27 novembre 2011

Bistro !

de Sylvie Audcoeur et Marie Piton
Musique Patrice Peyriéras, mise en scène Anne Bourgeois
Bien sûr, l’affiche avec ce cerisier en fleurs vous a mis plus d’une puce à l’oreille et l’absence d’un T final vous aura renvoyé sur les Champs-Elysées au temps  où  les soldats du tsar occupant alors notre  France tonitruaient réclamant leur combientième verre d’alcool fortissime à des serveurs qui, selon eux, lanternaient…
Bistro est une pièce malicieuse écrite et mise en scène par des dames, où trois personnages sur quatre sont féminins, et où l’homme qui les escorte sur les planches est  plutôt épisodique, un brin farfelu, cependant que le musicien au piano mène la danse, même quand il ne joue pas de son instrument, car bien que  muet, ses mimiques à elles seules sont une vraie partition.
Et c’est parti… Donc une dame brune et en robe, une dame blonde, cheveux très courts et en pantalon, une troisième gracieuse qui pourrait être leur marraine  dans un bar dont un aigle  à deux têtes orne le comptoir. L’établissement va fermer, il faut donc déménager. Ce que vos comédiens se mettent à faire dans tous les sens du terme.  Et quand on doit évacuer les objets qui ont ponctué votre vie, les femmes, convenez-en, au cours de ce recensement à rebours, sont reines.
Musique !  Ils chantent. Nostalgie ? Même pas : chez les Ruskoff,  n’est-ce pas, on passe du rire aux larmes en un clic. Déclaration de principes ou  d’amour :  « Cher Fred, je vous aime beaucoup ». Laquelle des trois lui a dit cela ? Fred : « Elle me prend pour un photographe ».
Et Fred encore : « Je suis célibataire » Ah bon ? Il  est sorti, elles restent. Quelques noirs.
Il et elles chantent. Une d’elles monte sur un tabouret au milieu de la scène. « Y a pas de mal à se faire du bien ». Ils chantent ensemble à nouveau, de plus en plus  ravissamment ce qui constitue une progression dramatique pour une pièce qui ne veut pas vraiment en être une, mais dont nous aimerions que vous disiez à vos amis qu’elle est un divertissement au sens le plus exigeant du terme, servi par une équipe de comédiens convaincants.
Le Théâtre de l’Œuvre a un choix de programmation exigeant et une fois encore il nous charme.
Théâtre de l’Œuvre, du mardi au samedi à 21 h, matinées samedi à 18h30 et dimanche à 15h30. Réservations : 01 44 53 88 88

26 novembre 2011

Le Horla

de Guy de Maupassant
Interprétation, mise en scène et dispositif scénique de Jérémie Le Louët
Dans la capitale se donnent actuellement deux Horla: l’un rive droite, l’autre rive gauche. Cela vous séduira puisque la nouvelle de Maupassant devenue pièce de théâtre destinée à nous faire « passer plus d’un frisson dans le dos » selon l’auteur est l’histoire de cet homme qui pense être devenu fou quand il découvre qu’un être immatériel et fantomatique a investi son existence, faisant de lui un personnage double ou dédoublé. Celui qu’il nomme le Horla, grignotant son univers, le guette sous son toit. Quand pour raser son brin de barbe matinale il se regarde dans un miroir il est seul, mais celui qui le hante fait que pour survivre, il s’est mis à tenir un journal où il nous livre jour après jour les ultimatums de cet être-là. Sur le plateau Jérémie Le Louët a installé des objets-gadgets anecdotiques qu’il manipule et déclanche. Les lumières clignotent et s’affolent, des bruits atroces de bombardements vous secouent: de quoi vous rendre sourd à vie. Des voix- off intempestives sont souvent plus off que off. Le comédien à la présence troublante et aux yeux énormes (hors normes ?) les utilise professionnellement. Il se donne à fond. Et que dire de la petite sueur coulant sur sa joue droite à son mi-parcours ? Nous dédiant les musiques qu’il aime, il chante avec elles. Puis tout se débande avec des comptes à rebours à régler d’urgence pour ne pas re-basculer…sculer…sculer..sculer. Des bruits de plus en plus tonitruants et puis l’inévitable incendie final Victime du Horla, le manipulateur-manipulé soupire: « Comme ce fut long ! ». Mais cette folie-là ne dure qu’une heure dont vous émergerez en titubant.
Théâtre Mouffetard, du mercredi au samedi à 19 heures. Réservations : 01 43 31 11 99

