30 juin 2011

Les mains sales

de Jean-Paul Sartre
Mise en scène de Geneviève Brunet et Odile Malet
A la fin des années 1940, après le tremblement de terre de la seconde guerre mondiale, tous les intellectuels avec dans le peloton de tête des écrivains: romanciers et dramaturges, se firent un devoir de prendre parti et de proclamer que la vérité ne pouvait être que dans un camp. D’où controverses, règlements de comptes et remises en question. ‘Engagés’, ils l’étaient en permanence au bord d’un volcan peu destiné à s’éteindre, du moins le pensaient-ils.
Jean Cocteau a contribué à la première mise en scène de cette oeuvre ambitieuse et forcément un peu bavarde tant il est vrai qu’au siècle dernier une pièce de théâtre devait durer plusieurs heures ; l’auteur risquait de « meubler », ce qui est le cas ici. Soit un texte parfois encombré d’aphorismes simplets, de formules qui se voudraient percutantes mais se révèlent déraisonnables jusqu’à en devenir dérisoires. Mais il y a cette belle histoire d’amour pour joli couple. Elle, c’est Jessica, jeune femme de cet Hugo, honnêtement fanatique et voué à la ‘bonne ‘cause ; et c’est forcément elle qui fera tout sombrer dans le mélodrame. Ordre et désordre : des habits et des sous-vêtements jonchent la scène, les comédiens les ignorent, les enjambent. Encombrement de valises qu’ils ouvrent frénétiquement, chaises sommaires et affreux tabourets. Une machine à écrire, objet plus que symbolique, n’est surtout pas d’époque et deux personnages pour BD, ridicules et odieux, sont les gardes du corps de cet Hoederer qui a pris le pouvoir au sein de son parti et dont le cynisme sidère.
Jean-Luc Jeener est un comédiens singulier, donc rare parce qu’on ne peut le comparer à aucun autre. Sa présence, ses gestes, son regard clair et dérangeant, la façon dont il évolue sur les planches, sa voix légère ou de stentor, métallique ou chaleureuse et sa diction magistrale en font une ‘bête de scène’. Il est Hoederer , personnage dont le jeune Hugo, devenu son secrétaire dans le but de le neutraliser, donc de le supprimer - parti et cause obligeant - tombera sous le charme. Ses camarades et partenaires sont tous très étonnants.
Théâtre du Nord-Ouest, dans le cadre de la saison Camus, Sartre, De Gaulle et la Politique. Réservations: 01 47 70 32 75 et www.TheatreDuNordOuest.com

La Poudre aux yeux

d’Eugène Labiche
par la Compagnie de la Pléiade, mise en scène de Nathalie Hamel
Quel bon choix que celui de cette Pléiade… le terme pléiade, au sens le moins noble du terme, n’implique-t-il pas une groupe important de personnes ce qui est le cas de cette distribution, certains rôles étant joués en alternance par plusieurs comédiens ? Donc vous qui avez vu la pièce aurez envie de la revoir tant vous l’avez aimée version un , et de l’adorer une fois de plus, version deux ou deux-bis.
Deux familles de bourgeois plutôt très moyens et moyennement cossus. Chez les Malingear, Monsieur est médecin sans clientèle, son épouse est une ambitieuse déçue, donc possible-ou-future affabulatrice. Chez les Ratinois, Madame est tout aussi frustrée car Monsieur n’est qu’un confiseur qui se prétend gros raffineur pour se faire mousser quand il le faut. Pourquoi le faudrait-il au juste ? Parce que son fils Frédéric Ratinois, jeune avocat sans causes, est amoureux d’Emmeline Malingear et qu’il faut bluffer la famille de cette charmante dont l’éducation n’a pas été très poussée. Par radinerie ? Non… par bon sens, ou sens bourgeois de la mesure lequel fait vivre et même survivre.
Les Malingear, donc, se sont mis en relation avec les Ratinois puisque demande en mariage il y a.
« Ah... ce bon Malingear, cet excellent Ratinois ! ».
Ca implose et puis ça explose. Ce n’est pas tellement le fait que le couple Ratinois - ou serait-ce le couple Malingear ?- décrète que l’autre est composé de « gens trop élevés pour nous » mais… saprelotte c’est la dot ! Comment l’évaluer hé-hé… et la verser, ou alors décommander le mariage et se consoler en disant « Nous avons visé trop haut » ?
Gasconades, imbroglios, embrouillaminis, surenchérissements, « sorties cérémonieuses » comme nous l’indiquent les didascalies, et apartés où la vérité explose « quand le faux a l’air vrai » .
Ouf ! heureusement chez les Ratinois il y a l’Oncle Robert (catapultueux Bernard Maltère). D’accord, il arbore des boucles d’oreilles, mais son bon sens est plus que renversant. Il sera le déflagrateur de tout ce flafla-là.
Mais alors Emmeline et Frédéric ?
Ne vous inquiétez pas pour eux.
Une fois encore Nathalie Hamel et ses comédiens de dilection et de prédilection vous déménagent, dans une mise en scène caracolante.
Dans le cadre de l’Estival de Ménilmontant, au Théâtre de Ménilmontant, 15 rue du Retrait, métro Gambetta , du mardi 12 juillet au samedi 16 juillet à 20h45, dimanche 17 juillet à 15h. Réservations : 01 46 36 98 60

