25 juin 2012

Lettres de Calamity Jane à sa fille

Traduction Marie Sully et Grégory Monro, mise en scène et scénographie Gérard Chatelain.
Avec Catherine Rétoré
Dans le noir une voix qu’on croit off… puis lumières ; au centre du plateau une table ronde avec une chaise derrière, la dame aux cheveux joliment relevés s’y installe : chemise blanche, pantalon asexué et large ceinture. Elle pose son sac à dos sur le sol, en extrait ce qu’on croit être de simples accessoires mais une magie s’installe : elle se met à pétrir voluptueusement ce qui deviendra une vraie pâte à tarte et à éplucher quasi-religieusement des pommes jaunes. Elle manie successivement un rouleau puis un moule qu’elle beurre consciencieusement : tout sera prêt à partir au four à la toute fin, avec une vraie bougie posée sur le gâteau. Entre temps elle aura disposé en rond l’une après l’autre sur la table d’autres petites bougies à utiliser pour diffuseur de pseudo-encens pakistanais. On pense : Jane dédie tout cela à sa fille, cette Janet (Catherine prononce Jané) rejetonne apparemment accidentelle qui devient jeunette et jeune-fille/jeune-femme même si elles ne se sont jamais vraiment rencontrées ni confrontées. Le texte est du genre : « Alors, j’étais avec Bill qui m’a dit que … ah oui ? Bon ! Mais avant, j’avais vu Jack et on… » Soit une séquence de commentaires genre simples reportages sans intérêt. Mais la comédienne qui les défend peut aussi nous la jouer à l’Arletty soit « atmosphèèèère ». Elle est excellentissime. Dommage que la traduction du texte soit vieillotte, et quant à la tarte à venir où en est-elle avec une vraie cerise sur le gâteau ?
Théâtre le Lucernaire, du mercredi au samedi à 18h30, réservations : 01 45 44 57 34.

22 juin 2012

Oleanna, de David Mamet


Texte français de Pierre Laville , mise en scène de Patrick Roldez
Avec Marie Thomas et David Seigneur

Soit Lui : John professeur reconnu avec promotion en vue, époux et père comblé, venant d’emménager dans un lieu charmant et choisi en famille. Versus Elle : Carol, étudiante en attente d’évaluation et donc de reconnaissance. Entre eux une table lourde et si redoutable qu’on pourrait la qualifier ‘d’opération’. Posé dessus un appareil téléphonique à l’ancienne et au son strident qui court-circuitera leur dialogue qui n’en est pas toujours un puisque souvent ils ne s’écoutent pas, tous deux se racontant chacun de son côté et à son rythme. La personne qui appelle John est son épouse, anxieuse parce que ce jour-là ne respectant pas ses horaires il n’est pas à la maison. Tout peut donc démarrer. Très fines musiques et noirs joliment dosés. Balle de match ? Retour en arrière : oui, le prof a eu du mal à arriver où il est parce que « les examens sont conçus par des imbéciles ». Serait-il au bord de la dégringolade ? Elle le guette montant systématiquement au créneau et le bouscule l’amenant à dire ses échecs et ses faiblesses. A la fin ils seront face à face en chemises blanches, Elle derrière le bureau et lui devant ; le manège a tourné, ce qui devait arriver est arrivé, le donneur de leçons démasqué est K.O. Ils en seront venus aux mains, ce qui pourrait le faire condamner et conduire à sa destitution avec procès à l’appui puisque nous sommes dans un pays aux principes anglo-saxons : un homme  qui met la main sur une femme face à lui mais qui n’est pas son épouse légitime peut être poursuivi pour « harcèlement sexuel ».
Le score : ni Lui, ni Elle ne sortiront intacts de cette confrontation aussi intelligente que lucide et forcément cruelle. La véhémence élégante de la comédienne, l’énergie percutante de son partenaire ainsi que son charme font de ce spectacle, repris dans ce Lucernaire de dilection, une réussite qui éclaire la fin d’une saison parfois chaotique.
Le Lucernaire, jusqu’au 1er septembre, du mardi au samedi à 20 heures, réservations : 01 45 44 57 53.