19 novembre 2011

Bal-Trap

de Xavier Durringer
Mise en scène d’Eve Weiss, avec Laurence Collard, Caroline Valmont, Letti Laubies et Anne de Rocquigny (en alternance) Christophe Petit et Ludovic Pinette (en alternance). Le musicien est Séverin Dupouy.
Un club de nuit, un musicien sur un mini-podium. Matin pour petite fin de partie ou peut-être le début d’une autre. Deux couples : jolies blondes et leurs partenaires respectifs qui savent que pour emballer une femme il faut d’abord la faire rire et qu’après on peut tout tenter et tout réussir. Donc Gino et Lulu, Bulle et Muso se seraient rencontrés comme par hasard et échangent des cigarettes, se mettent à raconter puis à se raconter. Ça s’emberlificote vite et joliment. Notez qu’on est à une époque où l’important est d’abord de « faire » l’amour quitte à ce que les femmes « tombent » enceintes. Décolletés vertigineux, shorts ravageurs mettant en valeur leurs cuisses pulpeuses, elles se redessinent la bouche avec un rouge à lèvres intempestif et évoquent fièrement leurs multi-avortements : quelle revanche ?
Précarité des échanges amoureux mais sexuellement indispensables : Hôtel Machin, chambre 53 ou même 54 ?
« Je t’aime, fous le camp ! », mais aussi : « Embrasse-moi ! ». Lui s’exécute mais Elle: «Pourquoi tu gardes les yeux ouverts ?»
Les nôtres restent écarquillés parce qu’Eve Weiss signe une mise en scène diaboliquement divine, cependant qu’un certain ‘lait de la tendresse humaine’ fait que Durringer nous attendrit. « Je t’aime, un peu, beaucoup, tendrement, passionnément, à la folie ». Lui et Elle -mais lesquels - une fois encore l’un contre l’autre. La lumière baisse. Et bingo ! c’est remarquablement bien joué.
Théâtre Les Déchargeurs à 20 heures, du mardi au samedi ; réservations : 08 92 70 12 28

16 novembre 2011

Le Vicaire

de Rolf Hochhuth
Traduit de l’allemand par F. Martin et J. Amsler
Adaptation et mise en scène de Jean-Paul Tribout, assistant : Xavier Simonin.
Avec Claude Aufaure, Mathieu Bisson, Emmanuel Dechartre, Eric Herson-Macarel,Laurent Richard, Xavier Simonin et Jean-Paul Tribout.
Le titre original de la pièce était Le lieutenant, mais avec cette oeuvre provocatrice qui dans sa version intégrale dure huit heures on n’en est pas à un paradoxe ou à une approximation près. Sept personnages masculins : soit le Pape, un nonce (ambassadeur du Saint Siège « accrédité auprès des États ») , un cardinal, un Père général et un certain Fontana et son fils Richard, témoins emberlificotés de cette saga qui les dépasse, et puis ce Gerstein coincé entre eux tous, avec sa croix gammée sur le bras. Jean-Paul Tribout dans sa note d’intention dit vouloir « faire entendre au mieux toutes les nuances, tous les arguments antagonistes de la pièce, défendre tous les personnages, éviter à toute force la caricature, la dramatisation excessive, le pathos ».
Il s’en tire parfaitement, épaulé par ses excellents camarades-comédiens. Sa mise en scène est sobre, ses décors le sont également. Mais l’intrigue ?
Sa Sainteté Pie XII aurait parfaitement failli à son rôle de souverain pontife en ne dénonçant pas la Shoah, c’est à dire le massacre programmé des Juifs dont il avait une parfaite connaissance grâce à ses multiples et subtiles antennes. Se réfugiant dans son rôle de diplomate - conciliateur, il n’aurait entrepris aucune sorte de croisade et laissé se perpétrer des atrocités qu’aujourd’hui on ne connaît que trop.
La vérité ? L’auteur, personnage difficilement cernable à l’époque où il a écrit la pièce, semble avoir été manipulé, récupéré ou missionné par les services soviétiques dont il s’est fait le porte-parole ou peut-être même l’agent. Ceci expliquant cela.
C’est dommage car il fait de ce personnage évanescent selon lui, quoique parfaitement interprété par Emmanuel Dechartre, un pape dont tous les travaux historiques récents démontrent amplement qu’il fut tout le contraire.
Théâtre 14, jusqu’au 31 décembre, mardi, vendredi, samedi à 20h30, jeudi à 19h, matinée samedi à 16h. Réservation : 01 45 45 49 77