29 juin 2011

Les Bonnes

de Jean Genet
Mise en scène de Serge Gaborieau et Armel Veilhan
Avec Marie Fortuit, Odile Mallet, Violaine Phavorin
Décor sobre sur fond sombre avec porte- fenêtres, éléments du genre paravents qui se déploieront pour devenir un placard-garde-robes. D’abord un étrange sommier à jardin et un sommier étrange à cour qui reliés, constitueront un second lieu dans l’espace scénique.
Au centre du plateau une moquette rouge sang et à l’avant-scène deux petits tapis blancs sur lesquels des objets parlants proviennent de la cuisine ordinaire de cette maison que Monsieur - amant de Madame - a quittée et pour cause : la cadette Claire et sa sœur aînée Solange, domestiques de Madame, à coup de lettres anonymes l’ont fait condamner et emprisonner.
La suite: démasquées, les sœurs tentent de se débarrasser de leur maîtresse à l’aide d’un tilleul empoisonné qu’elle ne boira pas mais que l’une d’elles finira par absorber. La mort est enfin au rendez-vous.
Symétrie, asymétrie, dissymétries, enchevêtrements de personnalités, usurpations d’identités et névroses ou psychoses avec discours plus ou moins délirants qui remettent tout en question: donc cet existentialisme dont nous nous réveillons ‘ interpellés’ au vingt-et-unième siècle ?
Dans cette distribution Claire et Solange (voulues vieilles et moches par l’auteur) sont jolies et sveltes, l’une aux cheveux courts, l’autre aux cheveux plus longs, s’empoignent, se jettent tout ce qu’elles peuvent à la figure. Chorégraphie baroque voyez séance de gymnastique aux allures d’entraînement pour catch féminin, mais pour nous c’est une catharsis : « C’est moi que tu vises à travers Madame »…
Musiques simples pour débuts de cauchemars
Deux jeunes comédiennes virtuoses, et Madame Royale : Odile Mallet, si redoutablement belle qu’elle rafle la mise dès qu’elle paraît et ouvre la bouche pour détruire tout sur son passage : « Vous êtes un peu mes filles » dit-elle aux sœurs.
Le Lucernaire, jusqu’au 27 août, du mardi au samedi à 19h. Réservations : 01 45 44 57 34

26 juin 2011

== COMMUNIQUE DE PRESSE ==

Après un an d’attente qui ont mis en difficulté les Tréteaux de France, mon successeur pour diriger ce Centre Dramatique National atypique vient d’être désigné. Il s’agit de ROBIN RENUCCI.
Parmi les 44 postulants qui ont répondu à l’appel à candidature, le jury du Ministère de la Culture a retenu, dans une courte liste, 7 candidats. Après concertation, le Ministre, Frédéric Mitterrand, vient de choisir Robin Renucci.

