26 mars 2012

Se trouver, de Luigi Pirandello

Mise en scène Stanislas Nordey
Il s’agit d’une des dernières pièces de l’auteur, très peu souvent jouée, bien que particulièrement touchante. Une femme devenue comédienne parce qu’il fallait qu’elle se donne, qu’elle se perde et qu’elle tente de se trouver, jour après jour, ne peut surtout pas aimer l’homme qui partage quelques unes de ses nuits. Celui-ci venu du nord menace de reprendre la mer, sa vraie maîtresse, si à terre tout doit sombrer. Dans la salle archi-comble, des spectateurs claquent bruyamment leurs strapontins s’en vont au bout d’à peine trente minutes. Effectivement, les acteurs et actrices du genre figurants et surtout pas comédiens en quête d’auteur (que nous ne citerons pas) alignés face au public disent leur texte de manière mécanique. Certains le sur-articulent ou le crachent, d’autres braillent de temps à autre pour se faire entendre. Mais Emmanuelle Béart, demanderez-vous ? Dans le rôle principal et des tenues superbes qui mettent en valeur sa charmante plastique, et dont on voit qu’elle aime le côté tchékhovien de son personnage, elle est maniérée et artificielle. Singeant le jeu des contemporaines de Sarah Bernhardt elle minaude, quitte à finir par hurler comme une sale gosse qu’on vient de réprimander. « Mon désarroi alors est naturel » commente-t-elle à un moment-clé de cette saga ; le nôtre le reste tout au long de la soirée, bien que les décors colossaux et phénoménaux, bref plus que généreux nous abasourdissent à chaque passage d’un acte au suivant. Mais comment conseiller aux gens que vous aimez d’aller découvrir un spectacle pour n’en apprécier et admirer que le côté cinématographique voire délirant ?
Il nous semble que Stanislas a un peu perdu de son nord, et ce joli ratage rend perplexe.
Théâtre National de la Colline, jusqu’au 14 avril. Dates et réservations : 01 44 62 52 52

Platonov, mais…

D’après Anton Tchekhov, traduction de Françoise Morvan et André Markowicz.
Mise en scène d’Alexis Armengol
Le théâtre de l’Aquarium programme une version de Platonov laquelle devrait deux heures durant faire hurler de rire mais aussi trépigner d’une rage réconfortante les amoureux d’Anton. Mais… pourtant il y a de l’énergie à revendre, des comédiens de première zone qui sont à la fois des pluri-musiciens performants, et un décor dérangeant parce que dérangé. A la une tout se passe à cour et vous qui, assis à jardin, vous tordiez le cou, êtes soulagé parce qu’à votre gauche l’espace va enfin être investi. Des dizaines de légers pylônes auxquels sont accrochés des tableaux comme pour une galerie dite d’art et qu’on recadrera, des fauteuils sur lesquels il faut que les personnages montent pour se faire mieux voir et entendre, des mini-tables où poser bouteilles et verres. Et des musiques genre jolis intermèdes récupérateurs. On lève le doigt : « Y a-t-il du Platonov au menu ? » Réponse : « Vous en demandez trop ». Alors on attend le vrai pan-pan final.
Aux commandes de ce spectacle vous découvrirez une équipe soudée, empathique, pléthorique et qui y croit, d’accord, mais….
Théâtre de l’Aquarium à la Cartoucherie de Vincennes, jusqu’au 15 avril, du mardi au samedi à 20h30, le dimanche à 16h. Réservations : 01 43 74 99 63