18 juin 2012

Peggy Guggenheim, femme face à son miroir

de Lanie Robertson, mise en scène et scénographie de Christophe Lidon avec Stéphanie Bataille.
La pièce jouée à La Huchette puis au Petit Louvre d’Avignon-off est  redonnée dans un théâtre parisien à la programmation exigeante. Une comédienne détonante incarne une chargée de mission colossale : faire acheter des ‘œuvres’ d’art, mais par qui?  Et l’art dans tout ça ? Bien sûr des dons que certains qualifieraient de divins mais aussi le travail, ce bourreau de l’artiste. Quitte à ce que son engagement ait des conséquences redoutables dans sa vie dite privée… mais privée de quoi ? Puisque l’argent devenu le premier maître y ruisselle. Stéphanie le sait, qui  fait mine de s’en moquer. Sous une perruque qui la fait ressembler à la vraie Peggy laquelle déçue de l’image que lui envoyait son miroir avait voulu se refaire-faire un nez qu’elle ne trouvait pas gracieux, résultat : ratage intégral… pardon pour  une anecdote qui nous a fait rire mais Peggy était comme ça.  Pieds nus, Stéphanie bouge dans une robe désopilante qu’elle assortit en fin de parcours d’un collier plus qu’énorme. La scénographie avec trouvailles, joliesses et séquences oniriques sur d’étonnants écrans, est séduisante; et que dire aussi de l’évocation d’une Venise qui vous a fait pleurer de bonheur le jour où vous l’avez découverte ?  Peggy Guggenheim a permis qu’y soit créé le remarquable musée qui porte son nom et Stéphanie  Bataille est une comédienne rare.
Théâtre du Petit Montparnasse, du mardi au samedi à 19 heures, matinée le dimanche  à 15 heures. Location : 01 43 22 77 74

13 juin 2012

Si ça va, bravo, de Jean-Claude Grumberg

Sur une gigantesque toile de fond pêle-mêle deux douzaines de visages style Andy Warhol, noirs sur blanc, deux comédiens en chemise blanche et pantalon clair - l’un avec des bretelles l’autre sans - dialoguent face public. Pourquoi au départ est-il question de ministère de l’Intérieur, de Place Beauvau, de vacances en Corrèze, de président, et encore de Légion d’Honneur ? Ils lèvent les bras, les écartent, les font retomber ; l’homme aux bretelles fait mine de défaillir et hurle, pourquoi ? Ils se remettent à parler et déparler : débit saccadé, voix sèches. On croit avoir atterri lâchement devant la télévision, un soir où en bouche-trous est programmée une séquence de vieux sketches d’ un sous-Francis Blanche tant ce qu’ils disent est du patati-patata truffé de jeux de mots éculés. On décroche presque. Ils se tombent dans les bras pour un slow époque Sinatra, sautillent comme des moineaux sur votre balcon. Tiens, voilà une pseudo-maxime qui se voudrait percutante : « Il ne faut pas jouer, il faut être soi »… profs ou donneurs de leçons, en plus de ça !
Le texte de Grumberg, un des premiers qu’il ait écrit et dont le but est apparemment de dénoncer les tics de langage d’une certaine époque, se voulait surréaliste, mais manque de chance c’est plus que mal servi, et on ne voit pas le bout du tunnel.  Ouf, au bout d’une heure vient cette réplique sublime : « Je crois qu’il faut fermer le théâtre…c’est moi qui ai les clefs ». Lequel des deux compères a conclu ? Mais ça trépigne dans la salle : probablement une bande de copains mis dans le coup grâce à quelques bières au bar - si accueillant au demeurant - de ce théâtre singulier. Donc « bravo-o-o-o-o» ! Pour nous : ça ira comme ça ! Nous avons réussi à compter les visages figurant sur la toile : ils sont bien vingt-six, le compte y est ! Et les sketches sont au nombre de treize. Or treize au théâtre ne porte généralement pas bonheur : on le constate ici.
Théâtre Lucernaire, du mardi au samedi à 20 heures, dimanche à 17 heures. Réservations : 01 45 44 57 34