Je me réjouis de cette nomination que, d’ailleurs, je souhaitais vivement. En effet Robin Renucci est le plus qualifié (en raison surtout de son aventure corse de l’Aria) pour continuer l’aventure initiée il y a 50 ans par Jean Danet et poursuivie depuis 10 ans par moi-même. Son projet s’inscrit dans la continuation des pionniers de la décentralisation théâtrale : Maurice Pottecher, Michel Saint-Denis, Jean Dasté, Hubert Gignoux, Gabriel Monnet... et du théâtre populaire comme Jean Vilar l’a si bien illustré.

Bien sûr le projet du nouveau directeur des Tréteaux de France, qui se fonde et se réclame de cet héritage, est de l’inscrire avec énergie dans la réalité artistique, sociale et culturelle de notre temps et des années à venir. Bref les Tréteaux de France sont en de bonnes et vigoureuses mains.

Je souhaite bon vent et bonne route à l’ami Robin Renucci et aux Tréteaux de France.

Marcel Maréchal

24 juin 2011

Discours sur le bonheur

d’Emilie du Châtelet
Mise en scène de Béata Nilska, avec Edith Vernes et Sylvain Begert.
Emilie a probablement écrit ce texte après que Voltaire, son amant, l’ait quittée et avant qu’elle ne tombe éperdument amoureuse de ce jeune officier trentenaire, futur père de sa fille dont la naissance causera sa propre mort à l’âge de quarante-trois ans. Voilà pour l’histoire. Donc un discours sur le bonheur? Ce serait plutôt : « bonheur … mode d’emploi » à consulter et re-consulter sans modération.
Ce que vous verrez au Lucernaire vous fera tomber amoureux-fou de cette femme hardie et tendre qui tente de définir ce qu’est une vie rendue invivable par le jugement des autres et leurs préjugés, mais surtout par vos propres lucidités tardives, vos certitudes, vos impatiences, vos doutes récurrents, et notre amour-propre à tous, mais aussi nos joies. Donc le pouvoir des sens, avec au menu toutes sortes de gourmandises et de désirs souvent décalés, assouvis ou non, qui sont le lot commun de l’homme et de la femme. Méli-mélo ? Non. Emilie donneuse de leçons de bonheur ? Surtout pas. Dans son discours parfois véhément l’humour côtoie une lucidité et une tendresse infinies mais maîtrisées. Madame du Châtelet est Edith Vernes dans une robe d’un gris suave qui met en valeur sa taille et sa silhouette. Ses déplacements, ses jolis gestes, son occupation de la scène dans un décor avec objets et accessoires raffinés sont étonnants. Musiques nobles et voix ‘off’: celle de Voltaire d’abord (Philippe Person tonique) et celle de Danielle Lebrun (une Madame du Deffand qu’elle connaît si bien pour l’avoir souvent incarnée au théâtre) à l’ineffable rosserie, qui décrète qu’Emilie est une personne peu féminine, suprêmement laide, mal dans sa peau, ce qui explique sa rage de manier trop de langues, vivantes ou pas, de traduire des auteurs latins majeurs - Newton inclus - et d’être une vraie mathématicienne cum physicienne: défi relevé, messieurs les scientifiques machistes ! Edith Vernes est troublante et vers la fin ses légers effondrements parfaitement programmés attendrissent. A ses côtés Longchamp est le domestique à peine dissimulé derrière le rideau de fond qui, en son absence, ré-investit le plateau pour nous lire les lettres bouleversantes que sa maîtresse a reçues de Voltaire et qu’elle n’a surtout pas rangées. Il ré-installe méticuleusement les objets dans le bureau de Madame. Ses déplacements sont ceux d’un Arlequin dansottant, sourcils levés, et ses mimiques quand il écoute Madame parler sont du genre « ah bon ? ah ?? ah bien !!! ».
Cher Longchamp qu’on embrasserait volontiers, vous faites en sorte que les critiques clamant que les spectacles à un seul personnage sur scène sont les algues vertes du théâtre seront ‘verts de rage’ en comprenant que Madame vous a convoqué pour ne surtout pas y jouer les utilités.
Le Lucernaire, mardi au samedi à 18h30, jusqu’au 2 juillet. Réservations : 01 45 44 57 34