11 novembre 2011

Urgent crier !

Textes d’André Benedetto, adaptation et mise en scène de Philippe Caubère
Accompagné par Jérémy Campagne à la guitare.
Donc Caubère jouerait Benedetto ? Il ne le joue pas, il le devient, parce qu’il l’est d’emblée. Sur la feuille de route de ce comédien multi-facettes figure: fasciner. Urgent crier est le titre  du premier recueil de poèmes de ce ‘poète, acteur et démiurge’ qu’il a ‘admiré et adoré’.
Benedetto ? Zoom-arrière : débuts au festival qui deviendra off à Avignon dans ce Théâtre des Carmes installé dans un lieu anciennement religieux, soit ce premier pseudo-sacrilège mais avec consécration en vue. A Avignon Caubère a été une sorte de pape. A la Maison de la Poésie (ex-théâtre Molière) à Paris il raconte,  ressuscitant Benedetto avec cet accent méridional  plus qu’intempestif mais si parfait et qu’il n’abandonnera qu’à la toute fin, tout cela accompagné de mimiques et de gestuelles résolument gauches. Vous aviez donc dit fasciner ?
C’est fait puisque la salle vibre. Le guitariste qui joue rarement mais infiniment bien de son instrument, apparaît et réapparaît derrière ses micros and-Co. Vers la toute fin nous avons droit à une séquence flamboyante, rock-and-rollesque avec marées de fumées.
Maison de la Poésie, du mercredi au samedi à 20 heures, dimanche à 18 heures. Réservations : 01 44 54 53 00 et www.maisondelapoesieparis.com

04 novembre 2011

Louise aux spectres rouges

d’Emilie Sandre
Mise en scène Emilie Sandre
Cette Louise Michel est la saga d’une révoltée dès la naissance qui ne saura jamais lequel des seigneurs de ce château où elle est née est son père. Elle portera le patronyme de sa mère qui y était servante. Ecartelée entre deux mondes, consciente de l’être, elle veut établir ou rétablir un certain ordre, ou même l’Ordre. Point c’est tout.
Emilie Sandre nous propose et nous impose cette femme pléthorique et dérangeante, « engagée » auriez-vous dit autrefois ? Pouah, quel vieil euphémisme.
Sur la scène deux femmes et deux hommes. Madame Mère quasi-cacochyme est à l’arrière-plan et sa fille face à nous est d’abord dos au public. Les hommes confidents ou compagnons d’armes de Louise auxquels l’auteur rend hommage interviennent généreusement dans cette saga résolument didactique. Emilie Sandre ne donne pas dans la demi-mesure.
Mais quand on aime on ne compte pas.
Théâtre du Nord-Ouest, dates et réservations : 01 47 70 32 75

