29 septembre 2011

Le Horla

de Maupassant
Avec Florent Aumaître, mise en scène Slimane Kacioui
Sur l’affiche c’est un Horla à la bouche entrouverte, aux yeux écarquillés de dément hirsute, aux mains folles, mais sur la petite scène de ce théâtre chaleureux entre une chaise pour salle d’attente de médecin et un unique tréteau orphelin qui ne pourra donc servir à rien, le comédien a adopté la coupe de cheveux et la moustache distinguée de l’auteur. Il en a la silhouette et porte un costume clair et sage, avec gilet s’il vous plait. Bruits étranges . Commence une énumération de dates successives mais qui devient un compte à rebours : 16 mai… l’homme a pour unique accessoire un calepin où il note ce qui lui arrive : « je suis malade ». Il a l’air raisonnable, sa voix qu’il module étonnamment est chaude, on l’aime d’emblée, d’autant qu’il éprouve l’adoration de l’élégant Maupassant pour les mots qui sont ses raisons de vivre, et qui deviendront celles de survivre. Assez vite cela dérape : « je deviens fou ». Le 14 juillet il décide que « la lumière est une illusion, le bruit est une illusion », et puis selon lui Dieu n’est qu’une légende. Le 19 juillet : « je ne suis pas fou », mais peu après il y a : « le règne de l’homme est fini » et  aussi: « il faisait bon, il faisait triste ». Un 14 août il aimerait « aller cueillir des fraises et les manger ». Le 18 août il est de nouveau question d’un « problème de folie ». Puis mention est faite de ce Horla, double maléfique qui le guette et le dépossède de lui-même : « je pense qu’il était la mort ». Alors « le tuer » ? Il s’enfonce dans une forme de démence qui le rend de plus en plus las mais toujours plus fascinant. Arpentant le plateau, il a posé sa veste bien comme il faut sur le dos de la chaise, repris son carnet. Le Horla est probablement un démon ; quant au diable, c’est l’enfer, donc le feu. Mais « le règne de l’homme est fini ». Tout se termine par un incendie, qu’il a souhaité et organisé. Il soupire « comme ce fut long ! ». Jolies lumières.
Il y avait eu au cinéma un Horla avec le redoutable Laurent Terzieff. Il y a maintenant cette pièce avec un metteur en scène inspiré et son comédien sidérant.
Théâtre Les Feux de la Rampe, 2 rue Saulnier, Paris-9ème, du mardi au samedi à 19 heures, Réservations : 01 42 46 26 19

25 septembre 2011

La nuit dernière

de Christian Morel de Sarcus,
Mise en scène : MAG
Eliane s’adresse à son époux  Pierre du Hourdel dont elle a décidé de divorcer : « je veux récupérer ma liberté »; il lui demande : «quels sont mes torts ?»; elle répond : « d’exister ».
Cette dernière nuit ressemble à une « Cerisaie » picarde dans une demeure qui va être vendue, donc désavouée et où est organisé un dernier feu d’artifice pour des mondains. Pour elles et eux la vie n’est  qu’« une suite de consommations, de bons moments ». Pierre, écrivain tourmenté qui les côtoie pour mieux les fuir, se réfugie dans son bureau, avec un revolver dans le tiroir de sa table de travail. Au téléphone il appelle au secours un prêtre ami, lequel n’est pas joignable. Père de famille, il évoque sa jeunesse soit échecs, espoirs, folie et frustrations : « ma jeunesse ! brûlante, désespérée, un désert de chair » et entretient une relation fusionnelle avec Laure sa fille qui lui avoue « je crois que je te ressemble, je suis dans ce désert de chair. Mais en fille ». Elle dit encore à son père « tu ne t’aimes pas, voilà tout ». Lui à qui son fils Bernardin déclare qu’ « il n’y a pas de futur pour un écrivain, c’est maintenant ou jamais », l’accuse de n’être qu’un petit camé. La suite ? Pour Pierre du Hourdel et dans le désordre cela donnerait encore : Dieu, le monde et moi ou  mort par suicide ; et la tentation de commettre un crime à cause des femmes qu’il faut « marier vite, puisqu’elles sont toutes élevées de la même façon, ni pour être heureuses, ni pour rendre heureux ». Que dire de l’irruption de ce Polichinelle en costume ad hoc, ajoutant une dimension de plus, s’il en fallait, à cette pièce à l’écriture superbe ? Il est le seul vrai partenaire métaphysique et caustique ou même le double nécessaire d’un Pierre qui aurait peut-être aimé l’avoir eu pour fils ou pour partenaire. S’ensuivent des ‘coups de théâtre’ et l’expression est faible !
Œuvre plus que dérangeante dans un lieu théâtral qui ne l’est pas moins, servie par une étonnante équipe de comédiens.
Théâtre du Nord-Ouest, dans le cadre du cycle Sartre, Camus, de Gaulle et la politique, jusqu’au 31 décembre ; voir dates et réservations : 01 47 70 32 75