20 mars 2012

Dialogue aux enfers Machiavel - Montesquieu

Texte de Maurice Joly, adaptation de Pierre Fresnay et J-M Charton revisitée par Pierre Tabard et Fabienne Périneau, mise en scène de Hervé Dubourjal. Avec Jean-Pierre Andréani ou Hervé Dubourdjal et Jean-Paul Bordes.
Bruits atroces ; venue de la coulisse une lumière intense inonde la scène. Au centre un gros coffre d’où les deux comédiens tirent leurs costumes : celui, sobre, de Montesquieu ressemble à un uniforme d’académicien, celui de Machiavel est bouffant et coloré. Siffler le début du match puis que c’est de cela qu’il va s’agir et pour cela que vous êtes venus. Ils s’étreignent. Lui Machiavel et Lui Montesquieu, avec leur siècle et demi d’écart, prêts à débattre parlent la même langue. Qu’est-ce que le pouvoir, qui doit l’exercer, comment et pour le bien de qui ? A quels sacrifices doit-on ou peut-on recourir, quelles fautes dites morales, graves ou moins graves, a-t-on cependant le droit de commettre ce faisant ? Qui vous donne ce droit et qui vous pardonnera vos erreurs… et d’abord le pardon ? Quant au principe de l’égalité ? Mettez tout ça là, on ne va surtout pas le trier. Aussi étourdissant que cruel ce débat qui au départ n’était pas destiné au théâtre, avait besoin de cette mise en scène simple et inventive.
Le grand coffre devient un endroit à l’intérieur duquel s’installent les partenaires-adversaires. Machiavel met sa main autour du cou de Montesquieu. Donc la barbarie … Lequel des deux dit avoir « peu d’admiration pour vos civilisations » ? Machiavel prend Montesquieu dans ses bras et le secoue. La dictature ? « Si j’étais prince je parlerais rarement ». Les lumières ciblent les visages. Machiavel : « Mais je suis chef d’armée ». Noirs. Assis dans le coffre les deux M. ont sorti une bouteille et des verres. Machiavel, victime d’une crise (de quoi ?) tombe en arrière. « Calcul, vous êtes un joueur ». Longue tirade didactique de Montesquieu. Finalement lequel des deux fermera le coffre ? Ils ont trinqué et bu. Mais au fait le suffrage universel ? « Nous sommes à la veille de la délivrance ». Cri hystérique de Machiavel…  Donc l’enfer ?
Ciné 13 Théâtre, du mardi au samedi à 20 heures, dimanche à 15 h 30. Location : 01 42 54 15 12

19 mars 2012

A toi pour toujours, ta Marie-Lou, de Michel Tremblay

Adaptation et mise en scène de Christian Bordeleau.
Avec Marie Mainchin, Cécie Magnet, Yves Collignon, Sophie Parel.
Magie des titres et surtout de leurs sonorités : est-ce qu’au Québec quand on voit sur le trottoir d’en face quelqu’un qu’on connaît et qu’on aime bien on lève le bras et on crie « ou-ou…ou-ou ! » comme chez nous ? Et puis qu’en est-il de notre « Lou(p) y es-tu ? »
Marie-Lou y est, à l’avant de la cour dans un fauteuil simplet ; elle porte une robe à fleurs vieillotte et tricote : laine turquoise pour point mousse. Son mari Léopold (qu’elle appelle Léopo) en bleu de travail est assis à jardin devant une table de cuisine et des verres vides ou pleins, mais visiblement éméché. A l’arrière-plan leurs deux filles : Manon avec sa croix de nonne, tête baissée, yeux résolument ternes, et la grande Carmen en tenue sexy de chanteuse pour cabaret, assise jambes très écartées sur une chaise qu’elle enverra promener quand ça la prendra (comme le fera Léopold) . Elle chouinnegomme tandis que sa mère tricote. Tics de famille ex-aequo ? Les filles ont une vingtaine d’années et un jeune frère : un Roger qu’on ne verra surtout pas. Leur Marie-Lou de mère clame être enceinte pour la quatrième fois et s’en prend à son conjoint qui ne l’a épousée que pour la ‘chose’. Cela se passe dans un Canada ‘dit’ français hyper-catho, nourri-bourré de complexes mais dont nous aimons la littérature au langage cru, gouleyant, outrancier avec ses paradoxes cruels. La mise en scène, ses décalages et ses lumières alternées nous a vite fait comprendre que deux époques séparent les géniteurs de leurs filles, puisque Marie-Lou et Léopold sont morts après qu’il lui ait demandé si elle voulait aller faire un tour avec lui en auto, et que… les choses se sont très mal terminées ! Ne pas philosopher trop, le message est vite passé, comme toujours au théâtre.
Pour la pièce son metteur en scène a choisi des interprètes généreux à l’énergie redoutable, et c’est tant mieux, parce qu’elle continuera à se donner jusqu’au 7 avril.
Au Théâtre Essaïon, du jeudi au samedi à 21 h30. Réservations: 01 42 78 46 42

