30 mai 2011

Chute d’une nation (épisode 1) La petite phrase

De Yann Reuzeau, mise en scène de l’auteur
La Manufacture des Abbesses programme actuellement cette quadrilogie fascinante, dont le titre s’il avait été LA chute d’une nation, serait devenu anecdotique, en ces temps de pré-pré-primaires pour élection présidentielle, soit cette sacro-sainte actualité pour accros à l’info. L’auteur consciencieux et méticuleux a sollicité la collaboration d’un élu montmartrois pour que cette saga juste et convaincante devienne pédagogique.
Deux hommes, de gauche bien sûr : le plus mûr (redoutable Yvan Lambert) a depuis toujours l’ambition de jouer un rôle politique de premier ordre, bien qu’accusé d’avoir eu une conduite irrégulière et commis des erreurs tactiques, voire pire. L’autre, son cadet au si bon charisme (Walter Hotton) doute de ses propres talents. Il sera récupéré par une ambition politique, à son corps presque défendant, encouragé par des collaborateurs qui lui font confiance, l’apprécient, l’aiment et dont on ne doute pas de la sincérité. Mais dans de pareilles sphères l’ambition n’est-elle pas une maladie archi-contagieuse et ces charmantes collaboratrices
(Sophie Vonlanthen et Leïla Moguez qui mènent la danse) ne sont-elles pas en train de faire leurs gammes ? Ne pas anticiper. Le match Perkis-Vampel sera serré. Sur scène deux univers jumeaux avec éléments de décors bien maniés, presque bousculés, et des déplacements malins avec voix off et noirs salutaires. Sept comédiens et comédiennes tous remarquables, même si dans l’urgence certains parlent si vite qu’on a un peu de mal à les suivre. Mais à la télé et à la radio aujourd’hui, c’est ainsi.
Manufacture des Abbesses, voir dates et programmations. Réservations : 01 42 33 42 03.

Love Letters

de A-R Gurney
Mise en scène d’Isa Mercure et Gilles Guillot
Avec Isa Mercure et Gilles Guillot
Succès international, œuvre traduite en 30 langues, régulièrement servie par des comédiens plus que prestigieux. L’auteur précise que, sur la scène, ses personnages ne devront jamais se regarder puisqu’ils communiquent uniquement par lettres. Au temps du portable incontournable, c’est bien vu. Alexa et Thomas s’envoient des lettres depuis qu’ils maîtrisent l’écriture, disons vers leurs 8 ans. Ils le feront jusqu’à une soixantaine légèrement dépassée. Au départ cela donne « et maintenant on va arrêter de s’écrire », « tout le monde devrait écrire », « on est bien obligés d’écrire », « tu me manques » etc. Les comédiens attablés à des pupitres pour salle de classe d’antan font mine de lire les feuilles qu’ils déposent ensuite soigneusement sur leurs tables. Quelques décennies plus tard, cela devient : Lui « on est dans un beau merdier », « « j’ai parlé avec mon psychiatre », « j’envisage de me présenter au Sénat ». Quelques séquences plus loin : « le moment est venu de parler », « reviens, je fais des plans ». Musique off : soit ‘Only you’ en version originale. Bilan : Lui « j’ai tellement aimé écrire des lettres ». Face public et à jardin Isa Mercure est hiératique, et côté cour Gilles Guillot qui se démène ressemblant à un presque présentateur-télé…
Le Lucernaire, du mardi au samedi à 21 heures, jusqu’au 2 juillet. Réservations : 01 45 44 57 34.