20 juin 2011

Tu m’as sauvé la vie

de Sacha Guitry
Mise en scène de Jean-Laurent Cochet, avec Jean-Laurent Cochet, Jean-Pierre Castaldi dans les rôles principaux.
Le spectacle fonctionne à coup de séquences rythmées, ponctuées de musiques gracieuses.
La scène est joliment encombrée: meubles d’époque-Guitry, pléthore de tableaux aux murs et deux tables, l’une à jardin, l’autre à cour avec sur chacune un téléphone pour dialogues « inter-actifs ». Tout se met à fonctionner en rafales. Donc Monsieur le Baron de Saint-Robert d’âge plus que certain a de plus en plus besoin de l’équipe de ses domestiques: cuisinière, femme de chambre et la clique, mais surtout de son infirmière: hé-oui, Monsieur entend de moins en moins bien. Mais pourquoi admet-il que débarque chez lui un personnage qui lui aurait, parait-il, sauvé la vie : où, quand et comment ? On s’en moque vite tant les circonstances ne sont pour lui que des prétextes à raconter : le baron est de ces mondains qui écoutant avec intérêt ou jubilation seulement ce qu’ils disent d’eux-mêmes sont probablement des misanthropes. Coup de théâtre: le clochard sauveteur et son rescapé se tombent dans les bras. Le baron : « mon sauveur, mon ami, mon enfant ! » Au chapitre suivant l’ex-clochard hébergé par son baron arbore un habit respectable. Au suivant encore l’ex-infirmière est devenue une muse suave mais qui a conservé son accent slave. Quant au suivant ?... La troupe de Jean-Laurent Cochet qui avoue ne faire équipe qu’avec des comédiens qu’il aime infiniment est détonante.
La Pépinière Théâtre, du mardi au samedi à 21 heures, samedi: matinée à 16 heures. Réservations: 01 42 61 44 16

Tout est bien qui finit bien

d’après William Shakespeare
Mise en scène de Pierre Beffeyte
Cette adaptation plus que très libre due à Pierre Beffeyte reprise au Théâtre La Bruyère dont le plateau plus étroit que celui du Théâtre 14 où nous l’avions découverte, permet une grande proximité avec les comédiens. Leurs déplacements deviennent d’autant plus fascinants. Nous retrouvons des décors séduisants: des toiles de fond poétiques avec trompe-l’œil c’est un rêve. Meubles et accessoires sont aussi somptueux que les costumes elizabethains classiques: y voir un des innombrables clins d’yeux que nous adresse l’équipe aux commandes de ce spectacle impertinent, donc jubilatoire. Tout étant décalé, nous décollons et re-décollons évitant de nous demander quel est le propos de cette pièce philosopheuse sans être philosophique, où les femmes ressemblent soit à des matrones, ou à des mégères (apprivoisées ?) ou les deux à la fois, ce qui expliquerait que les hommes jeunes et encore ‘libres’ s’en méfient jusqu’à ce que, comme le jeune Bertrand sidéré par une Hélène qui a jeté son dévolu sur lui, basculent et capitulent. Les comédiens tous plus généreux les uns que les autres se rejoignent sans jamais cabotiner.
Théâtre La Bruyère, du mardi au samedi à 21 heures, matinée samedi à 15h30. Réservations : 01 48 74 76 99.