15 mars 2012

Faire danser les Alligators sur la Flûte de Pan, d’Emile Brami

D’après la correspondance de Louis-Ferdinand Céline
Mise en scène Ivan Morane
La grande scène du théâtre de l’Epée de Bois est traversée par des cordes à linge ; en pendent des feuilles de papier tenues par des pinces à linge. Côté jardin un piano qui se révèlera plutôt désaccordé et puis des boîtes en carton à même le sol. Au centre une échelle double en bois est comme remisée, posée sur le côté. Une table de travail face public est chargée de livres. A l’avant-scène un lit en fer recouvert d’un drap, avec oreillers sur lequel le comédien est allongé. Une voix nous redit ce 30 juin 1961, veille de la mort subite du Docteur Destouches. Le comédien se redresse, se défait de ses divers blousons, vestes, etc. et déshabille sa vie et sa carrière pour nous les offrir en les commentant. Ce monstre de la littérature française dit tout et même plus encore. Cela ne donne ni une confession ni une vulgaire et laborieuse explication de textes ; il ne tente surtout pas de justifier ses positions non plus que ses choix, tel celui d’avoir utilisé un jargon ou encore misé sur la familiarité, la grossièreté d’une « langue anti-bourgeoise ».
Pour lui : « Ecrivain, biologiquement ça n’a pas de sens, c’est une obscénité romantique dont l’explication ne peut être que superficielle ». Parce qu’ « écrire c’est communiquer sa fièvre, sa trouille, sa faim, son amour, sa rage ». Denis Lavant grimpe (surtout pas aux rideaux) mais sur une chaise pour attacher aux cordes des feuilles qu’il a sorties de cartons moches. Il les envoie promener d’un pied rageur, mais en a sorti des livres d’auteurs reconnus, contemporains de Céline et dont l’auteur dit tout le mal qu’il voudrait ou faudrait qu’on en pense. Ces pléthoriques écrivent comme à leur insu, tournent en rond, se gargarisant de leurs trouvailles. Pardon, vous auriez osé : « mais l’inspiration alors ? » Céline s’en moquerait-il ?
Denis Lavant a jeté la table par terre, redressé l’échelle branlante, il y est monté et s’y est assis tout en haut. Redescendu, il donne des coups de pieds dans les livres qu’il a sortis de ses cartons, démolit les pseudo-auteurs soi-disant majeurs de son siècle, qu’on ne vous citera surtout pas. Il jette de nouveau tout par terre, joue de son piano éborgné, chante des truanderies cocasses ou simplement montmartroises. Dans la salle on n’en peut déjà plus. Nous nous en allons vers la fin ; Denis s’est rallongé sur son lit précaire après avoir posé sur son visage une serviette genre de toilette. Exit Louis-Ferdinand et la salle explose. Rarement il nous a été donné de rencontrer une pareille adéquation entre un comédien prodigieux et un auteur hors de toutes normes.
Théâtre de l’Epée de Bois, Route du Champ de Manœuvre, 75012 Paris. Dates et réservations : 01 48 08 39 74.

Cantique des cantiques, de Jean Giraudoux

Mise en scène Edith Garraud
Avec Muriel Adam,Gérard Cheylus, Jean-Adrien Espiasse, Vincent Gauthier, Alain Prétin, Coralie Salonne
Un cantique n’est pas seulement un chant d’action de grâces libérant l’âme, il doit d’abord naître d’un recueillement. Giraudoux convoque des mots qu’il cueille, recueille et qui, devenus des bouffées d’encens, lui montent à la tête, au cœur et à l’âme.
Le décor évoque la terrasse d’un café de luxe, avec des chaises de jardin aux pieds gracieux, des tables aux nappes très blanches, mais pourquoi celle avec au bouquet de fleurs posé dessus à l’avant-scène ne sera-t-elle pas occupée ? Un couple aurait pu s’y installer pour une célébration joyeuse.
La pièce de prime abord pourrait désarçonner par son analyse du sentiment qui unit Claude, homme de pouvoir alias Le Président, donc immortel et invulnérable : « Je suis le seul en Europe qui sache reconnaître les vainqueurs » et Florence, jeune femme qui l’ayant rarement rencontré - voyez leurs emplois du temps respectifs - mais peut-être connu et aimé, l’aime probablement encore. Mais Elle qui a peur de l’avenir s’apprête à épouser Jérôme, très jeune homme « naïf, exposé, condamné » qui « a la candeur des monstres ». Elle ajoute : « Avec lui la minute ne passe pas, je vis un temps arrêté… c’est un être pur ». Jérôme arrive, il dit au Président tout le bien qu’il pense de lui, toute l’admiration qu’il lui porte et tout le manque de jalousie qu’il éprouve face à lui. Puis il emmène sa Florence.
Dans ce café de luxe, la caissière, le personnel et le gérant restent sidérés.
Nous le sommes aussi parce que l’auteur veut démasquer et tordre le cou à la jalousie, péché capital qui aliène des couples amputés de la grâce nécessaire pour s’en relever. Sidérés aussi par les comédiens, tous étonnants.
Muriel Adam est une caissière à la présence réconfortante, Alain Prétin est Victor, serveur aussi métaphysique que donneur de leçons nécessaires qui passera les deux tiers de la pièce à lire son journal à la table numéro combien ? (fait-il aussi les mots fléchés ?) Jean-Adrien Espiasse est un Jérôme immatériel débarquant d’une planète plus légère et plus suave que la nôtre. Vincent Gauthier est ce Président au rictus touchant d’homme de pouvoir profondément blessé mais sachant sourire infiniment et qui ‘assumera’ quant à sa Florence. Elle est assise face à lui, gracieuse dans sa robe beige, fascinante, et tout ce qu’elle dit devient notre cantique à nous. A la toute fin Gérard Cheylus, hiératique, tire les conclusions de ce qui vient de se passer dans l’établissement qu’il gère. Et nous sortons du théâtre comblés.
Théâtre du Nord-Ouest dans le cadre de l’intégrale Giraudoux. Dates et réservations : 01 47 70 32 75

