotant comme une tendre petite fille demeurée- malmenée.
Le reste est à l’avenant avec effets de plus en plus spéciaux ou spécieux : que dire du comédien qui ayant recouvert d’un plutôt joli tissu sa partenaire installée à quatre pattes, en fait le siège sur lequel il se pose ?
X.J. fait piailler et gesticuler ses camarades : soit à la toute fin Géronte et Lisette en choeur : « Dès qu’on peut se fair’la malle on monte le cheval Pégase, on met les gaz et on s’en va ! » mais Frontin ex-prétendant de Lisette leur dédie un : « Poufiasse ! Vieux cageot ! Trainée ! Sale putain ! » L’auteur a souhaité qu’on rigole pendant près de deux heures, quitte à faire chanter par les copains, micro en main, des vieux airs-culte de Jonhny Hallyday, Yves Montand et toutim. La vraie comedia dell’arte a du souci à se faire avec lui et ces comédiens qui singent des "même pas amateurs", certains sur-jouant et d’autres sous-jouant , mais tous gesticulant ou se dandinant. Mention spéciale pour le phénoménal Tchadvar Penchev en perruque et vrai costume Louis XIV qui, devenu Monsieur-Valère, fait un numéro précieux en plutôt-Madame.
Xavier Jaillard a collectionné des Molières en tant que meilleur adaptateur, entre autres, d’un spectacle privé, ce méchant Molière-ci qui nous vend la mèche à tout va est plutôt du genre éméché. Mais le public : ex-profs du secondaire (?) et charmants camarades des comédiens, se sentant peut-être vengé cette matinée-là, hoquetait de rire.
Théâtre du Petit Hébertot, du mardi au samedi à 20h30, dimanche à 16h30. Réservations : 01 42 93 13 04

24 avril 2011

Julien Gracq, Un balcon en forêt

La « drôle de guerre » - l’amour - la mort
Mise en voix par Eric Chartier

Julien Gracq qu’Eric Chartier a rencontré en 1991 et qui lui a donné ses écrits, les lui a aussi dédicacés : « A Eric Chartier dont la voix réaccorde le public à la littérature. » Ne pas naïvement chercher le verbe réaccorder dans un dictionnaire, mais penser peut-être à ce personnage à l’oreille absolue que vos grands-parents convoquaient régulièrement pour accorder leur instrument. Mais d’abord aimer ce trio-là : ‘voix-public-littérature’. Eric Chartier n’est pas seulement un comédien très ‘physique’ à la voix et à la présence qui envoûtent et réconfortent, c’est un chevalier servant et sans peur de ses écrivains de dilection : Rousseau, Chateaubriand, Flaubert, Stendhal, Céline et Proust.
Pas de gesticulations ni même de simples gestuelles destinées à captiver et retenir l’attention d’un public qu’il fascine pendant près de deux heures sur le plateau qu’il n’arpente surtout pas. Chemise et pantalon noirs, il est debout côté cour sur la scène de ce théâtre si singulier au cœur de l’Ile Saint Louis qui convie toutes sortes de musiciens étonnants, qu’aime Michael Lonsdale qui y est souvent le très-bien venu et où, en cette saison, se donnent un Tartuffe et un Godot.
Eric Chartier, intense, dense et charnel, dit et vit Julien Gracq dont on aimerait que la consonne finale de son pseudonyme cédât la place à la voyelle « e » parce que « Le dire est la célébration de l’écriture » et que selon Mallarmé qu’il aime citer « Rien ne demeurera sans être proféré ».
Théâtre de L’Ile Saint -Louis- Paul Rey, du mercredi au samedi à 21 heures, dimanche et jours féries : 17h30 , jusqu’au 5 juillet. Réservations : 01 46 33 48 65.

17 avril 2011

Prends carpe à toi mon lapin !

