31 août 2012

Le dernier voyage de Gabi, de Mohammed Habassi

Avec Cédric Tuffier et Pauline Vallès Moingeon
Mise en scène Pauline Vallès Moingeon
Au fond de la scène un immense écran de cinéma ; sur le plateau vide un comédien dans une vaste tunique à capuche d’un rouge très vif, avec un numéro matricule: 3515 écrit en blanc. L’homme, de père tunisien ayant émigré en France, avoue s’être retrouvé à Guantánamo puis dans l’au-delà après une mort affreuse. Soudain derrière l’écran paraît une silhouette de femme aux cheveux longs ; elle lui demande de raconter sa vie et de la revivre devant nous : ainsi pourra-t-il être véritablement en paix. Il accepte et le récit de son parcours peut commencer. Suit une analyse extrêmement fine et bien argumentée de ce que subissent dans notre pays depuis des générations les immigrés, ces individus souvent sous-évalués, tout juste tolérés, non pas intégrés quoique nécessaires pour effectuer des tâches que les hexagonaux répugnent à accomplir. Notez que jamais l’auteur ne cède à la colère, qu’aucune hargne ne l’habite, il est trop intelligent et trop véritablement humaniste ou simplement réaliste pour cela. Le monologue du prisonnier est entrecoupé d’interventions et d’encouragements de la femme derrière la toile. Il y a aussi des intermèdes détonants avec projections de mini-épisodes de films culte et musiques psychédéliques. Le comédien se livre à des danses-défouloirs convaincantes. Il reprend son récit dont on ne guette pas la fin tant il devient émouvant. On sort réconforté par la démarche de Mohammed Habassi ainsi que plein d’admiration devant la performance de Cédric Tuffier ; mention spéciale pour la gracieuse metteur en scène et partenaire, Pauline Vallès Moingeon.
La Manufacture des Abbesses, jusqu’au 6 octobre à 18 heures, du mardi au samedi inclus. Réservations : 01 42 33 42 03

30 août 2012

Le Scoop, texte et mise en scène de Marc Fayet

Avec Philippe Magnan, Frédérique Tirmont, Frédéric van den Driessche, Guillaume Durieux, Aurore Soudieux
Un presque vaudeville mais mordant voire fielleux avec enchevêtrement d’enquêtes quasi policières, et qui frise la mise en question voire la mise à mort de la profession de journaliste, ces faux-culs, hypocrites et déshonnêtes qui se prennent pour des moralisateurs recadreurs de l’humanité. Pour eux, seul existe le pouvoir qu’ils exercent sur leur public : ces lecteurs de journaux et magazines mais d’abord voyeurs devant les écrans de télé. Bien sûr ils en abusent quitte à ce que cela les mène à leur perte, jusqu’à l’inconscience. Cinq personnages : un ancien journaliste (Philippe Magnan) qui est censé avoir pris de gros risques en couvrant des conflits - Sarajevo, entre autres - mais qui, interviewé dans son appartement parisien luxueux par Grégory (Guillaume Durieux), jeune débutant dans la profession plutôt naïf et enthousiaste lui avoue « je suis peut-être de l’ancienne école ». Sa compagne (Frédérique Tirmont) qui fut sa photographe, apparemment aussi aventureuse et courageuse que lui - du moins c’est ce qu’il semble - apparaît et se retire car, pratique, c’est elle qui gère la retraite confortable de son partenaire. Une charmante camarade du jeune interviewer Grégory (Aurore Soudieux) moins sûre d’elle que lui semble l’être, l’accompagne filmant tout à sa demande. Un homme fringant dans son bureau de rédac-chef (Frédéric van den Driessche) est l’ennemi mortel de notre vétéran et s’acharne à démolir sa réputation. Une de ses raisons est qu’il pourrait être le vrai père d’une jeune fille, artiste déjà célèbre, qu’on ne verra pas mais que l’ancien est fier d’avoir élevée et… Imbroglios, règlements de comptes sous forme de séquences courtes magistralement rythmées. Trois décors très parlants sont mis en place et changés régulièrement par une équipe étonnante. Les comédiens sont sidérants de justesse ; ils habitent mieux qu’habilement la scène de ce théâtre mythique, et depuis sa création ce spectacle est régulièrement ovationné par quatre cents spectateurs.
Tristan Bernard, du mardi au samedi à 21 heures, samedi à18 heures.
Réservations : 08 92 70 77 05