03 novembre 2011

L’apprentie sage-femme

d’après Karen Cushman
Adaptation Philippe Crubézy, mise en scène Philippe Prader
Interprétation Nathalie Bécue
La Morveuse est une adolescente qui a perdu ses parents, c’est-à-dire ses moyens et même aussi ses raisons de vivre. Elle erre à la recherche mais de qui ou de quoi ? Une femme, la Pointue, la recueille et la surnomme Cafard. Termes crus, qualificatifs agressifs, langue étrange dans une traduction qui dérange. Très vite la comédienne seule en scène raconte et résume, puis devient tous les personnages auxquels elle a été confrontée. Elle se démène, arpentant généreusement la scène de ce Paradis qu’elle transforme un peu en salle de gymnastique.
Donc la Pointue va permettre à sa recrue d’être une sous-sage-femme retroussant ses manches pour extirper de la femme - à son corps parfois défendant - « poussez, poussez, poussez ! » hurle-t-elle… ce petit amour de jolie chair fraîche dont les vagissements viennent faire écho aux hurlements de la parturiente.
« Sssavez… » est le tic récurrent qui permet à la comédienne de mettre et re-mettre son public dans la confidence. La voilà qui se met à nous confier l’histoire d’une vache vêlant avec pour bilan deux veaux sortis pattes les premières.
Mais en toile de fond il y a le village « où j’aimais bien vivre » avec ses senteurs pas toujours ragoûtantes, ses paysages dignes de peintres impressionnistes ou pas, mais aimés ; un village qui veille sur elle et sur nous aussi. L’écriture de Karen Cushman (et sa bonne traduction) colorée, charnelle plus que sensuelle, nous sidère comme le fait une fois de plus Nathalie Bécue.
Théâtre du Lucernaire
, salle le Paradis, jusqu’au 31 décembre.
Du mardi au samedi à 19 heures. Réservations : 01 45 48 91 10

Journal d’un curé de campagne

de Georges Bernanos
Adapté et joué par Maxime d’Aboville
Tentures noires, au centre de celle du fond un crucifix. A jardin une table vieillotte avec dessus un bougeoir et sa bougie. Derrière : un siège que le comédien déplacera jusqu’au centre de la scène. A cour un prie-Dieu. Mais si ce décor dans lequel évolue Maxime d’Aboville est minimaliste c’est tant mieux car ce sont sa silhouette autant que sa voix jeune, mélodieuse mais fragile aux intonations claires qui vous vont vibrer. Sa respiration devenue difficile le rend pathétique ; son regard, ses gestes sont courts ; il a des tics, crispe ses mains sur un mouchoir dont il se sert de plus en plus fréquemment. Jeune homme pudique puisque formaté au séminaire, il est très atteint par la maladie dont il sait qu’elle va l’emporter vite.
Ce jeune curé au « triste visage jaune » a décidé de « noter au jour le jour, avec une franchise absolue, les très humbles, les insignifiants secrets d’une vie d’ailleurs sans mystère » soit ce qu’il « confie au Bon Dieu presque chaque matin sans honte ». Il finira par sourire avant de mourir après sa traversée. Mais quelle traversée, et que fut-elle ?
Nous sommes dans le nord de la France et le jeune abbé a avoué que sa paroisse était « dévorée par l’ennui ». Bien sûr des notables devraient l’aider : sa situation financière comme celle de tous les membres du clergé est plus que précaire, mais Jésus est né dans une étable, n’est-ce pas ? Monsieur le Comte et son épouse pourraient - devraient - le soutenir, mais rien n’est vraiment simple dans cet Artois profond. Notre jeune curé a d’autres vrais amis, prêtres côtoyés dans son enfance, vivants ou non. Cependant Madame la Comtesse qu’il veut ramener à la vraie foi car le salut de son âme en dépend, meurt trop vite. Mais alors le bien et le mal ? « La réflexion est un alibi par rapport à la prière »… et puis « tout est grâce ».
La chandelle qu’il a allumée brûle fidèlement, des noirs ont mis fin aux épisodes voulus par Bernanos, mais le jeune homme s’est éteint et le comédien nous lit sa dernière lettre…
Ce spectacle, Dieu merci, est repris une fois encore à Paris.
Théâtre La Bruyère, dimanche à 16 h et lundi à 19 heures jusqu’au 16 janvier.
Réservation : 01 48 74 76 99