11 mars 2012

Don Juan, le retour de Gérard Savoisien

Mise en scène Eric Rouquette, lumières Antonio de Carvalho, costumes Pierre Talamon, avec David Arveiller.
Scène vide. Assis sur un joli vieux coffre le comédien tenue et port élégants, au sourire à la George Clooney, confie « Je reviens de l’enfer ». Très vite il s’en prend à l’hypocrisie : « J’ai appris que la femme fidèle trompe son mari » mais convient que « le lit est mon champ de bataille ». C’est un prédateur qui avoue détruire et clame qu’il a tué son Commandeur. Il rejoint petit à petit le personnage de Molière et convoque son Sganarelle-à-lui qu’il a re-baptisé Sganaporello, lequel ne se présentera jamais. La scène s’anime, les lumières déclinent, les bruits se font intempestifs. Il décide pour se mettre en forme de faire un numéro de séduction et s’approche d’une spectatrice du premier rang et de son compagnon. Pour lui c’était nécessaire. Coup de tonnerre et lumières qui vacillent. Sur le plateau : une table et du champagne. Il poursuit sa confession : « Je n’ai jamais rabaissé les femmes, je m’en suis toujours servi ». Et puis il danse : Don Juan est devenu D.J. alias disc-jockey.
Et il sourit encore et toujours. Il ira jusqu’à empoigner et manipuler une marionnette, son double et sa caricature, puis la jette dans le coffre. « Je suis soulagé de ne plus avoir de conscience ». « Je suis double, je joue double jeu et son contraire ». Musique pour boîte de nuit. Il ôte sa veste et danse. « Je n’ai pas besoin de toi, je suis seul…je suis seul ; enfin presque ».
Ses lunettes noires ôtées il en vient à parler de solitude. « Vous aimerez partager ce que vous êtes ». Le voilà qui évoque sa mère chérie et vous vous dites : « Ben, enfant capricieux, emberlificoteur, après nous avoir tout dit sur toi-même que pouvais-tu faire de plus pour nous mettre K.O. ou nous faire larmoyer ? ». Il a pensé à tout. « Je vais brûler …la route de l’enfer… personne ne peut détruire l’enfer ». Les lumières flamboient.
Il reprend alors à son compte l’ultime réplique du Sganarelle de Molière : « Qui va me payer mon salaire ? » et répond comme si on frappait à son ultime porte « Il y a quelqu’un ? »
On vous a épargné la fumée qui avait envahi la scène (picotant les yeux des spectateurs du premier rang), mais on a tenté de vous donner une idée de ce texte apparemment décousu ou désinvolte mais qui est aussi exploratoire que corrosif. Dans une mise en scène simple et percutante David Arveiller le sert avec une générosité, une intelligence et un charme peu communs.
Théâtre Les Déchargeurs, jusqu’au 14 avril. Du mardi au samedi à 20 heures. Réservations : 08 92 70 12 28

08 mars 2012

Roméo et Juliette de William Shakespeare

Adaptation et mise en scène de Ned Grujic
Traduction : François Laroque et Jean-Pierre Vilquin