24 août 2012

Callas, de Jean-Yves Picq

Mise en scène : Jean-Marc Avocat, avec Noémie Bianco
Une armada de micros à gauche, une autre à droite sur la table derrière laquelle la comédienne est assise dans une robe décolletée aussi moulante qu’alambiquée; elle arbore un collier et des boucles d’oreilles rutilantes et des gants noirs intimidants ; ses sourcils sont fournis et ses lèvres voluptueuses. Vous avez dit méditerranéenne ? Elle parle et son accent qui l’est probablement aussi est pourtant inclassable. Pas un moment il n’est prévu qu’intervienne la moindre note de musique ou le moindre son ; ils deviendraient des pléonasmes selon le parti pris de la mise en scène. Noémie raconte Maria dont on connaît le parcours sidérant, elle ne se lève que très peu souvent, se rassoit aussitôt, comme si la conférence qu’elle donne ne le tolérait pas, elle boit élégamment de l’eau. Et le parcours fulgurant de la diva avec ses carrefours-calvaires et ses ré-ascensions nous est reproposé, mais surtout nous sentons ce que vocation, art et surtout travail et exigences signifient. Petit à petit la comédienne s’éloigne de sa chaise, s’assoit sur sa table, puis vient vers nous qui sommes de plus en plus troublés par sa performance. Ce spectacle qui n’est pas vraiment du théâtre, non plus qu’un pur exercice de style nous rejoint et nous émeut.
La Manufacture des Abbesses jusqu’au 7 octobre, jeudi, vendredi et samedi à 21 heures et dimanche à 17 heures.
Réservations: 01 42 33 42 03 et manufacturedesabbesses.com

22 août 2012

Roméo et Juliette de Shakespeare, mise en scène de Nicolas Luquin

Joli respect du texte parfaitement traduit, bonne occupation d’un espace scénique singulier et des comédiens bien dirigés. Soit les Capulet et les Montaigu, ennemis héréditaires. Et puis l’adolescente dont le regard croise celui d’un jeune homme du clan adverse plus proche de ses camarades que des dames. Et un moine : ce Frère Laurent qui va les unir -en douce- devant Dieu pour qu’ils puissent s’aimer sans pécher côté chair. Idéaliste et utopique il pense qu’ainsi les clans seront réconciliés. Miraculeusement. On sait la suite et vous connaissez la fin : seule la mort de Lui et d’Elle feront en sorte qu’à Vérone deux familles envisageront désormais de vivre réconciliées. Nicolas Luquin met tout cela en scène et Benoît Michaud est ce Roméo chef de bande charismatique mais dont le profil empêche d’imaginer qu’il n’est encore jamais tombé dans les bras d’une jeune dame de qualité; sa Juliette dont le rôle est tenu par une actrice quarantenaire nous procure le même malaise. Muriel Adam, nourrice de Juliette a du relief, du punch, de la gourmandise et une présence détonante. Le Frère Laurent apparemment perturbé est effectivement perturbant. Et leurs camarades - ils sont treize sur scène - sont tous des comédiens consciencieux.
Théâtre du Nord-Ouest, dans le cadre de l’intégrale Giraudoux jusqu’au 30 septembre, dates et réservations : 01 47 70 32 75