27 mai 2011

Le Capitaine - Il Capitano Fracasse

librement inspiré du roman de Théophile Gautier. Adaptation et mise en scène : Jean-Renaud Garcia
Le Théâtre 14 prend régulièrement des risques en proposant des pièces qui remettent le monde en question; cette fois il n’en prend aucun et c’est parfait ainsi puisqu’il nous offre un divertissement d’excellence, hommage à Théophile dont on célèbre le bicentenaire de la naissance. Douze comédiens se retrouvent sur le vaste plateau, d’abord presque nu, avec pour toile de fond un écran bleu azur. A l’avant-scène un léger rideau orangé sera tiré et détiré une bonne dizaine de fois pendant ce spectacle de deux heures (sans un entracte qui n’aurait servi à rien) pour nous faire découvrir des meubles et accessoires parlants… et puis ces vrais candélabres à l’avant-scène. Jean-Renaud Garcia est un recruteur de talents tous azimuts et l’orchestrateur de comédiens qu’il fait évoluer d’une manière séduisante ; il est aussi donneur du ‘la’ à ses camarades qu’il fait chanter a cappella et divinement bien.
Sorte de saga dix-neuvième à la française, dont l’intrigue est le pari risqué d’un authentique baron, amoureux d’une belle Isabelle comédienne et qui, pour succéder à un certain Matamore-mort, montera sur les planches et s’en ira en « tournées » avant que la troupe, devenue une famille, se soit vu attribuer une salle de théâtre où l’on suppose que toutes sortes de foules, aristos en tête, se presseront.
Ruptures de rythmes, scènes tendres à deux, comédiens venus du fond de la salle qui débarquent sur scène, mais aussi séquences du genre film au ralenti et duels à la Louis XIII réglés parfaitement, soit un festival qui se donne jusqu’au début juillet dans la capitale.
Théâtre 14, mercredi et jeudi à 19h, vendredi et mardi à 20 h 30, samedi à 16h et 20h 30. Réservations : 01 45 45 49 77

26 mai 2011

La nuit dernière

de Christian Morel de Sarcus
Mise en scène Alexandre Laurent
Divorcer tue : œuvre de cet auteur si singulier au style et au langage flamboyants a été créée en 2009 au Théâtre du Nord-Ouest. Parloir l’a suivie, qui mettait en scène un couple disjoint. On est ici dans la même thématique, et une des toutes premières répliques d’Eliane confrontée à Pierre son époux est « Je veux récupérer ma liberté ». Plus tard, il lui demande « Quels sont mes torts ? » Elle répond « d’exister ».
Loin d’être la simple autopsie d’un échec, cette dernière nuit ressemble à celle d’une ‘cerisaie’ picarde qu’on va vendre ou abandonner et où, dans la nuit, est organisé un dernier feu d’artifice (« artifices » selon l’auteur ?) Elle séduit parce qu’elle comporte plusieurs pièces dans la pièce et que des personnages secondaires deviennent, un temps, principaux.
Elle fait se côtoyer des univers que l’auteur connaît mieux que bien : celui des mondains pour lesquels la vie n’est qu’une « suite de consommations, de bons moments » et celui de l’écrivain tourmenté qui les côtoie pour mieux les fuir, se réfugiant dans son bureau, avec un revolver dans le tiroir de sa table.
Ne rien dire de plus des coups de théâtre éventuels et de cette fin qui n’en est peut-être pas une, non plus que de ce qui la rend dérangeante. Mais au menu, il y a eu, par ordre alphabétique: échecs, espoirs, folie, frustrations (« ma jeunesse ! brûlante, désespérée, un désert de chair. ») ; et encore : justice, tentations, trahisons. Dans le désordre cela donnerait : Dieu, le monde et moi, ou encore : la mort par suicide et la tentation de commettre un crime, mais aussi « les femmes, qu’il faut marier vite, puisqu’elles sont toutes élevées de la même façon, ni pour être heureuses, ni pour rendre heureux ».
Alexandre Laurent responsable de la mise en scène d’une pièce aussi dérangeante utilise efficacement cette étonnante salle Laborey. Il y dirige ses quatorze comédiens qui donnent le meilleur d’eux-mêmes avec habilité, fermeté, humour et tendresse. Les déplacements, les lumières et les musiques de fond sont parfaitement choisis, assortis et régis. Nous avons aimé.
Théâtre du Nord-Ouest, dans le cadre du cycle Sartre, Camus, De Gaulle et la politique, jusqu’au 31 décembre, voir dates et réservations : 01 47 70 32 75