24 septembre 2011

La Papesse américaine

adaptation de Robert Poudérou d’un pamphlet d’Esther Vilar
Mise en scène de Thierry Harcourt, avec Nathalie Mann
La reprise de ce spectacle donné à nouveau au festival d’Avignon cet été avec un rare bonheur, se fait à Paris dans un des théâtres qui prennent des risques programmant des auteurs contemporains qui dérangent, voyez  Louis-Ferdinand Céline ou Stefan Zweig.
Quid de cette papesse Jeanne des années 850 ? Déguisée en homme, cardinal puis pontife suprême, elle aurait malencontreusement accouché en public d’un enfant dont le concepteur serait un homme d’église. Sacrilège, enfer et damnation ! L’Antéchrist n’est pas loin. Evoquant cette légende, ceux qui haïssent l’Eglise Catholique Romaine jubilent depuis douze siècles et tant d’auteurs nous ont donné leur version de l’imposture. Robert Poudérou, certainement ‘engagé’, a aimé adapter ce pamphlet d’Esther Vilar, auteur allemande de pièces, romans et essais qui interpellent.
Une Jeanne américaine, vient d’être élue pontife suprême : nous sommes en 2040.
Mais le Christ dans tout cela, Jésus de son vrai nom? Auriez-vous tonitrué ou déliré quand on vous catéchisait  parce que vous vous disiez que cet enfançon-roi avait dû, comme les autres, salir ses couches, se mettre les doigts dans le nez et qu’adolescent il aurait pu avoir des… pulsions?
Sacrilèges et insolences de sale gamin. Le défi de la Papesse américaine du 21ème siècle est d’un autre ordre ; elle nous convie à réfléchir aux anciennes frustrations des femmes mais nous confie aussi ses vérités, ses doutes. Et d’abord elle juge que le Christ ne pouvait être qu’ « athée…tout du moins agnostique. Vous voyez un croyant se prétendre le fils de Dieu ?  Il aurait eu trop peur de sa vengeance ». Nathalie Mann, aussi élégante dans sa longue robe noire que dans sa tenue blanche papale avec ou sans tiare, vous dérangera.
Théâtre Essaïon, jeudi, vendredi, samedi à 20 heures, jusqu’au 14 janvier. Réservations : 01 42 78 46 42

21 septembre 2011

Les Troyennes

d’Euripide, adaptation de Jean-Paul Sartre
Mise en scène de Céline Bédéneau, assistée de Lucien Czarnecki
Avec Antoinette Guédy, Ophélia Grimm, Marine de Guouvello, J-D Petlletier, Romain  Martin, Isabelle Ehrard, Ionna Jarda, Marine Delors, Eve Aziza, Elodie Lamda, Béatrix Malhis, Jessica Perrin.
Quatorze personnages dont trois masculins, soit le dieu Poséidon juché sur un escalier arborant un masque genre « d’époque » qui donne le coup d’envoi et sera là pour épiloguer et ordonner la fin d’un match-séquence atroce, et deux Grecs du genre génocideurs parfaitement ignobles. En 1965 Sartre règle des comptes dont il est très probablement persuadé qu’ils sont aussi les siens puisque ce sont ceux de sa génération. Donc, nous avons Poséidon, la vieille reine Hécube, Cassandre la fille de cette dernière dont les prédictions sont sinistres. Andromaque veuve d’Hector, également fils d’Hécube, tient son petit Astyanax  dans les bras ; il lui sera arraché pour être supprimé. Mais « où mène la mort terrestre ? » demande sa mère.
Massacre prévisible de ces veuves de guerriers abandonnées des dieux puisque leurs hommes n’étant plus là, elles sont vouées à devenir des esclaves, des zombies, bref du bétail. 
En longues tuniques aux couleurs tendres ou vives, ces jolies jeunes femmes véhémentes scandent leur texte douloureux, mais évoluent et dansent avec grâce. Elles se font plaquer au sol violemment par leurs tortionnaires qui réapparaissent régulièrement sur le plateau en claquant de leurs mini-bottes. Gémissantes elles sont alors réveillées par la redoutable et impériale douairière Hécube qui arpente la scène canne à la main. Il y a, dieux merci, cet épisode onirique où Euripide - alias Jean-Paul - demande à ses choristes de revivre un épisode où elles auraient été toutes vraiment heureuses : c’est une jolie bulle à l’avènement lent.
Rythmes, ruptures de rythmes, sons, musiques, mouvements, déplacements sont intéressants, la mise en espace et les lumières sont belles. Les comédiens sont touchants. L’utilisation de l’escalier central de cette scène étrange est une fois encore capitale.
Théâtre du Nord-Ouest, dans le cadre de la saison Camus, Sartre, De Gaulle et la Politique, jusqu’en décembre 2011. Dates et réservations : www.TheatreDuNordOuest.com et 01 47 70 32 75