16 juin 2011

Le Malentendu

d’Albert Camus
Mise en scène Frank Delage et Anne Barthel
« Mâle attendu » ou même « entendu », il ne le sera surtout pas: après vingt années d’absence au cours desquelles il s’est marié, Jan, quadragénaire, a décidé d’aller retrouver sa mère et sa sœur Martha dans la modeste auberge qu’elles tiennent en Bohême, mais sans les prévenir ou se faire reconnaître d’elles dans un premier temps. Il sera un simple hôte. Mais les tenancières le droguent puis l’éliminent comme elles ont fait de tous leurs autres clients.
Elles lui font ensuite les poches pour récupérer un argent destiné à leur permettre de fuir vers des contrées chaudes et idylliques. Mère et fille ont ensuite la visite de Maria, désormais veuve de Jan, à qui elles racontent comment elles se sont débarrassées de lui, et puis chacune des deux se suicide. Entre-temps elles ont philosophé un maximum : l’existence, la nécessité de la révolte, la violence, la mort, etc. Cette pièce, décrétée comédie dramatique par son auteur, mais qu’il pensait comparable à une tragédie à l’antique, lui avait été inspirée dans les années 1940 par un fait divers qui l’avait extrêmement perturbé. Depuis, elle a été jouée par des comédiens remarquables: Maria Casarès entre autres. Aussi ambitieuse que déconcertante, parfois même bavarde, voyez mélo et pathos, elle serait difficilement supportable aujourd’hui si la distribution et la mise en scène que nous propose le Théâtre du Nord-Ouest n’étaient pas de tout premier ordre. Dans un décor pour huis-clos, avec des lumières simples mais fignolées, cinq comédiens intenses troublent par leur jeu, leur présence et leur voix. Marie-Véronique Raban compose étonnamment une mère excédée et à la démarche de vieille femme voûtée. Sa fille Martha est Anne Barthel, voix rauque qui prend aux tripes; elle hurle ses désespoirs tandis que Bertrand Monbaylet, victime expiatoire (mais de quoi, et de qui?) touche en jouant un personnage mince puisque plutôt normal. Emilie Duchênoy est sa femme, belle et touchante en amoureuse foudroyée. Mais le personnage-pivot de la pièce Gérard Cheylus est le serviteur stylé, muet, aussi énigmatique qu’omniprésent et qui n’a qu’une réplique: la vraie, la seule, la bonne, à la toute fin.
Théâtre du Nord-Ouest, dans le cadre de la saison Sartre, Camus, De Gaulle et la politique. Jusqu’au 31 Décembre 2011. Dates et réservations : 01 47 70 32 75

15 juin 2011

La nuit dernière

de Christian Morel de Sarcus
Cette pièce, plus que dérangeante (Dieu merci !) dans une mise en scène qui évolue très étonnamment se donnera le 18 juin à 14h30 au Théâtre du Nord-Ouest. Allez ou retournez l’y aimer. Elle sera reprise en automne dans le cycle Sartre, Camus, De Gaulle et la politique.
Théâtre du Nord-Ouest, programme et réservations : www.TheatreDuNordOuest.com .
Ou appelez le théâtre : 01 47 70 32 75