Une création de Clair de Dune Compagnie
Au départ, sur scène, trois comédiennes et cinq comédiens, mais à l’arrivée ce sont quatre presque vrais-bons couples: cherchez l’erreur ? non, mais faites confiance à une équipe parfaitement rôdée de camarades qui levant leur verres s’amusent follement sur une scène où ils se donnent à fond. On vous suggère aussi de tirer votre chapeau (des chapeaux ils en arborent énormément) devant leur démarche accueillie par La Folie Théâtre : ces derniers mois des temps - durs -nous ont valu des spectacles à personnage unique réduisant la scène à un lieu de conférence voire de performance en solo.
Ici, sur le plateau ils sont en fait neuf : un homme au visage inspiré, en chemise et pantalon blancs, pieds nus, que l’on découvre au prologue, guitare en mains assis sur le bord de la scène, donne le ton et sa musique va nous mener d’épisodes en épisodes. Il arrive, les personnages se figent, et c’est très bien ainsi parce que tout peut alors repartir. Mariage à Vaucresson sur Marne, avec discours, prêtre belge et déjeuner au champagne ou mousseux : nos huit personnages, assis à la table nuptiale sur des chaises pliantes tour à tour redeviendront des enfants à coup de sketches du genre : « Moi, quand je serai grand, je voudrais être… ». Et puis, deux à deux ou ensemble, ils disent ce qu’ils éprouvent les uns pour les autres. On aime. Les voilà qui dansent et qui chantent : Trenet, Brassens. Marions-nous donc tous, non ?
Les comédiens généreux tiennent la salle à bon bout de bras : elles, suaves ou détonantes vous ciblent, eux seraient plutôt du genre volubiles jusqu’à en devenir intempestifs. La mise en scène avec effets spéciaux font tanguer.
Nous avons tangué avec eux.
La Folie Théâtre, du jeudi au samedi à 20h30 et dimanche à 16h30 jusqu’au 15 mai. Réservations : 01 43 55 14 80

Le piano rouge,

Adaptation de Christiane Marchewska d’après le livre de Tosca Marmor
Mise en scène de Marine Gandibleu, avec Agata Rabiller et Christiane Marchewska
Le livre de Tosca Marmor ( un pseudonyme ?) est très épais, comme nous le confie Christiane Marchewska . L’ayant découvert par hasard et aimé d’emblée, elle et son équipe nous le proposent sous forme de spectacle court mais dans une mise en scène originale et réaliste : une partie des spectateurs sont assis sur scène, devant des petites tables de bistrot évoquant celles du fameux café-terrasse du Jardin du Luxembourg, dans les années 1955-1965.
La serveuse en mini-jupe d’alors vive, jeune et pimpante apporte les boissons. Christiane Marchewska en gracieuse robe mi-longue est installée à une table à l’avant-scène : décalage voulu. Voix musicale, tour à tour chaude, suave, neutre ou simplement dramatique, gestes gracieux elle s’est mise à évoquer Tosca, femme généreuse au parcours bouleversant. Née dans une famille juive, dans les années 1940 elle et sa famille subissent tout ce que nous ne connaissons que trop ou peut-être pas encore assez. Leur itinéraire : Kiev, Vienne, Auschwitz, Ravensbrück, soit la déportation, les tortures, le sadisme d’êtres monstrueux, des marées de sang, une mort qui rôde mais rend la vie plus désirable et plus belle encore. Elle cite des chiffres, donne des dates, et en contrepoint la gentille serveuse intervient chantant des airs guillerets et optimistes rendus populaires par Sacha Distel, Dalida, Sylvie Vartan, Nino Ferrer ou Régine, tous formés par Tosca. En effet telle est la deuxième vie de celle qui , rescapée des camps de la mort, a décidé d’aller vivre à Paris pour y devenir le professeur de chant - elle sait qu’elle en a les capacités- de ces stars dites « de variété ». La dame qui a tant souffert a perdu toutes traces de ce fils qu’elle évoque, invoque et dont elle nous montre la photo. Pourtant pas un instant le spectacle généreux ne vire au mélo.
Théâtre du Nord-Ouest, dans le cadre du cycle Sartre, Camus, De Gaulle et la politique. Jusqu’au 31 décembre 2011.
Dates et réservations : 01 47 70 32 75 et www.theatredunordouest.com