23 mai 2011

Une liaison pornographique

de Philippe Blasband
Mise en scène d’Olindo Cavadini, avec Françoise Dehlinger et Jean-Paul Cessey.
Du même auteur, il y eut en 1993 « Une chose intime » laquelle préludait à cette œuvre-ci, qui aurait pu aussi s’intituler « Voyez voyeurisme ». Mais pour nous, ce spectacle serait plutôt « rentrez chez vous, il n’y a rien (ou vraiment rien eu) à voir ». Quant à la liaison?…
Un petit pépé et une petite mémé malins, c’est sûr, ne se sont pas forcément rencontrés sur facebook et la clique. Re-surgissement d’une libido torride puisque, et cela est bien connu, à leurs âges ils sont en manque de ce que l’on nommait joliment autrefois des parties de jambes en l’air. Notez qu’ils auraient pu se rencontrer au bistrot du coin devant un bon bock (l’auteur étant belge) pour faire simplement des mots croisés, lire et commenter les quotidiens posés sur le comptoir.
Au centre de la scène un panneau de tissu blanc où seront projetées des séquences vidéo remuantes. A votre gauche et à votre droite un joli musicien et une très séduisante musicienne : violoncelle et contrebasse qui ponctuent et précèdent le texte et interviennent délicieusement, surtout quand Lui et Elle ont disparu.
Mais, au final, que retenir de cette évocation de petites pratiques et manipulations hygiéniques pour soixantenaires émoustillables ?
Théâtre du Guichet Montparnasse, mercredi, jeudi, vendredi, samedi à 20 h 30. Réservations : 01 43 27 88 61

21 mai 2011

L’échange

de Paul Claudel
Mise en scène Xavier Lemaire
Avec Isabelle Andréani, Grégori Baquet, Gaëlle Billaut-Danno, Xavier Lemaire.
Le duo Xavier Lemaire-Isabelle Andréani que nous avons tant aimé grâce à Musset entre autres, et Gaëlle Billaut-Danno qui vient d’être une George Sand superbe dans La dernière nuit de Marie-Françoise Hans, ont pour partenaire Gregori Baquet, comédien à la présence abasourdissante. Ils nous proposent la seconde version de cet Echange publiée en 1951 que le metteur en scène juge « plus essentielle (…) plus moderne » mais « moins authentique » que la première. Donc, une fois encore « l’échange est échangé » et Claudel claudélisé tel qu’en lui-même, et ré-installé dans ses démarches et son langage singuliers. Précurseur, peut-être, mais également tributaire de son époque, de son univers et d’une pseudo-naïveté langagière qui risquerait aujourd’hui d’être décrétée un brin artificielle.
L’auteur cherche-t-il à nous faire comprendre qu’un homme en vaut bien un autre ? Que les femmes peuvent faire de leurs partenaires des faibles ou même des pervers ? Que le mariage de trop jeunes épousées met les époux en porte-à-faux ? Qu’une grossesse rapide éloignerait le mari d’une future mère ? Et surtout que l’argent?… Est-ce cela qui paraît si ‘moderne’ aux yeux de Xavier Lemaire ? Côté décor : soit le siège de la balançoire, que lui et elle enfourchent ensemble pour s’y dire ce qu’ils ont sur le cœur, et que récupèrent très brillamment, l’un après l’autre, leurs deux ‘échangeurs’ déchaînés. Aérienne, elle vogue et nos enfances aussi ; en fond sonore l’océan murmure. Côté jardin, voyez le bungalow où se réfugie Marthe-Marie épouse et future mère de l’enfant de Louis Laine et, tout contre, une corde à linge chargée, élément rassurant. Côté cour : des pontons mènent à l’eau ; ce sont des sortes de pistes sur lesquelles les comédiens dansent quand leur partition les y incite. Les ponctuations musicales et les lumières vous séduiront.
Théâtre Mouffetard, jusqu’au 3 juillet, du mercredi au samedi à 20h30, dimanche à 15 h. Réservations : 01 43 11 11 99.
Et en Avignon, Festival Off, du 8 au 31 juillet au Théâtre La Luna.