14 juin 2011

Le bal de Ndinga

de Tchicaya U Tam’si
Mise en scène et interprétation Pascal Nzonzi
Lumières intenses, le comédien à la présence et au physique saisissants est au coeur de la scène, sa voix grave ou tendre peut devenir colossale « Reviens, nous danserons !».
Vêtu d’une chemise et d’un jean bleu-électrique, assis sur un banc modeste, il y devient pêle-mêle tous les personnages de ce récit, publié sous forme de nouvelle et à quatre voix n’utilisant que très peu d’accessoires pour qu’on identifie bien chacun. Porté au théâtre pour la première fois il y a un quart de siècle, à chaque reprise ce bal sidère un public tous âges confondus, car c’est une épopée semblable à toutes celles qui depuis l’antiquité ont été contées par les anciens des familles, au sens vaste du terme. Sage Monsieur Ndinga ? peut-être pas …et puis tellement habité par son désir de cette Sabine : cela vaut mieux pour nous puisqu’il remet tout en question. Philosophe, il l’est certainement car il a pressenti les répercussions fatales de la décolonisation du Congo belge, ayant évalué les vrais enjeux et défis de la décolonisation . Soif inextinguible de pouvoir chez des êtres à l’ego démesuré . Que dire de la vraie liberté ?
Dansant, chantant, investissant avec bonheur l’espace scénique Pascal Nzonzi fait sien l’univers des phrases et des mots incantatoires de U Tam’si.
Et puis « Il y a eu une furieuse émeute après », « Je courais… » « Où est-il donc passé ? ». Tout a basculé, n’est-ce pas Messieurs Lumumba et Tshombé?
Un certain bal… mais c’en est fini puisqu’une vraie balle vient de neutraliser Ndinga.
Pascal Nzonzi habite les mots de U Tam’si qu’il qualifie « de sang frais »; qu’il ne nous en veuille pas si dans l’écho nous entendons « de français ».
Maison de la Poésie, jusqu'au 3 juillet, du mercredi au samedi à 20 h, dimanche à 16 h. Réservations : 01 44 54 53 00 et www.maisondelapoesieparis.com.

10 juin 2011

La femme silencieuse

Stefan Zweig en exil à Londres en…1934
De Monique Esther Rotenberg , mise en scène de Pascal Elso, avec Pierre-Arnaud Juin, Corinne Jaber et Olga Algazi.
L’auteur justifie le choix de son titre en nous confiant que cette femme est d’abord Lotte, la secrétaire - très stylée et n’intervenant que quand son patron l’y oblige - d’un Zweig en exil volontaire à Londres ; mais aussi Friderike, l’épouse de ce dernier qui ouvre la bouche plus pour distraire l’écrivain que pour commenter l’écroulement proche d’un certain monde, voyez nazisme. Stefan Zweig, lui aussi, se vouera au silence, se suicidant au Brésil un de ses continents de rechange. Mais en 1934, il travaille à une biographie de Marie Stuart et le livret qu’il a confié à Richard Strauss est en passe de devenir un opéra comique : « Die Schweigsame Frau ». Créé en Allemagne en 1935 et vu par des dignitaires nazis il est interdit après trois représentations : origines ethniques des auteurs obligeant.
Zweig séduit grâce à ses déclarations à plusieurs tranchants, à ses formules : « aussitôt écrite, une phrase ne nous appartient plus », « dans un couple, le mensonge, il n’y a que ça de vrai », « le paradoxe de l‘amour, c’est de pouvoir se libérer de l’autre en se contraignant à vivre avec », « une qualité totalement étrangère à l’amour c’est l’intelligence ». Notez que cet « aristocrate juif au cœur de l’Europe » comme le définit Monique Esther Rotenberg n’est pas un dandy à la manière d’Oscar Wilde; pourtant il en a l’élégance, le sens de la formule plus paranoïa, lucidité et désespoir. Sur scène dans un décor réaliste riche et raffiné, Stefan dicte ses textes à Lotte dont la machine à écrire crépite en permanence avec des jolis ‘ding’quand ça va à la ligne. Zweig monologue, elle lui répond de façon pertinente, donc séduisante. A l’épisode suivant, l’épouse débarque : c’était elle qui avait choisi Lotte pour être la secrétaire de Stefan. Ils seront trois jusqu’à la fin, épisodiquement, alternativement. Lotte et Stefan, après s’être dit ‘vous’ se disent ‘tu’ ; ils se tombent dans les bras, se font surprendre par Friderike et puis… Lotte s’adressant à Zweig : « Tu me dictes ? » et Zweig : « Non, je te parle ». Dites à tous ceux qui aiment le vrai-bon théâtre d aller admirer et aimer des comédiens denses dans une pièce intense.
Théâtre du Petit Hébertot, jusqu’au 10 juillet, du mardi au samedi à 21 heures, dimanche à 15 heures. Réservations : 01 42 93 13 04.

