12 août 2011

Les Folies Amoureuses

de Jean-François Regnard
Mise en scène  de Nelly Morgenstern
Donc ce Regnard dont Voltaire disait tant de bien et surtout qu’il ne fallait pas le comparer à Poquelin parce qu’alors ce dernier …
Albert, veuf d’âge mûr pour l’époque, homme qui « n’a ri de sa vie »  sans postérité et dont le mépris pour les femmes est évident souhaite se prolonger grâce à Agathe, la ‘pupille’qu’il va épouser. Obsédé par les serrures et les grilles il la séquestre dans son château .  « Je soupire près de vous plus que je ne respire »  lui avoue-t-elle. Au fait, a-t-elle seulement seize ans ? Mais elle sait parfaitement ce qu’elle veut et s’est éprise d’Eraste après avoir ressenti d’abord pour lui de la sympathie. Ce fringant-ci est peut-être aussi émoustillé par sa future dot. Quant à Lisette, servante d’Agathe, femme de tête et de tempérament elle aussi, et Crispin valet d’Eraste et ex-militaire du genre aventurier, ils ont vite craqué l’un pour l’autre. Pour arriver à ses fins Eraste, devenu flagorneur, fait  semblant d’être en admiration devant Albert. De son côté, pour s’en sortir Agathe décide de simuler la folie. Elle joue les hystériques, chante, danse et déclare à Albert « Tu n’es et ne seras qu’un sot toute ta vie ». Déguisée en vieille,  courbée, elle  chevrote  « A vingt-sept ans, j’avais déjà quatorze enfants »…horreur,  Albert ! elle ne serait donc plus pucelle ? La voici encore déguisée en guerrier. Après avoir demandé l’aide et l’avis d’Eraste le barbon, jette l’éponge. Agathe tombe dans les bras de son amoureux : « Je mets entre vos mains mon sort et ma vie » . Et Albert conclut :  « Sexe maudit, je te rends à jamais au diable qui te fit. »
Ne pas se borner à résume la pièce sans rien dire de la mise en scène, en espace, en lieu, en gloire  qui nous a été offerte  cet été dans la cour intérieure de ce gracieux et somptueux Hôtel Gouthière : les comédiens, tous percutants, y investissent les portes et les fenêtres, apparaissent derrière les vitres à tous les étages et surtout là où on ne les attend pas. Certains apparaissant assis sur les hauts murs ou les terrasses des immeubles mitoyens, jambes dans le vide, à en donner le vertige. Vertige et folies, donc…
Le Théâtre du Nécessaire a fait très fort en programmant du 9 juillet au 9 août 2011 cette pièce dans le cadre de la huitième édition des Nuits d’été, à Paris, dans le dixième arrondissement. Guettez  des reprises. www.nuitsdete.f

Brassens n’est pas une pipe

Conception et mise en scène Susana Lastreto
Avec François Frapier, Hélène Hardouin, Susana Lastreto, Annabel de Courson,
Jorge Migoya
Tout ce que Georges B. est et n’est pas forcément, voire même plus encore ! La gracieuse et pulpeuse meneuse de jeu, Susana Lastreto, vous prend par la main : l’homme étrange et pléthorique, cet obstiné au parcours abasourdissant nous a ‘laissé’150 chansons, mais elle nous demande de lui pardonner de n’en avoir choisi qu’une quinzaine parmi les plus connues pour ce spectacle généreux. Ses quatre camarades et elle-même chantent, disent, racontent, endossent des costumes ludiques et se couvrent de chapeaux rigolos ; les musiciens empoignent leurs instruments, en jouent avec fougue, brio et tendresse. Ils font  participer le public qui scande avec jubilation « quand on est con on est…  con ! ». Depuis la coulisse Susana décide que Georges B. aurait pu écrire pour Johnny H. et cela donne un épisode rock farfelu. Mais jamais les textes de Brassens ne sont dénaturés,  son ou plutôt ses messages passent , car  tous ont ‘rendez-vous avec vous’. François Frapier, barbu, est devenu le frère cadet ou le neveu de Georges à qui il s’est mis à ressembler, pipe au bec ou pas. Annabel de Courson est une compositrice, musicienne et comédienne d’un dynamisme époustouflant au piano, bandonéon et percussions. Son camarade compositeur Jorge Migoya au piano est aussi  percutant qu’elle, et sur scène, a une étonnante présence. Hélène Hardouin, comédienne-chanteuse est pétulante et jubilatoire. Susana mène la danse, raconte, commente encore et encore, nous fait rire. Mine de rien on est là depuis… combien de temps déjà ? On aimerait que cela dure, mais il faut une fin. On ne vous dit pas quel choix est le leur car il est difficile, tant les textes de Georges B. à la moralité foudroyante sont des épisodes parfaitement organisés et  en boucle. Comment la souriante Susana boucle-t-elle la sienne ?
Théâtre 14 Jean-Marie Serreau, dans le cadre des dix ans du Festival En Compagnie(s) d’été jusqu’au 27 août à 20h30. Réservations : 01 45 45 49 77