16 avril 2011

Les épouvantails

Texte et mise en scène de Laurent Leclerc
Avec Laurent Leclerc et Margaux Delafon
Les épouvantails, ce sont es croix de bois recouvertes de pardessus avec chapeaux à l’ancienne destinés à faire fuir des oiseaux tentant de récupérer les graines semées par le paysan dans son champ. Mais on sait bien que, très vite, ces oiseaux se perchent sur les manches ou la tête de ce qui ne les épouvante plus et se mettent à picorer.
Ce texte ambitieux veut aller dans beaucoup de sens à la fois, mais paradoxalement, on finit par ne plus y comprendre grand chose. Ils sont deux, jeunes et beaux dans une mise en scène tous azimuts qui se veut fulgurante…. noir … et qui ira jusqu’à leur faire manier un chalumeau (l’extincteur est tout près, ne vous inquiétez pas) mais leur combat ?… re-noir. Lutte de la classe ouvrière : oui, non, ou même pas. Lui et Elle ont décidé de braquer leur ancien patron et de faire un casse chez lui. « Pour faire un casse il faut être jeune ». Confidences d’elle (ou peut-être de lui ): « J’ai fait des projets et je m’y tiens » et encore « J’ai de l’argent pour démarrer » et aussi « Moi, les affaires ça me connaît ». Des jeux de mots faciles, pour des échanges qui se voudraient beckettiens. Re-noir. Au centre de la scène un vieux-faux poste de télé émet des images insensées et derrière lui surgissent des marionnettes que les comédiens manipuleront. Séquence suivante : un revolver est brandi par… nouvelles marionnettes. Noir. Des bruits atroces. Les projecteurs s’allument, s’éteignent et se rallument « Braquage chez votre ancien patron »… Et de nouveaux échanges entre les personnages, qui ne mènent à rien. Ils agitent un revolver, des bruits atroces font sursauter un public qui a commencé à décrocher. C’est dommage, car les comédiens jeunes et talentueux se donnent beaucoup de mal, et que la mise en scène est ingénieuse.
Théâtre Les Déchargeurs, du mardi au samedi à 20h, jusqu’au 21 mai. Réservations : 01 42 36 70 56

12 avril 2011

Le silence de la mer

De Vercors,
Mise en scène de Serge Dekramer
Le décor est minimaliste mais chaleureux : une petite table ronde recouverte d’un gracieux napperon à l’ancienne, une autre, « de travail » comporte un tiroir, peu de sièges. Assis, un homme âgé et une jeune fille occupée à broder ; on frappe trois fois à la porte, elle va ouvrir. Entre un homme en uniforme d’officier allemand qui se présente : Werner von Ebrennac (Clin d’œil de l’auteur : un nom pareil, si tant est que Werner veuille dire Vincent et qu’ Ebrennac dans cette France du Sud laisse penser que celui qui le porte descend de Huguenots français ayant émigré en Germanie pour cause de persécutions ). « Je suis désolé… Cela était naturellement nécessaire » : l’homme, un occupant, a reçu ordre de résider chez le vieil oncle et sa nièce. « Je me chaufferai quelques minutes à votre feu », mais « l’hiver en France est une douce saison ». « Maintenant j’ai besoin de la France, je demande qu’elle m’accueille », « les obstacles seront surmontés ».
Peine perdue : il n’y aura jamais de réponse, les hébergeurs forcés se sont d’un accord commun et tacite murés dans le silence apparent de la mer, mais la mer peut aussi piailler, mugir ou rugir, n’est-ce pas ? L’homme va tout leur dire de lui-même, de son père, grand patriote et qui aimait la France, de sa profession avant d’être mobilisé, de sa carrière de musicien, de son amour de la littérature française qu’il connaît parfaitement, de son interprétation des causes du conflit mais de ses espoirs et de son optimisme quasiment romantique : « De ceci il sortira de grandes choses ». Pendant toute la pièce la partie adverse restera muette mais le jeu des deux comédiens toujours face au public, ce qui ne pouvait être que le seul vrai parti pris, nous fait partager leurs émotions, leurs réticences et leur approbation de ce que dit cet hôte intempestif, et le déchirement dû à leur devoir de patriotisme. Soit : oui, l’homme semble sincère et généreux, mais non, nous ne pouvons pas admettre qu’il le soit, nationalisme oblige, et puis entre lui et nous, il y a tant de vies déjà gâchées et de destins amputés.
Musiques forcément harmonieuses avec toccatas, et chants militaires. Noirs et pénombres. Werner a compris qu’il fallait qu’il ôte son uniforme, et redevienne… peu importe. Chaque fois qu’il quitte l’oncle et sa nièce, il leur souhaite une bonne nuit. Il les quittera pour passer une semaine à Paris, dont il reviendra plus perplexe que jamais. La jeune fille est maintenant prête à admettre son honnêteté autant qu’à lui manifester son admiration et son adoration, lui cet homme mi-doutes et mi-convictions : « Mon Dieu montrez-moi mon devoir ». Werner tente de la prendre dans ses bras. Toc-Toc-Toc. C’est l’oncle.
Werner décide de rejoindre son armée en campagne, sur le front-Est de celle-ci, dont on sait qu’il est plus que dangereux.
Il tourne les talons, l’oncle et la nièce rejoignent la coulisse. Et nous autres les guettons à leur sortie de scène pour leur dire que nous avons vibré, et admiré leurs interprétations, vraies performances, mais surtout leur authenticité.
Théâtre du Nord-Ouest, dans le cadre du cycle Sartre, Camus, de Gaulle et la politique, jusqu’au 31 décembre.
Dates et réservations : 01 47 70 32 75 et www. theatredunordouest.com