18 mai 2011

Les amnésiques n’ont rien vécu d’inoubliable

de Hervé Le Tellier
Mise en scène : Frédéric Cherboeuf, avec Isabelle Cagnat et Etienne Coquereau
Au centre de la scène une vraie baignoire, à gauche un siège de WC ; derrière, un portemanteau avec des habits clairs, à droite une petite table, bouteille etc... Emergent de la baignoire la tête et le torse de l’homme, quarantenaire que la calvitie rejoint, mais plutôt beau gosse. Il jette à terre le livre qu’il a à la main. On entend Julien Clerc : « fâââmmes, je vous ai-ai-ai-me », mais vite une voix féminine intervient : « A quoi tu penses ? » Il répond que quand il s’agit d’un parfum, « le nez est plus près du cœur que les yeux »… « A quoi tu penses ? » Il dit le texte de cette ballade irlandaise « Down by the Sally Gardens » où la femme demande à son homme d’envisager l’amour harmonieusement, mais où lui, bêtasson, n’est pas du même avis. « A quoi tu penses ? » sera la seule phrase émise une cinquantaine de fois par sa partenaire pendant les quatre cinquièmes de la pièce (statistiques, que de crimes on commet en votre nom !) A la va-vite, Lui donnera toutes sortes de réponses anodines ou préméditées à sa partenaire : pseudo-aphorismes ou presque maximes. On aura même droit à cette mise en garde de tout prof de lettres : « ne pas utiliser ‘par contre,’ mais ‘en revanche’ ». Le Tellier, membre de l’Oulipo, héritier du surréaliste donc, serait aussi donneur de leçons.
Mais dans la baignoire où l’eau gargouille ça fricote dur ! Elle, sexy en bikini, se jette sur lui et lui, sexy-plus n’est pas contre, mais plutôt tout contre (cher Sacha peu cité par notre auteur ). Ils sortent du bain, y rentrent, se brossent mutuellement les dents, elle le shampooine, ils se crachent au visage, jettent les cendres de leur cigarette mutuelle dans l’eau… elle, lui maintient la tête dans cette eau-là.
Et toujours « aqua tu penses ? ».
Ils en sortent… peignoirs, s’il vous plaît ! mais ça repart pour mieux replonger. Et la ménagère de bien plus de cinquante ans : « sales gosses !... c’est donc ça l’amour ? »
Jubilatoire, parce que les comédiens impeccables parfaitement éclairés, charnels et drolatiques sont beaux, et que, côté mise en scène et en espace, tout baigne. Mais est-on vraiment au théâtre ?
Le Lucernaire, du mardi au samedi à 19h. Réservations : 01 45 44 57 34

16 mai 2011

Sainte Thérèse de Lisieux, histoire d’une âme

Pièce écrite et mise en scène par Michel Pascal, d’après les écrits de Thérèse de Lisieux.
Musique de David Alan-Nihil, avec Eva Hernandez.
Des chants montent : ces polyphonies jubilatoires a cappella sont les sœurs de celles qui ont toujours fait un bien infini à nos âmes. Thérèse nous dit son enfance au coeur d’une famille admirable et, très vite, sa confrontation avec la mort. A quatre ans et demi sa mère disparaît, elle sera alors élevée dans un monde d’oncles et tantes. Primesautière, joviale, mais opiniâtre, cette petite-là veut tout et tout de suite. Sent-elle que ses jours sont comptés et qu’elle mourra à vingt-quatre ans? Ses échecs apparents lui servent de marches, et les réponses vagues du Pape qu’elle implore de lui permettre d’entrer au couvent avant l’âge requis, et qui l’obligent donc à la patience, lui font tout accepter. Ses souffrances seront, une fois encore, transfigurées par l’espérance. « Se laisser faire est plus grand et plus efficace que faire soi-même ». Au milieu des épreuves la paix intérieure ne l’abandonne jamais, elle sait qu’elle la doit à celui qu’elle appelle « mon roi chéri » et « l’époux de mon âme ». Il lui a fait comprendre que « sans l’amour, toutes les œuvres ne sont que néant ».
Eva Hernandez, au regard proche de celui de Thérèse sur les photos d’elle que nous aimons, est tout aussi ébouriffante quand elle incarne les personnages masculins qui ont côtoyé la sainte. Comédienne à la voix et à la présence troublantes, elle évolue dans des décors harmonieux, rigoureux et aux lumières simples.
Théâtre des Mathurins, jusqu’au 3 juillet. Du mardi au samedi à 19h, dimanche à 15h. Réservations : 01 42 65 90 00 et 08 92 68 36 22