Donc haines ancestrales datant sûrement de Caïn et Abel, guerres fratricides, dites civiles en ex-Yougoslavie, le pays natal de l’auteur. Il a transposé à notre époque l’histoire véronaise des Capulet dont la rejetonne est Juliette, et des Montaigu parents de ce Roméo fils unique mais escorté d’une escouade d’amis, confidents et cousins, jeunes mâles pétaradants pour qui la vie serait d’abord une succession de parties de plaisir, comme elle l’avait été pour leurs pères. Eux sont devenus chefs de tribus, donneurs de leçons de vie, même si la leur n’est pas forcément admirable. Les mères se doivent d’être des modèles pour leur progéniture.
Et l’amour que nous autres nommons coup de foudre dans tout cela ?
Pour l’homme de Stratford c’était probablement un miracle, une nouvelle naissance. Chez notre auteur c’est une occasion de plus de faire la fête, chanter, lamper des dizaines de petits verres d’alcool blanc et de rire, pleurer, s’attendrir. Et puis de danser, avant de se recueillir et multiplier les signes de croix bâclés quand le moine, écologiste amoureux de la terre et de ses plantes, chef de conscience, confident et confectionneur de potions magiques les tance. Mais c’est reparti à un rythme endiablé. Duels, empoignades, cavalcades, baisers volés, voluptueux. Ruptures de rythme mais sans aucun temps mort. Juliette est une délurée rigolarde, voire rigolote, Roméo est une sorte de Tintin, mais sans Milou. Huit autres comédiens jouent plusieurs rôles de manière fascinante. Le facétieux et cavalcadant Mercutio s’est reconverti en un Paris aux allures nonchalantes et lunettes à la Jacques Dutronc. Mention spéciale pour la nourrice de Juliette, gracieuse et tendre qui devient une Mère Montaigu plus qu’orthodoxe puis une parque hiératique à l’arrière-scène.
A la fin un vrai pathos est là : Juliette allongée sur une table à nappe blanche n’est plus pieds nus et en minirobe sexy mais couverte d’une tenue de mariée virginale, et Roméo est devenu plus maigrelet encore. A- t-il fini par comprendre quelque chose au film ?
La mise en scène est riche, colorée, astucieuse, follement drôle mais d’abord généreuse.
Les comédiens qui sont aussi des musiciens jouent de leurs instruments et, chantant ensemble, nous donnent le frisson.
Merci pour ce remue-ménage et ce frisson-là.
Théâtre 14, mardi, vendredi, samedi à 20h30, mercredi, jeudi à 19h, matinée samedi à 16 h. Location : 01 45 45 49 77

05 mars 2012

La Rimb, le destin secret d’Arthur Rimbaud

D’après le texte de Xavier Grall.
Mise en scène Jean-Noël Dahan, jeu Martine Vandeville.
La salle du Paradis est envahie des fumées intempestives. On pense enfer ou, allez, seulement purgatoire. Lumières pléthoriques – cinquante projecteurs – puis vers la fin quelques autres très bleues. On ne découvre que petit à petit la comédienne assise, les pieds dans une cuvette d’abord puis marchant sur les vingt-huit lattes de bois qu’elle fait trembloter l’une après l’autre. Vitalie parle de son fils Arthur : « Il était grand, fort, beau ». Mais après sa rencontre avec Verlaine « cette vermine »… « Deux poètes ensemble ne peuvent faire que des bêtises ». Bruits bizarres, le lustre de cristal côté cour descend brutalement et sera au sol en trois temps… « Les catastrophes de la guerre ». Elle s’est levée ; on aperçoit un long fusil calé contre sa chaise et puis soudain courbée, elle gémit : sa sciatique. « Je ne suis qu’une paysanne ». Elle est seule dans sa ferme et âgée de…
« Ne jugez pas sa mère, ne jugez pas un écrivain…Arthur veut être respecté…Et si j’étais jalouse de mon enfant ? Etre la mère d’un poète c’est un drôle de métier. A quoi ça sert la poésie ? A rien, à moins que rien ! ». Mais elle est sûre que son fils à Chypre probablement  « reviendra, il épousera une fille ». Elle se livre à un sorte d’examen de conscience – l’auteur connaît – se demandant si elle a été la mère qu’il attendait. Suit le récit des derniers mois de son fils, veillé par Isabelle sa sœur, mais qui avait « échappé à la corruption ».
1891 : Arthur n’est plus. « J’ai fait ce que j’ai pu »… « Il fallait qu’il s’en aille ».
Vitalie s’en va. Et nous sortons fascinés par la performance et la générosité de la comédienne, la richesse de la mise en scène d’une pièce destinée à mettre mal à l’aise des parents qui, leur enfant disparu, s’imaginent ne l’avoir pas aimé vraiment et suffisamment.
Mea maxima culpa !
Théâtre du Lucernaire, salle « Le Paradis » jusqu’au 21 avril 2012, du mardi au samedi à 19 heures. Réservation : 01 45 48 91 10.
A Lyon, théâtre des Célestins, salle « Célestine » du 24 avril au 5 mai 2012 à 20h30, le dimanche à 16h30. Réservation : 04 72 77 40 00.