18 septembre 2011

Fant@smes de demoiselles,

de René de Obaldia
Adaptation et mise en scène : Pierre Jacquemont
Avec Manon Landowski, Isabelle Ferron, Pierre Jacquemont, Laurent Conor
Au piano: Raphaël Sanchez et Thierry Boulanger ; accordéon et percussions: Stéphane Puc.
L’auteur aime qu’on présente ainsi sa pièce: « Femmes faites ou défaites cherchant l’âme sœur ». L’adaptateur et metteur en scène ajoute qu’elle relève d’un music-hall imaginaire et que la scénographie qu’il a voulue est « conçue comme un espace de transformations à vue : châssis coulissant latéralement d’une coulisse à l’autre pour permettre ainsi des escamotages, apparitions et disparitions de personnages et accessoires ». Pourquoi vous communiquer tout cela, comme si on vous priait d’attacher vos ceintures ? Pour décoller plus vite et nous retrouver décalés plutôt que calés.
Le rêve, la fantaisie, le plus que surréel, l’absurde salvateur, une tendresse insensée à peine narquoise mais en première ligne, une dérision et un humour co-fondateurs.
Quatre comédiens aux physiques plus que contrastés: une jeune dame svelte, une autre plus imposante, deux messieurs l’un corpulent, l’autre plutôt moins, mais un quatuor qui chante à nous ravir.
Donc ces encore demoiselles, secrétaires rêvassant près de leurs patrons-cadres seraient en quête du seul véritable homme de leur vie. Ce pourrait être lui ou encore ces trente-six autres tous forcément plus irrésistibles les uns que les autres… et quid d’ « un malabar, un mutant sexy, un bel officier » plus un curé aguichant prêt à se défroquer et encore et aussi un… ? Tournez manèges à défaut de ménages. Au  réveil ? Non, ne vous réveillez surtout pas si vite.
Ce rêve de spectacle que signe un monstre plus que délicieusement sacré qu’est Obaldia se donne au Théâtre 14 jusqu’au 22 octobre, les mardi, vendredi, samedi à 20h 30, les mercredi et jeudi à 19 h et le samedi à 19 h. Réservations : 01 45 45 49 77.
Il se joue ensuite dans le cadre du Festival René de Obaldia au Théâtre Ranelagh du 26 octobre au 19 novembre, du mercredi au samedi à 19h. Réservations : 01 42 88 64 44