10 avril 2011

La Bataille de Kosovo - 1389- Bojna Kosovou

Chant épique anonyme, traduction et adaptation de Nathalie Hamel
Reprise au théâtre du Nord-Ouest où nous l’avions découverte, cette fresque historique vise à nous réconcilier avec nous-mêmes : en effet, s’il s’agit bien de la guerre rapide, violente, apocalyptique qui opposa au 14ème siècle de notre ère Serbes et Ottomans, donc Chrétiens et Musulmans, et dont l’issue n’en fut pas vraiment une, il s’agit plus encore de nous montrer la noblesse de l’engagement de tous ces guerriers, probablement nos ancêtres à tous, tant nos arbres généalogiques s’entrecroisent depuis des siècles.
Quatorze comédiens et comédiennes, jeunes, beaux, troublants, véhéments ou hiératiques, mais surtout et d’abord habités, sont les protagonistes de cette épopée. Parmi les gestes qu’ils accomplissent le rite de se signer, d’automatique en devient presque sensuel. Princes et d’abord guerriers, ce sont des hommes de conviction aux croyances fortes, si bien que leurs inévitables doutes et souffrances très vite vont nous atteindre.
Certains d’entre eux s’expriment en langue serbe, mais rien à voir avec un désir de couleur locale ; ils sont vraiment avec nous comme nous sommes avec eux : aucun besoin de doublage. Des chants naissent entonnés par tous les comédiens. On vibre. Les costumes superbes de Nathalie Hamel ressuscitent voluptueusement une époque qu’elle aime tant.
Théâtre du Nord-Ouest, dans le cadre du cycle « Sartre, Camus, de Gaulle et la politique » en alternance jusqu’au 31 décembre. Dates et réservations : 01 47 70 32 75 et www.theatredunordouest.com

09 avril 2011

Derniers remords avant l’oubli

de Jean-Luc Lagarce
Mise en scène Serge Lipszyc
Aux côtés de Rabelais, La Fontaine, Saint-Simon et Maupassant, Lagarce est au programme - entre autres - de l‘agrégation de lettres modernes en 2012, mais la version de cette pièce programmée par le théâtre du Ranelagh nous la fait apprécier plus encore. Cela se donne dans le foyer du plus joli théâtre de tout Paris avec sa sculpturale cheminée où ont été disposées des tables de bistrot autour desquelles s’est installé un public devant des verres. Six comédiens en tenues décontractées évoluent entre ces tables, et leur partition en devient plus qu’étonnante sous des allures d’évocations de souvenirs agréables ou non, d’épisodes de leurs vies dont il faut qu’ils se défassent sous peine de souffrir et aussi d’éprouver de la rancœur envers les êtres qu’ils ont cru aimer. Les ont-ils vraiment aimés un temps ? Lagarce s’attache à faire douter de tout et déteste ceux qui ont la « sordide mémoire des chiffres ». Ici ses personnages se parlent à eux-mêmes et plus ils parlent, moins ils sont sûrs de ce qu’ils disent. Ils font et défont les demandes et les réponses, interrogent, scrutent, sondent les mots : ces pères et mères qui font que nous ne sommes que ce que nous sommes. .. « taciturne », « tricher » , « ensemble ». Ses personnages devenus de plus en plus charnels et touchants et le décalage que souhaite l’auteur et le doute qui l’habite nous troublent : « Je ne sais rien…dis à ta mère. »
Le plus jeune des personnages féminins, d’abord au balcon puis descendue dans la salle fait régulièrement flasher son appareil de photos. Souhaite-t-elle tout cibler, immortaliser ou veut-elle simplement rendre compte ?
Théâtre du Ranelagh, jusqu’au 21 mai, à 19 heures. Réservations : 01 42 88 64 44