08 juin 2012

Le destin non incroyable d’une fille presque ordinaire, de Christophe Chalufour,

mise en scène : Valentin Capron Ce spectacle au titre drolatiquement ficelé est un bonheur ; donné dans toutes sortes de lieux, parfaitement rôdé, il est repris dans un théâtre très accueillant et l’équipe qui le sert est généreuse. Ils sont cinq : deux comédiens, deux comédiennes et une jolie arbitresse qui leur donne le signal de départ de ce qui est à la fois un match, un spectacle de cirque, une vraie-fausse suite d’impros pour cours de théâtre où les élèves sont tous des professionnels magistraux. Sur scène des sacs tous formats genre « Tati », dont ils et elles sortent jambes en l’air, vous pensez : dessin animé. Ayant atterri sur les planches, en costumes aux couleurs primaires rutilantes et perruques délirantes, ils sont clownesques, maquillés outrancièrement, déguisés, re-déguisés, se déshabillant et se rhabillant, comme dans un vestiaire pour sportifs forcément de haut niveau. Vous vous dites : bal masqué, parodie de films mythiques. Le rythme s’accélère encore et la bande déchaînée adopte et parodie les rôles et les personnages de Shakespeare, Tchekhov et la clique. Vous pensez peut-être : « Enfin Emilie, là-dedans ? » Pardon, nous ne vous avions pas confié le prénom de leur fille si peu ordinaire (ce qui n’a aucune importance, parce qu’à notre avis son nom de famille est peut-être Prétexte) « et la vraie aventure de sa vie ? » Mais déjà vous n’en pouvez plus de rire, vos voisins non plus et la salle vacille. C’est farfelu, fou, mais fin et sans failles.
Aktéon
, 11 rue du Général Blaise, 7511 Paris, mercredi, jeudi, vendredi et samedi à 21h30. Réservations : 01 43 38 74 62

06 juin 2012

Jeanne d’Arc, l’égérie de Charles VII, de Danièle Léon

Mise en scène de Danièle Léon, avec Lise Martin, Brice Berrier, Danièle Léon, Nicolas Luquin, Simon Caillaux, Pierre Fichet. La dame face au public est Isabelle Romée : « J’avais une fille… ». Le roi Charles nous prend ensuite à témoins : « Jeanne n’était pas de mon avis. La fortune n’était plus avec elle. Ai-je vraiment tout essayé ? » Parcours sidérant de cette Pucelle qui s’est battue pour une vraie paix passant par le sacrifice du bûcher afin qu’un souverain chrétien ayant douté de tout retrouve enfin une conviction. Jeanne redonne confiance à un homme taraudé par le doute, la grâce se manifeste quand le véritable amour des autres est là : une vraie paix peut alors régner. Une dizaine de comédiens avaient créé la pièce au Théâtre du Nord-Ouest en 2006 ; au Proscenium ils sont une demi-douzaine, certains cumulant plusieurs rôles, performance redoutable. Leur jeu est minimaliste tout comme la mise en scène qui s’apparente à une mise en espace. Tels sont les choix de l’auteur-metteur en scène qui aime ses comédiens sincères, émus, donc émouvants.
Théâtre du Proscénium, 2 passage du Bureau, Paris-11ème, du mercredi 3 octobre au samedi 6 octobre à 19 heures et le dimanche 7 octobre à 19 heures.

04 juin 2012

Le fond de l’ère effraie de Bruno Coppens

Mise en scène : Eric de Staercke, avec Bruno Coppens et Pierre Poucet au(x) piano(s)
Pour vous dire la joie éprouvée à la découverte de ce spectacle, les mots nous manquent : forcément ils sont tous du côté de Monsieur Coppens. Ligués là, ils s’emberlificotent, jouant entre eux assez scélératement, il faut l’avouer. Ils nous mettent ‘chaos’ et nous voilà vite incapables de ramasser la moindre balle au bond. Or les mots sont ces pères et mères sans lesquels nous ne serions jamais venus au monde. Coppens et son charmant partenaire alias Riton aux horaires stricts derrière son demi-bar de départ devient un pianiste souriant assis devant son instrument sur un tonneau à bière. Il déplace et manipule deux de ses instruments, tandis que Coppens clame à nouveau que, fêtant ses cinquante ans il en veut à la personne qui lui aurait dit et redit « Ma mère aime beaucoup ce que vous faites ! » Il chante, imite et mime ceux qu’il aime et son Trenet à lui est plus que bien bon. Il a fait dégringoler un large rideau de fond de scène lequel atterrissant sur ses épaules et l’enveloppant en a fait un empereur en super-toge. Vous cavalez déjà pour essayer de ne pas manquer un prochain jeu de mots jubilatoire déjà très loin derrière vous ! Et bien vous n’en pouvez déjà plus tandis que lui re-contre-attaque. Pourquoi, faussement mal à l’aise, attend-il des bougies d’anniversaire pour un cinquantenaire trop confirmé, lesquelles cohabitant avec un gâteau ad hoc lui sont apportées par son Riton aussi souriant que désopilant? Pour partager avec nous cette ultime séquence où, s’adressant au public, il demande qu’on lui envoie des mots à l’aide desquels il pourra rebondir et recommencer à dire à l’infini... Bon prochain anniversaire Monsieur Coppens !
La Pépinière théâtre, du mardi au samedi à 19 heures. Réservations : 01 42 61 44 16