15 mars 2012

Faire danser les Alligators sur la Flûte de Pan, d’Emile Brami

D’après la correspondance de Louis-Ferdinand Céline
Mise en scène Ivan Morane
La grande scène du théâtre de l’Epée de Bois est traversée par des cordes à linge ; en pendent des feuilles de papier tenues par des pinces à linge. Côté jardin un piano qui se révèlera plutôt désaccordé et puis des boîtes en carton à même le sol. Au centre une échelle double en bois est comme remisée, posée sur le côté. Une table de travail face public est chargée de livres. A l’avant-scène un lit en fer recouvert d’un drap, avec oreillers sur lequel le comédien est allongé. Une voix nous redit ce 30 juin 1961, veille de la mort subite du Docteur Destouches. Le comédien se redresse, se défait de ses divers blousons, vestes, etc. et déshabille sa vie et sa carrière pour nous les offrir en les commentant. Ce monstre de la littérature française dit tout et même plus encore. Cela ne donne ni une confession ni une vulgaire et laborieuse explication de textes ; il ne tente surtout pas de justifier ses positions non plus que ses choix, tel celui d’avoir utilisé un jargon ou encore misé sur la familiarité, la grossièreté d’une « langue anti-bourgeoise ».
Pour lui : « Ecrivain, biologiquement ça n’a pas de sens, c’est une obscénité romantique dont l’explication ne peut être que superficielle ». Parce qu’ « écrire c’est communiquer sa fièvre, sa trouille, sa faim, son amour, sa rage ». Denis Lavant grimpe (surtout pas aux rideaux) mais sur une chaise pour attacher aux cordes des feuilles qu’il a sorties de cartons moches. Il les envoie promener d’un pied rageur, mais en a sorti des livres d’auteurs reconnus, contemporains de Céline et dont l’auteur dit tout le mal qu’il voudrait ou faudrait qu’on en pense. Ces pléthoriques écrivent comme à leur insu, tournent en rond, se gargarisant de leurs trouvailles. Pardon, vous auriez osé : « mais l’inspiration alors ? » Céline s’en moquerait-il ?
Denis Lavant a jeté la table par terre, redressé l’échelle branlante, il y est monté et s’y est assis tout en haut. Redescendu, il donne des coups de pieds dans les livres qu’il a sortis de ses cartons, démolit les pseudo-auteurs soi-disant majeurs de son siècle, qu’on ne vous citera surtout pas. Il jette de nouveau tout par terre, joue de son piano éborgné, chante des truanderies cocasses ou simplement montmartroises. Dans la salle on n’en peut déjà plus. Nous nous en allons vers la fin ; Denis s’est rallongé sur son lit précaire après avoir posé sur son visage une serviette genre de toilette. Exit Louis-Ferdinand et la salle explose. Rarement il nous a été donné de rencontrer une pareille adéquation entre un comédien prodigieux et un auteur hors de toutes normes.
Théâtre de l’Epée de Bois, Route du Champ de Manœuvre, 75012 Paris. Dates et réservations : 01 48 08 39 74.