13 mai 2011

Les Ils

de Jean-Loup Philippe
Mise en scène : Jean-Loup Philippe et Nicolas Plachais, avec Gunther Vanseveren.
Les mots, les lettres, leurs sons, la parole, la bouche qui les émet, le corps qui les conçoit, les oreilles qui les reçoivent : la vie en somme, autant dire l’amour ou les amours, les fraternités et sororités, destinés à se afin de pouvoir engendrer, même au prix de risques insensés… Que tenter de dire encore de l’univers de Jean-Loup Philippe, poète, comédien, romancier, metteur en scène ?
Long prologue constitué de syllabes et de borborygmes musicaux émis en voix off. L’homme élégant en vient de s’asseoir à sa table de travail recouverte d’une nappe rouge sur laquelle il a posé un joli cahier. Derrière lui, sur le mur, un tableau blanc constellé de lettres aux calibres divers dégringolant ou s’envolant dans tous les sens. A gauche de la scène, sur une petite table également recouverte de rouge la maquette d’un trois mâts prêt à traverser les mers à la découverte de continents, mais dont la coque de noix ressemble à ce tonneau où l’on envoie dans la mâture le moussaillon qui criera « terre » lorsqu’une île sera en vue.
L’homme écrit. Les mots et les phrases sont sa raison de vivre ; il les courtise, les tient en laisse, les laisse l’envahir, les rudoie, les poursuit, les accuse d’être responsables de ses maux physiques, moraux ou métaphysiques. Il affirme : « Je dis l’alphabet d’un monde à venir » mais qui sont ces êtres à qui il déclare : « Vous avez tout fermé avec vos mots sucrés » ? Voix modulée qui éberlue, il arpente la scène, s’allonge devant sa table, retourne à son bureau, ré-empoigne son stylo avec volupté. Il dénonce le manque de responsabilité et la dérive de ceux pour qui « la tendresse devient pelure d’oignon ». Ses gestes sont précis et précieux et son regard semble autant questionner le monde extérieur qu’explorer celui qui se meut en lui. Il allume un briquet très ancien, puis une lampe de poche laquelle, dans le noir, il braque sur son public ou qu’il pose sous son menton pour avoir des allures de spectres pour Maison d’Usher, selon Poe. Il sort de dessous sa table un gigantesque sécateur destiné à élaguer…mais quoi ? et se débarrasser de quels ‘Ils’, cette fois ?
De la coulisse parviennent de nouveaux chuintements sensuels : apparaît un personnage courbé, dissimulé sous un costume noir de moine avec capuche. Il tient à la main un bol blanc pour boisson au lait, le tend à Jean-Loup Philippe qui, réticent, finit par le porter à ses lèvres. Coupe ultime ? L’homme noir trottine une fois encore autour de son hôte-otage, puis disparaît. On est à la toute fin de cet épisode initiatique dû à un comédien-auteur dont
Jaques Dutoit (cinéaste et réalisateur expérimental, également metteur en scène de théâtre) dit qu’il « dé-rationnalise, pour incarner le mental qui devient charnel ».
Théâtre du Nord-Ouest, cycle Sartre, Camus, de Gaulle et la politique, jusqu’au 31 décembre 2011. Dates et réservations : 01 47 70 32 75