07 août 2011

Au bonheur des hommes

cabaret satirique et musical
Textes de Jean-Marie Lecoq, musiques de Clarisse Catarino, avec Véronique Ataly, Christian Gaïch, Jean-Marie Lecoq et le groupe Djazz’elles : Clarisse Catarino accordéon et chant, Eva Slongo violon et chant, Anne Gouraud-Shrestha contrebasse et chant
Rassurez-vous, les deux comédiens et la comédienne chantent aussi remarquablement, a cappella, et à plusieurs voix.
Du cabaret ? plutôt du music-hall, voyez ancienne et magistrale tradition avec séquences décapantes et bonhomie constante, le tout sur un rythme trépidant. Satires, railleries, traits d’esprit, faux-aphorismes, et des gags-blagues. De l’inventivité, de la dérision, de l’auto-dérision aussi et des indispensables bouffées surréalistes. Des personnages archi-farceurs, eux manipulateurs ou manipulés et elle fausse nunuche ; des accessoires pour piste de cirque, plus la grande poubelle verte pour immeuble ordinaire, régulièrement trimballée sur les planches et dont sont extrais successivement des dizaines d’objets hétéroclites.
Les musiciennes revêtues de robes gracieuses et multicolores pour « romanichelles » classieuses, s’affublent de masques de petits cochons quand elles passent la tête par trois trous percés dans une grande nappe à carreaux rouges et blancs. Changements de costumes : les comédiens en blouses blanches sont devenus le personnel d’un hôpital ; pourquoi demanderez-vous ? Parce qu’il est question de soigner une humanité en danger de succomber aux agressions que sont la sottise ordinaire, le consensus, la propagande, la langue de bois avec ses félins domestiques habituels, artistes de complément et autres techniciens de surface, plus ce qui est coté en bourse et encore le FMI, les ex G8, les OGM, les cartes de séjour en danger d’être périmées… Mais alors c’est la faute au pétrole !
Le monde va donc à vau l’eau? Notre pays peut-être aussi : « Nicolas t’as du boulot ! ».
Nous ne vous dirons rien du décor non plus que de ce pseudo-demi-rideau constitué de dizaines de bouteilles plastiques d’eau minérale vides enfilées sur des cordelettes. Derrière, les trois comédiens apparaissent en casquettes et « petits marcels » : forcément le monde ouvrier m’sieu-dames ! Les lumières deviennent très coloriées elles aussi. Sur la scène de nouveau ça danse et ça chante, les musiciennes ‘font’ dans un style tzigane parfait. Et puis, au public de les rejoindre pour chanter ces comptines franchouillardes que nous aimons, nous qui avons « du bon tabac dans notre tabatière » et aussi qui aimons « danser la Carmagnole ». Et ça repart. Les spectateurs aux visages radieux hoquètent de rire jusqu’à la fin quand l’équipe pétaradante et fantasque et son redoutable chef Jean-Marie Lecoq nous réconfortent en nous souhaitant cinq milliards d’années d’existence encore. Banco !
Le Lucernaire, du mardi au samedi à 21h30, jusqu’au 9 octobre. Réservations : 01 45 44 57 34

01 août 2011

Autour de la Folie

Avec Arnaud Denis, textes de Maupassant, Flaubert, Shakespeare, Michaux…
Lumières Laurent Béal
Deux chaises face à face, l’homme descendu du fond de la salle est monté sur la scène et s’y exprime en anglais. « What is real and what is not real ? », il parle de « medical définition » et d’une éventuelle « médication ». Pieds nus il est vêtu de blanc : chemise et pantalon de coton. Il s’est assis sur la chaise côté cour, sa jambe gauche tremblote et il semble être soumis à l’interrogatoire d’un psy-quelque chose : « Je vivais comme tout le monde » … « Vous n’avez pas l’air de comprendre » « J’ai peur de tout ». Très vite des bruits affolants, la lumière vacille, il est face public. Musique pour film d’horreur et puis… noir.
Arnaud Denis qui dit vouloir défendre des textes charpentés, subtils et poétiques, est d’abord synonyme de tonus, mais surtout d’efficacité et d’énergies peu communes. Il bondit et rebondit, accroche le spectateur, le met mal à l’aise, le fait vibrer, vivre, revivre et remonter à l’assaut des médiocrités, des choses non faites et non dites par tant de camarades moins jeunes mais prestigieux qui sont censés servir le théâtre, vivre par et pour lui. Il a choisi des textes de Maupassant : « Lettres d’un fou », des extraits de Flaubert : « Mémoires d’un fou », et puis encore Michaux, Shakespeare, Karl Valentin. « Pourquoi es-tu né ? »… « Tu es libre parce que tu as une âme ». Le voilà affublé de chaînes qui cliquent à tout va et le relient au décor. Il transpire, hurle, a des gestes violents. « Prend garde à toi, tarentule noire ». Il s’allonge, halète. Pendant les noirs les deux chaises du début ont été remplacées par des petites miniatures, genre jouets d’à peine dix centimètres. « Hier, mon père m’a écrit »… « La crampe de l’écrivain », mais… rue du Cherche-midi, dans un « café à oiseaux ». Et puis il hurle : « Quitter la vie par la mort… ». Noir encore. Le re-voilà avec un long bâton lui confisquant les bras et un air de crucifié. « Mes bras paralysés »… « Ne parlez-pas de ma colonne vertébrale ». Il a hurlé encore. Re-noir. Cette dernière fois il est assis sur une vraie chaise, chante tendrement et rit. Et Francis Blanche est là : « Ça tourne pas rond dans ma p’tite tête, des fois j’ai des drôles d’idées. Valses de Vienne, merci Monsieur Freud qui étiez autrichien, n’est-ce pas ?
Inutile de recourir à des adjectifs superlatifs pour vous dire un bien infini de ce spectacle donné au Lucernaire.
Théâtre du Lucernaire, du mardi au samedi à 20 heures jusqu’au 16 octobre. Réservations: 01 45 44 57 34