Scènes de chasse en Bavière

de Marin Sperr
Mise en scène : Nicole Gros
L’auteur a écrit cette pièce dans les années 1960: il était âgé d’une vingtaine d’années et cela
nous vaut encore des révoltes et des remises en question. Mais il voulait dire son amour pour cette Basse Bavière chaleureuse, autant que son désamour pour ce prétendu solide bon sens paysan souvent exprimé à l’aide d’idées reçues, échangées par des villageois qui « éclusent » des litres de bière avec leurs voisins, puis rentrés chez eux s’endorment ; et le lendemain repartent aux champs, puisque le travail est le premier des devoirs de l’homme : « Arbeit macht frei ». Les femmes en savent quelque chose, elles qui, privées de leurs maris par la guerre un temps ou définitivement ont hérité de tant de responsabilités. Elles sont mères d’abord, chefs de clans, quitte à se faire remettre en question par leurs enfants ou ceux de la mère d’à côté.
Le jeune Abram, après quelques années d’incarcération (chef d’inculpation ?) est revenu au village vivre chez sa mère. Il a peut-être eu une relation avec la Tonka, sémillante fille dite facile. Il lui a peut-être aussi fait un enfant, mais il a montré tant de tendresse pour ce Rovo semi-demeuré, fils de la paysanne d’à côté que, cette fois il est traité d’homosexuel, raillé par tous et persécuté, banni. Tout bascule ensuite dans la violence et le crime. Mais les villageois, bourgmestre en tête, décident d’‘enterrer’ l’affaire, et se préparent à la nouvelle moisson, en trinquant. Eméchés, ils entament des danses plus ou moins folkloriques.
La mise en scène est très rythmée, l’utilisation de l’espace scénique intéressante, avec dégringolades d’escaliers, courses poursuites et cavalcades efficaces : on déplace chaises et tabourets, tréteaux et planches pour improviser des tables. Maniement systématique de seaux, de paniers, des sacs à grains, contribuent au réalisme. Quatorze comédiens convaincants évoluent énergiquement sur les planches, certains les ‘brûlent’ fougueusement : particulièrement Isabelle Desalos : la fille de joie, Jeff Esperansa : Abram et Ludovic Coquin : Rovo.
Théâtre du Nord-Ouest dans le cadre du cycle « Sartre, Camus, De Gaulle et la politique », jusqu’au 31 décembre. Dates et réservations : 01 47 70 32 75

04 avril 2011

L’art d’être grand père

d’après Georges et Victor HUGO
Adaptation et mise en scène Vincent Colin
Avec Albert Delpy et Héloïse Godet