02 mars 2012

Lettre à ma mère,

adaptation théâtrale du roman de Georges Simenon de et avec Robert Benoît.
Le comédien dans les lumières ou semi-lumières parfaitement bien dosées d’Emmanuel Wetischek est assis face à une table de chevet vieillotte sur une chaise qu’il déplace rarement mais amène de temps à autre au centre du plateau pour s’y ré- asseoir, ayant entre temps feuilleté un album de photos. Il raconte ; un lit d’hôpital réduit à son cadre métallique apparaît côté jardin, pour disparaître très vite.
La génitrice de Simenon est morte à quatre vingt onze ans, le romancier était à ses côtés et l’a veillée jusqu’à la fin puis l’a regardée avec admiration tant le visage de cette femme qu’il n’avait jamais appelée maman mais toujours mère était alors devenu serein.
Schéma classique : on ne connaît et ne comprend les autres que tard ou même trop tard ; surtout lorsque comme Georges on a consacré sa propre existence à répondre à l’appel d’une vocation à laquelle on n’aurait pu se dérober sous peine de quelque chose de pire qu’une mort.
Septuagénaire il se revisite systématiquement depuis cette jeunesse belge où il fut enfant de chœur ; mais pourquoi n’était-il pas l’enfant de cœur d’une mère qu’il trouvait étrange, moqueuse et secrète, mal préparée aux vies - sentimentales ou autres- qu’elle allait mener et qui lui préférait son frère Christian ?
« J’ai continué à essayer de te comprendre » avoue l’auteur qui finit par se rendre compte qu’en fait et d’abord « il fallait que tu te sentes bonne ». Soulagé, il peut quitter la scène.
Après l’étonnant Lettres à mon juge et plus ‘simenonesque’ que jamais, Robert Benoît, comédien sobre et dense au jeu intériorisé nous accroche lentement pour mieux nous émouvoir et petit à petit nous subjuguer.
Théâtre Lucernaire, du mardi au samedi à 18h30. Réservations : 01 45 44 57 34

01 mars 2012

L’Apollon de Bellac

de Jean Giraudoux
Dans le cadre de l’Intégrale Giraudoux au théâtre du Nord-Ouest.
Mise en scène Geneviève Brunet et Odile Mallet.
Agnès au prénom moliéresque dont le petit chat vient de mourir, n’est la pupille et la future épouse de personne mais elle habite une chambre au cinquième étage où elle monte « dans la pénombre et le graillon ». Parfois « un chat attend à une porte » et elle le caresse. Elle cherche un emploi. En fait bien qu’attirée par eux elle a peur des hommes. Elle rencontre un Monsieur de Bellac qui lui conseille de leur dire qu’ils sont beaux : « Dites-leur d’emblée ». Elle voudrait s’entraîner, mais il la pousse à se lancer sur le champ. Elle est dans la salle d’attente à l’ « Office des grands et petits inventeurs » ; mais au fait qu’a-t-elle inventé ?
Peu importe. Elle va successivement rencontrer l’huissier, le secrétaire général, les membres du conseil, tous en costume-cravates, une affreuse vieille demoiselle Chèvredent, le président et sa Thérèse, femme de tête et de réparties, virulente et remontée contre son homme. Agnès s’obstine à dire à tous les mâles qu’ils sont beaux et se voit souvent proposer une embauche et/ou le mariage avec diamant pour gage. Le monsieur de Bellac est-il devenu un Apollon pour elle ? « Regardez-moi, Agnès. Regardez l’Apollon de Bellac ! ». Plus tard il convient : « Vous comprenez tout. Hélas, oui ! ». Il a disparu.
Fin ce cette partition suave, chaleureuse, poétique au plus haut point, solaire, fleurie, gracieuse, charnelle, sensuelle, odorante, facétieuse, surréelle et magique.
La comédienne qui joue Agnès est belle et gracieuse à vous damner ; ses partenaires sont tous aussi remarquables les uns que les autres dans une mise en scène épurée avec peu d’accessoires. Le charme de cette pièce opère dès les premières secondes.
Théâtre du Nord-Ouest, treize dates jusqu’au 8 avril. Programme et réservation : www.theatredunordouest.com ou 01 47 70 32 75