17 septembre 2011

L’Italienne

Pièce d’Eric Assous
Avec Astrid de Saint Exupéry et Eric Rolland, mise en scène de David Garcia.
En ce début de saison Les Conjoints d’Eric Assous à l’affiche au Théâtre Tristan Bernard est qualifié par la critique du Figaro de « comédie sentimentale de la rentrée », qui a « tous les ingrédients du succès ». Et à la charmante Manufacture des Abbesses David Garcia met amoureusement en scène cette Italienne qui est ce que nous avons vus récemment de plus fin, de plus abouti, de plus tendre, bref de plus bouleversant.
Au théâtre une ‘Italienne’, c’est donc une répétition qui n’en est pas vraiment une parce que les comédiens débitent le texte sans le jouer, techniquement, pour la mémoire.
Au centre de la scène deux fauteuils plus qu’ordinaires et contigus jouent au canapé. À jardin et à cour des panneaux évoquent vaguement le monde extérieur. Le metteur en scène ne s’encombre pas de détails et nous y sommes immédiatement sensibles parce qu’il se concentre sur les comédiens, le texte et son auteur qu’il aime.
La situation de départ ? Franck, auteur, metteur en scène et également comédien a engagé une jeune actrice, Muriel, pour jouer le rôle féminin de sa plus récente pièce, une catharsis : en effet il vient de rompre avec celle qui. . bref, celle que… Muriel en quête de rôles n’a pu qu’accepter.
Tout ce qui semblait si clair et bien défini au départ va basculer heureusement et vous n’y verrez que du feu ; ça ne sera pas vaudevillesque. Quand la jeune femme est-elle la comédienne en répétition, quand devient-elle si, très, ou trop proche de son partenaire-et-patron ? Elle entre, sort de scène, ré-entre, re-sort, encore et encore. Qui est-elle à chaque fois : le personnage, la comédienne, la partenaire ou plus encore ? Seul, Franck est au téléphone avec une maîtresse ; Muriel entre et à sa demande elle lui raconte ce qu’il en est de ses rapports chaotiques ou précaires avec son homme. On enchaîne, on reprend… La mise en scène les fait se tomber dans les bras, mais le metteur en scène avoue avoir demandé à ses comédiens de « dire des mots et de penser l’inverse ». « La femme dit qu’elle part mais veut être retenue et l’homme veut qu’elle reste mais fait tout pour qu’elle parte  parce qu’ils ne peuvent pas faire autrement ». On sait de moins en moins s’ils répètent ou s’ils ne jouent plus. Eux non plus, et tout cela jusqu’à la fin de la pièce qu’on souhaite voir arriver de plus en plus tard, tant elle fascine et vous prend aux tripes.
Astrid de Saint Exupéry, jeune comédienne gracieuse est une ingénue bouleversante aux yeux de rêve ; son partenaire Eric  Rolland, carré, au bon charisme se veut rassurant, mais il se laisse joliment  perturber pour notre grand plaisir. On voudrait que la pièce ne se terminât jamais.
La Manufacture des Abbesses, jusqu’au 8 octobre, du mardi au samedi à 19 heures. Réservations : 01 42 33 42 03

06 septembre 2011

Une infinie tendresse

de Herman van Veen
Spectacle musical avec Herman van Veen et Edith Leerkes
Comment vous dire l’admiration que nous avons ressentie pour l’équipe qui propose ce spectacle plus qu’abouti et qui, ‘cartonnant’ depuis des décennies, s’est donné, se donne et continuera de le faire en Europe et ailleurs.
Départ vers l’infini : les yeux bleu-nord d’Herman sont couleur vagues de mers   calmées, mais sa voix de cantateur est celle d’un incantateur.
Sur le front il arbore ces rides indiennes qui font de lui un sage et pourtant pas une minute il ne se la… joue.
Il se colle sur le nez un pétale de rose qui lui fera une bille de clown, car il en est un effectivement maîtrisant son corps mieux qu’un acrobate. Comédien, musicien, c’est un chanteur classique à la voix étonnante ou suave qu’il module idéalement. Le jazz ou Sinatra ? O.K. Empoignant son violon il devient tzigane endiablé ou archange mozartien ; et quand il s’installe au piano ça tonitrue. Il joue de la guitare, de plusieurs harmonicas presque en  même temps, siffle mieux qu’un bon merle et quand, dans ses sortes de didascalies ou parenthèses tendres, il nous parle de sa vie ou de celle des humains qu’il aime, admire, c’est avec un sourire presque ironique. Il s’exprime en une excellente demi-douzaine de langues et on a l’impression qu’il réinvente chacun de ces mots qui sont notre premier héritage, une raison d’exister, une fois sortis de l’enfance… mais pourquoi au juste… on y était si bien ! « Papa… Maman …mais vous dormez ? Ah bon, ce n’est pas grave, je vais dormir aussi ». Sa fascinante partenaire à la guitare est Edith Leerkes : trépidante, pieds nus, silhouette réconfortante, cheveux généreux, énergie redoutable et en phase avec cet Herman métaphysique qui nous dédie un « lait de la bonté humaine » selon Shakespeare.
Espace Pierre Cardin, les 15, 16 et 17 septembre à 20h30. Réservations : 01.42 65.27.35