08 juin 2011

La cuisine d’Elvis

de Lee Hall
Mise en scène par Régis Mardon, avec Nathalie Mann, Anne Puisais, Pascal Aubert, Benoît Thevenoz.
Donnée récemment aux théâtres des Déchargeurs et du Lucernaire, la pièce programmée au festival-Off à l’Essaïon-Avignon du 8 au 31 juillet prochains rebondit d’abord à l’Essaïon de Paris. Crue, cocasse, cruelle, étourdissante, l’énergie de ses interprètes est bluffante. Surtout et paradoxalement celle du père de famille: vieux-vrai-et-faux-ex-Elvis impotent affalé dans un fauteuil roulant que sa fille relègue à droite et à gauche pendant les deux tiers des treize épisodes ; il se réveille, vous confie face public des choses pseudo-philosophiques inintéressantes, du genre interviews de stars à l’auto-satisfaction comparable à celles de sportifs à l’issue d’un match. L’ambiance est bien celle d’un match : la mère (Mam) qui brandit ses quarante ans rutilants est professeur ; ce n’est pas un bon point pour nous car elle se console d’un choix qui n’en est peut-être pas un vrai, verre à la main en permanence. Face à elle sa fille (Jill), non-encore initiée aux choses de la chair se cherche, grignote beaucoup, fricote des plats réconfortants pour son père (Dad) et remet forcément d’abord en question sa mère. Débarque chez Papa-Maman-et-Fifille un « superviseur de gâteaux », au sex-appeal irrésistible d’un authentique Elvis et qui joue diaboliquement bien de son harmonica. Mère et fille basculent, au propre et au figuré. Frustrations, règlements de comptes, on s’empoigne. Lumières drues, déplacements rapides, noirs brusques, disparitions en coulisses et réapparitions de tous. On enchaîne : donc scènes 10, 11 et cette 12 ; la quasi dernière selon Jill, commentatrice de cette mini-saga, dont on sort joyeusement épuisé, c’est à dire heureux. Nathalie Mann est une Mam sexy et spectaculaire qui tient tout à bout de bras. Anne Puisais est sa fille-Jill , mal fagotée, juchée sur des talons démentiels ; rebelle, elle disjoncte parfaitement et en permanence. Benoît Thévenoz est un Elvis junior sexy à vous faire chavirer, mâle avidement sollicité par ces dames en manque, et qui ne sait où donner de la… tête. Pascal Aubert est le Dad qui émerge aux mauvais moments mais sans qui cette famille plutôt à l’envers n’existerait certainement pas.
A l’Essaïon-Avignon, 2 bis place des Carmes, du 8 au 30 juillet.

04 juin 2011

Saliéri, le mal aimé de Dieu

de et par Jean Hache
Mise en scène : Jean Hache et Roland Hergault, avec la voix d’Emmanuel Ray (Mozart).
Il y a eu la nouvelle de Pouchkine, et depuis un quart de siècle nous sommes sous le charme de l’Amadeus de Milos Forman ce ‘film-culte’. La pièce de Jean Hache prend magistralement le relais de ces incontournables. Comment un artiste doté par le Créateur d’un talent qu’il a fait fructifier grâce à un travail constant, homme reconnu par ses pairs et par son protecteur le monarque (qui, en terre chrétienne, est aussi lieutenant du Très-Haut) pourrait-il accepter de se faire court-circuiter et coiffer au poteau par un gamin prolongé, facétieux, baroque, mais adulé par ceux qui saluent en lui un génie ? Seigneur où est ta justice ?
Jean Hache, dans un costume d’époque dont il se défait pour mieux le ré-endosser, évolue dans un décor ingénieux mais très réaliste : non pas asile pour personnage nuisible mais simple lieu d’enfermement. Comédien rare à la présence et à la gestuelle fascinantes, il a décidé de nous mettre mal à l’aise face à la moins bonne part de nous même : nos fausses inquiétudes, mais surtout nos simples envies et jalousies.
« Mon Seigneur que j’ai rencontré, révéré, servi, j’ai accepté les souffrances que tu m’as infligées mais voici que tu ne m’aimes plus … enfin plus comme autrefois. » C’est ainsi que nous l’avons reçu. On dirait un petit garçon blessé ; pourtant l’homme sur le retour et certainement vertueux est père de huit enfants. Mais qu’est-ce qu’aimer et être aimé ?
Mozart intervient : voix off chaude qui fascine autant qu’elle met Saliéri mal à l’aise.
Les musiques de Bach (soit sa version de Innsbrück Ich Muss Dich Lassen ) mais surtout de Wolfgang, cet Amadeus - voyez : « qui aime Dieu » ou serait-ce: « qui est aimé de Lui ? » et dont Jean Hache a choisi des passages de L’enlèvement au Sérail, des Noces de Figaro et de la Flûte Enchantée pour monter vers un Requiem auquel celui de Saliéri sera un parfait écho. Match nul, diriez-vous ou simple histoire d’amours contrariées ? Jean Hache vous fera prendre parti.
Le Lucernaire jusqu’au 28 août, du mardi au samedi à 18 h30. Réservations : 01 45 44 57 34.