09 mai 2011

La chute de la maison Usher

d’Edgar Allan Poe
Adaptation et mise en scène : Sylvain Maurice
Composition musicale Alban Darche, avec Jeanne Added (chant), Jean-Baptitste Verquin (jeu), Philippe Rodriguez-Jorda (jeu et manipulation d’objets), Nathalie Darche (piano), Alban Darche (saxophone), Alexis Therain (guitare)
Semi-obscurité dont nous ne sortirons que lors de grands coups de tonnerre, monde qui ressemble à une ‘rêverie de mangeur d’opium’ ; mais au départ un comédien chaleureux qui, à l’avant-scène, dit Edgar Poe magistralement transcrit par Baudelaire.
Roderick Usher a convié son ami d’enfance à le rejoindre dans son vieux manoir, auprès d’un étang d’où montent des vapeurs et autres ‘miasmes fétides’. Il veut se confier à lui. Sa sœur Madeline dont on apprend qu’elle est sa jumelle, soit son alter ego et une de ses raisons d’être, est très mal en point ; quant à lui, sa raison chancelle. Dehors c’est la tempête. Elle meurt, il la met en bière avec son camarade-notre narrateur. Quinze jours après, elle sort de son cercueil, enveloppée de son suaire pour s’effondrer sur ce frère et l’anéantir. L’ami quitte le manoir qui s’écroule à son tour par temps d’orage. Hystéries, imaginations déréglées, terreurs maladives. Tout sur scène est hallucinant : les lumières vibrent, les meubles chancellent : tables et cercueil tournoient, les images projetées à l’arrière-plan rougeoient. Bruitages sinistres et dévastateurs, grincement de portes, formes qui se meuvent fantômatiquement, voix off et vidéos intempestives : tout est dérangeant… mais si beau ! Ils sont six sur scène, une pianiste, un saxophoniste, un guitariste (Lord Usher, il est vrai, accompagnait des ballades avec la sienne), une cantatrice - alias Lady Madeline - vêtue de rouge-sang, à la voix qui entame, un comédien prestidigitateur et clownesque aux pieds nus qui serait le domestique de Lord Usher. Et l’ami de ce dernier, étonnant conteur. Le travail de l’équipe est redoutablement intelligent. Le public les ovationne. Cette chute étant une ascension prodigieuse, redescendre sur terre devient ensuite difficile. Mais grâce à cette Maison Usher la ‘Maison de la Poésie’ que nous aimons tant redevient le fascinant Théâtre Molière qu’elle n’a jamais cessé d’être.
Maison de la Poésie, jusqu’au 22 mai, du mercredi au samedi à 20h, dimanche à 16h. Réservations : 01 44 54 53 00. www.maisondelapoesieparis.com

05 mai 2011

La Méthode Grönholm,

de Jordi Galceran
Mise en scène et adaptation : Thierry Lavat
Avec Lionel Abelanski, Yannis Baraban, Marie Piton, Philippe Vieux.
Ne pas tenter d’envisager un discours sur cette la célèbre Méthode, ne pas soupçonner que la pièce puisse être née d’une réflexion de l’auteur sur des déboires dus à d’éventuels patrons qui l’auraient un jour « discriminé ». Et surtout éviter de présager son dénouement. Mais d’abord dire du bien de trois comédiens et une comédienne plus qu’aimables, d’abord posés sur des chaises ‘plastique’ à caler les unes contre les autres dans les arrière-salles de lieux pour colloques. Ce sont des personnages aussi faussement décontractés que difficiles à cibler. Au centre du décor l’énorme porte, laide à pleurer, est aussi louche que redoutable. Ouverte, à qui permettrait-elle de sortir ou d’entrer ? Donc un ‘entretien d’embauche’ ordinaire avec quatre candidats pour un seul poste : triste tri sélectif. Entre temps on aura droit à des ‘déballages’ et des’ échanges’ intéressants ou savoureux. L’équipe qui propose le spectacle veut vous voir sourire ou peut-être même vous entendre hurler de rire, et si ce n’est pas seulement du ‘grand boulevard’ ci près des Batignolles, c’est une heure et demie de théâtre sans (quoique avec) prétentions.
Théâtre Tristan Bernard, du mardi au samedi à 21h et le samedi à 18 heures. Réservations : 01 45 22 08 40

03 mai 2011

Revue d’un monde en vrac, ou qu’est-ce qui va se passer ?