1877 : Victor Hugo est âgé de 75 ans, il lui en reste 8 avant de quitter cette terre et, pleuré par une nation, d’être accueilli au Panthéon. Il vit à Guernesey avec ses deux petits enfants Georges et Jeanne (qui fut un jour « au pain sec dans le cabinet noir ») orphelins de père. Ils font revenir en enfance ce « pépé » débonnaire qu’ils nomment « Papapa ». Lui joue le jeu, s’émerveillant d’être capable de le faire. Plus qu’attentionné, tendre, truculent et même clownesque, il ne va pas jusqu’à se mettre à quatre pattes pour se laisser chevaucher par son descendant comme le faisait Henri IV, mais on n’en est pas loin. Soupçonne-t-il qu’en 1902, année du centenaire de sa naissance, son petit-fils Georges écrira un touchant « Mon grand-père » ?
Son « art d’être… » a été qualifié de surréaliste parce qu’Hugo-le visionnaire se laisse aller à des réflexions, semi-aphorismes et autres jolies phrases qui, le surprenant, l’enchantent. Mais vigilant bien sûr-comment ne pas l’être quand on a de telles responsabilités- il est heureux parce qu’il hérite d’une vocation de plus, lui qui n’a jamais admis que son propre père n’ait pas parfaitement accompli sa mission.
Décor et dispositif scéniques coloriés et astucieux avec, sur un petit écran rond central, des projections de ses caricatures rigolotes. Bruitages de bon aloi. Musique ? un piano est là et la comédienne, pétulante et froufroutante Jeanne en robe blanche à volants, danse, pieds nus, traversant et re-retraversant la scène, s’y installe pour interpréter classiquement un répertoire romantique. Mais sur son siège le vieux monsieur barbu s’est mis à ronfler. Sieste salutaire pendant laquelle les commentaires de Georges visent à nous attendrir.
Albert Delpy est un Victor au sourire rassurant; Héloïse Godet, présence lumineuse, a une voix fraîche. Conviez vos petits enfants à venir découvrir ce Totor, dont on ne sait même plus si les œuvres majeures seront encore au programme des collèges et lycées aux recyclages incessants.
Théâtre Le Lucernaire, du mardi au samedi à 20 heures. Réservations : 01 45 44 57 34.

03 avril 2011

La banalité du mal

de Christine Brückner, traduction Patricia Thibault
Mise en scène Jean-Paul Sermadiras avec Patricia Thibault
Donc, au départ l’incontournable Hannah Arendt et la fascination de la dramaturge pour Eva Braun dont on croit savoir tout, dont on ne sait peut-être pas grand chose, dont on ne saura probablement jamais rien ou qu’elle invente et ré-invente. Elle le fait amicalement, généreusement, presque amoureusement, quitte à nous présenter un personnage attendrissant pour interview voyez magazine intello-branché . Un fauteuil rouge, un tapis rouge, un rideau rouge mais au milieu duquel, par une fente, la comédienne passe la main pour récupérer un verre ou une coupe pleine. Vibrations sonores destinées à faire augurer le pire. Eva a des états d’âme et des envies de se supprimer. La grande et belle comédienne joue sobrement et la mise en scène est dépouillée. De la banalité ! mais où est donc ce mal-là ? Plusieurs générations en auraient souffert silencieusement avant d’exploser. Pour Eva selon Christine et à propos d’Adolf : « Il n’a pas toujours fait ce qu’il voulait » .
La Manufacture des Abbesses, du mardi au jeudi à 21 heures. Réservations 01 42 33 42 03

Cet été-là à Socoa

de Claudette Lawrence
Mise en scène Clément Rouault
Socoa et son vieux fort d’où l’on scrute la mer guettant la flotte de l’ennemi. Mais ici où et qui est l’ennemi ? Ce pourrait être seulement le temps qui, invalidant tout, rend tout irréversible puisque caduc. Années 1970 : Isabelle, la quarantaine ( son mari est mort) et leur fils de 15 ans : Samuel . Revenue d’Afrique avec lui, elle séjourne chez sa mère qui a invité un jeune filleul : Michel, également âgé de 15 ans, à passer des vacances de rêve et familiales. Métaphysique ou révolté, il est d’abord coincé-buté, et Isabelle qui n’a pas eu le bon sens ou le courage de percevoir que son propre fils l’était aussi, fond devant l’«ado» adorable. Qu’a-t-elle à perdre, qu’a-t-il à gagner?
Ils deviennent amants éperdus, chacun selon son rythme, veillant bien sûr à ce que les copains et la grand-mère ne se doutent de rien. Quand ce sera le cas, l’aïeule, femme de caractère et généreuse, réagira intelligemment mais tout finira très mal bien sûr, Michel se sentant piégé.
Six comédiens charnels: le troisième jeune homme est un copain de Samuel et Michel à la présence épisodique, et le cinquième monsieur est un semi-dandy, sorte d’alter-ego de feu l’époux d’Isabelle. Des ‘noirs’ salutaires et des musiques-pauses bien dosées ; petit bémol : une mise en scène avec un décor explicite et si chargé qu’il en devient presque intempestif. Mais le tout s’affiche généreux.
Théâtre Essaïon, jusqu’au 9 avril, du jeudi au samedi à 20 heures.
Réservations: 01 42 78 46 42.