02 juin 2011

Eves

de Chloé Ponce Voiron
Mise en scène Chloé Ponce Voiron et Cécile Arthus
Avec Anaïs Harte, Barbara Lamballais, Lauréline Lejeune, Chloé Ponce Voiron, Pamela Ravassard, Karina Testa ; lumières Denis Koransky.
L’auteur- adaptatrice-comédienne est sur scène avec cinq délicieuses camarades toutes vêtues de débardeurs et pantalons blancs. Après une référence au personnage biblique qui s’est fait chasser avec son homme du paradis terrestre (où on se dit, espérant n’être pas sacrilège, qu’ils se seraient peut-être ennuyés et jamais remis en question, c’est à dire ‘responsabilisés’… donc merci un certain reptile et un premier péché!) le spectacle démarre. La femme ou la féminité, qu’est-ce au fait ? Beaucoup plus que ce qu’une tentation d’énumération hâtive, forcément maladroite et incomplète ou une définition péremptoire nous feraient déclarer. Qu’à cela ne tienne, cette demi-douzaine de comédiennes va tout raconter, grâce à des illustrations lestes, toniques, détonantes, graves ou bouleversantes. Vingt séquences que Chloé Ponce Voiron qualifie de simple patchwork, ce dont on lui sait gré, et qui ont le mérite d’être immédiatement accessibles sans pourtant qu’on pense café-théâtre.
«L’important c’est de connaître son corps ». Faites-leur confiance : la visite sera guidée, avec mots crus, jeux de scènes et gestes truculents mais jamais de mauvais goût ni vulgaires. Ayant troquée leurs tenues blanches contre d’autres plus colorées, elles dansent, se gargarisent de borborygmes, cavalcadent sur scène, et chantent fort joliment. Le rideau, brillant fond de décor, change de couleur sous les lumières qui explosent. Mais le propos reste le même : et la vraie dignité dans tout cela ? Et le viol, et l’excision, et le port obligé de tenues réduisant la femme à un fantôme dans des buts ambigus … Quelques scène sont très cocasses, particulièrement celle où deux femmes ‘libérées’ cigarette au bec, l’une à jardin et l’autre à cour, disent pis que pendre l’une de l’autre, pour se tomber dans les bras quand leurs regards finissent par se croiser. Table gynécologique avec femme en couches et la sage-femme (qui, à son époque-à-elle, n’a pas eu droit à la péridurale) ricane : « vous avez mal ? c’est normal ! ». Retour à la case départ «Tu enfanteras dans la douleur».
Eve et ses soeurs selon Chloé sont de sales gosses désobéissantes- quoique métaphysiques- mais leur spectacle réjouissant déborde de convivialité.
Théâtre Les Déchargeurs, du mardi au samedi à 20h, jusqu’au 2 juillet.
Réservations 08 92 70 12 28