Fresque prophétique de Stéphanie Tesson , mise en scène de l’auteur
En vrac ? bon : « mettons-ça là, on va le trier ». Mais pour Stéphanie pas de tri, tout est bon, puisque que tout est à trac. D’abord : un homme et une femme. Lui ‘descend’ de Musset qu’il tente de ré-escalader, expédition difficile, puisque l’auteur(e) essaie de lui fournir certains souliers, mais quand vous verrez lesdites chaussures, successives, qu’ils arborent lui et elle vous vous direz : démesure et érotisme pas morts !
Elle, c’est une star vraie ou potentielle avec background (mais forcément foreground) médiatique. Autour d’eux gravitent ou vadrouillent des personnages qui ne sont surtout pas en quête d’auteur, parce qu’ayant réquisitionné l’écrivaine- metteur en scène et son équipe, ils sont presque tous dans la peau d’un, de deux ou de trois autres, tous carambolesques et déjantés. Tournez et tournicotez manèges !
Trouvailles d’une mise en scène fastueuse, trépidante avec un maximum de gags, prouesses physiques de comédiens, tous succulents. Elle qui, raide et en tenue noire dit qu’elle est la mort, cornets de glace à la main monte et redescend les escaliers de la salle annonçant un entracte qui n’aura pas lieu. Ouf ! Tableaux d’une exposition dans un décor rougeaud apparemment bâclé mais avec bien des portes de sorties. Comédien principal, le plus grand, par la taille, parfait pour incarner Jésus, après avoir été un terroriste à la ceinture bardée de cartouches, et aussi simple professeur, Pablo Penamaria chante. Et sa voix nous fait décoller et monter vers les cintres .
Bilan : que s’est-il vraiment passé ?
Rien, mais Lui et Elle, entre toutes sortes de parenthèses, s’étant rencontrés, parcourus, reconnus vont pouvoir simplement s’aimer.
Ludique, Stéphanie Tesson fricote avec les mots, les détricote et se réfugie derrière eux pour mieux en jongler.
Théâtre 13, jusqu’au 5 juin, mardi, mercredi, vendredi à 20h30, jeudi et samedi à 19h 30, dimanche à 15h30 . Réservations : 01 45 88 62 22

02 mai 2011

Moi, Caravage

de Cesare Capitani, d’après le roman de Dominique Fernandez, « La Course à l’abîme » (Grasset)
Avec Cesare Capitani et Laetitia Favart
Mise en scène : Stanislas Grassian
Caravage, avec, bien sûr, chez nous « ravage » en écho, mais ce « moi » évoque-t-il un ‘ego’ de taille ? On connaît l’histoire de Michelangelo Merisi, lombard qui après avoir quitté son pays n’a cessé de fuir tous ceux où il a séjourné, poursuivi par la justice, car ‘débauché’ et criminel. Homme initié aux choses de la chair par la femme de son boulanger, il va d’un amant à l’autre. Chrétien effervescent le démon le taraude: Dieu=lumière, le diable=sa négation… est-ce pour cela qu’il invente le clair-obscur ? Protégé par des aristocrates qui, malgré (ou grâce à) ses contradictions sulfureuses ont décelé son génie, approché par des ecclésiastiques qui lui font confiance et lui commandent des tableaux pour leurs sanctuaires, il sera enfin absous de tous ses errements par le pape.
A douze ans, il décide d’être peintre et suit des cours avec assiduité ou même acharnement. Il admire « les bons peintres - ceux qui savent peindre bien à force d’imiter bien les choses de la nature » et déclare : « Je ne veux pas de silence dans mes tableaux, je veux du bruit ».
Cesare Capitani, comédien incandescent au visage qui trouble tant il convoque celui du peintre, a pour partenaire Laetitia Favart au regard fascinant ; bouche grande ouverte, elle adopte les expressions étranges des modèles du Caravage. Face à cet agité-enflammé brandissant l’arme glissée dans sa ceinture, elle se cache sous un long tissu noir destiné à recouvrir un catafalque mais qui deviendra la cape élégante du peintre. Lui et Elle se rapprochant, leur gestuelle se fait aussi sensuelle que gracieuse. Voix détimbrée, cheveux d’adolescent rebelle qui refuse de les discipliner, Laetitia est aussi le Gregorio et autre Luca virils et ambigus de son Merisi. Lui dit son amour de l’existence, mais encore ce qu’il veut transmettre à ceux que ses peintures bouleversent. Il revit encore et encore cette « course à l’abîme ». Elle chante divinement Monteverdi, et c’est le lamento d’Ariane : « Lasciate mi morire. » Les lumières meurent, le Caravage s’éteint. Et le public exulte.
Théâtre Le Lucernaire, du mardi au samedi à 18h30. Réservations : 01 45 44 57 34