04 janvier 2012

Richard III n’aura pas lieu, ou scènes de la vie de Meyerhold

de Matéi Visniec.
Mise en scène de David Szulman.
Le titre est un clin d’œil : vous pensez à cette guerre qui selon Giraudoux n’aura pas lieu d’être ; Visniec vous a mis le grappin dessus et, intrigué, vous effectuez votre première pirouette. La vaste scène du Théâtre 13 est mise à nu : aucun élément de décor mais des câbles, des échelles et des murs bruts. Un homme assis dans un fauteuil somnole au centre du plateau : tout peut commencer. L’homme est ce Meyerhold comédien féru de Tchekhov mais qui, lui tournant à moitié le dos, inventera cette « biomécanique » qui fait de l’acteur un clown, silencieux ou pas, un pantin à la gestuelle explicite, et d’autres extra-terrestres qui dénoncent les fausses folies et les vraies déviances. Les soviétiques ayant décidé que Gorki est le seul bon auteur à avoir prôné le réalisme socialiste déclarent que Meyerhold est un déviationniste. Ils le feront exécuter par leur police secrète à l’âge de soixante-six ans.
L’homme (Volodia) sort de son fauteuil sur les planches pour vociférer, expliquer ce qu’il attend du comédien longiligne aux cheveux de sirène qu’il a choisi pour jouer le monarque shakespearien en passe de devenir un monstre avec ou sans bosse. Il étreint sa femme au visage effaré et au ventre énorme, parturiente aux délais de gestation dépassés, qui hurle à tout va. Autour d’eux évolue une douzaine de personnages, dont une secrétaire avec machine à écrire portable et à l’ancienne au patronyme tchékhovien. Ils et elles entrent, se racontent, font semblant de faire leur autocritique, sortent en courant pour laisser la place à ce généralissime encasquetté aux moustaches si reconnaissables qui fume une pipe énorme et fait un numéro chaplinesque : la salle éructe et le message passe à tous les niveaux. Visite du père de Volodia qui lui, plon-plon, ne fait pas son autocritique. Mais vodka !
Et puis la prison. Le rideau de fer du théâtre a scindé la scène en deux. Volodia à l’avant-scène est allongé sur un lit de prison ; le gardien obtus qui le veille, homme d’une campagne profonde, parle de son cheval à lui. Le royaume de cet ahuri est effectivement une toute petite écurie. Coups donnés dans le rideau de fer, tout rebascule. L’épouse de Volodia a fini par mettre au monde devant nous un enfant âgé d’une dizaine d’années, ce camarade-homme-nouveau avec une couronne qui va aller insolemment dire leur fait à tous ces adultes largués. Re-vodka ! Mais tous ont fini de danser, rire et chanter. Tableau final : à l’arrière-plan la quinzaine de comédiens est alignée et Volodia à l’avant-scène a les yeux bandés.
Ces comédiens étonnants formés par le metteur en scène sont une équipe soudée. Le spectacle d’une heure et demie sans temps morts, mais ponctué par des musiques nobles et belles est jubilatoire. Camarades-futurs-spectateurs, un tel adjectif du genre ‘convenu’ vous semble-il trop politiquement correct ?
Allez vite redécouvrir Visniec.
Théâtre 13 / Jardin, 103 boulevard Auguste Blanqui, jusqu’au 12 février, mardi, jeudi, samedi à 19h30 ; mercredi, vendredi à 20h30, dimanche à 15h30. Réservations : 01 45 88 62 22