14 août 2012

L’Avare de Molière « version revisitée » et mise en scène par Elise Hobbé

Avec Lionel Laget, Yani Lotta et Aude Wojtyna
Scène nue avec seulement trois coffres noirs montés sur roulettes. Deux comédiens et une comédienne en costumes noirs y tiennent une pseudo-conférence de presse nous faisant part de leur vraie démarche mais des lumières rouges les éclaboussent, et nous avec, quand ils font des apartés rigolards expliquant qu’ils ne peuvent pas être prisonniers de leurs personnages. Normal puisque deux d’entre eux en joueront une douzaine face à un Harpagon au crâne dégarni avec touffes de cheveux verlainiennes (le Funambule est sis à Montmartre-Nord à quelques enjambées de l’église où Paul se maria). Ça démarre : Harpagon, veuf, veut se remarier mais la séduisante jeune demoiselle sur laquelle il a jeté son dévolu est éprise d’un charmant jeune homme, lequel n’est autre que… vous vous souvenez, bien sûr. Or Harpagon est atteint d’un certain prurit : dès qu’il est question d’argent, il devient ce parano qui hurle et dégainerait même tant il craint qu’on vienne lui dérober les écus qu’il a mis de côté et qui lui servent de matelas mental. Dans la salle, cela nous vaut de la part de l’époustouflant Lionel Laget des cavalcades, des bonds et rebonds sur scène, des cris voire des râles. Ses partenaires Aude Wojtyna et Yani Lotta sont devenus -entre autres- des amoureux attendrissants et distingués, des domestiques au français approximatif. Aude se reconvertit en mec, et Yani en une trop gracieuse jeune dame minaudante mais aussi « entremetteuse » aussi répugnante que son Avare de client. On ne compte pas les perruques et les bonnets, les tenues et autres costumes. Les déplacements des comédiens et les pétarades de Lionel Laget font vrombir ce théâtre délicieux, et ce soir-là dans la salle le jeune Nolann, une dizaine d’années, assis au premier rang aux côtés de son père commentait ce qui se passe sur scène apostrophant les comédiens. Cela donnait « Attention ! Il est parti par-là ! » Mis en boîte, après que lui-même se soit engouffré dans un des coffres, Harpagon abdique… place aux jeunes ! Il s’éponge le front, et nous aussi ; nous n’en pouvions plus  de rire. Le message est passé : le théâtre est un lieu où sont redites au monde des vérités de nos jours tamisées par toutes sortes d’écrans, et les comédiens sont des athlètes de haut niveau mais qui n’exhibent pas forcément que leurs pectoraux. Ils vous font d’autres cadeaux.
Le Funambule, dimanche, lundi et mardi à 20 heures. Réservations : 01 42 23 88 83.

13 août 2012

Les Précieuses Ridicules, de Molière

Mise en scène Pénélope Lucbert, par la Cie Savaneskise
Précieuses et ridicules ? Ces qualificatifs sont aujourd’hui inadéquats. Les nanas sexy sur scène ressemblent à des speakerines alias animatrices de télé avec voix plus ou moins râpeuses et qui hors antenne mâchonnent du chewing-gum censé rendre intelligent et aider à maigrir. Le guitariste nonchalant aux cheveux ébouriffés et lunettes noires qui officie à cour mâche aussi de la gomme.
A jardin un canapé à trois petites places ; Magdelon et Cathos, donneuses de leçons puisque femmes « libérées », pour ne pas dire authentiques garces - pardon mais il fallait l’envisager - le font basculer en arrière quitte à se retrouver au sol quand elles s’y jettent trop vite (une petite fumette ou un happy-hour de trop ?) Elles y accueillent l’un des deux prestigieux rockeurs-comédiens déjantés qui ont usurpé les identités de leurs maîtres: ces messieurs distingués alias La Grange et du Croisy qu’on a entrevus raides et en costumes de visiteurs médicaux ou embauchés temporaires pour cabinets immobiliers de banlieues. Dans leurs dos ça se met à danser, chanter, se déhancher. Boîte de nuit et lumières déchaînées... Ouais ! L’auteur incrimine les femmes : « Et vous qui êtes cause de tout ? ». Honnêtement, à ce stade nous nous en fichons joliment et pensons qu’il faut absolument que les collégiens ou lycéens qui ont Poquelin au programme commencent par aller voir cette version explicite, intelligente et jubilatoire de Molière. Une douzaine de comédiens évoluent ou cavalent sur scène, tous meilleurs qu’excellents.
Théâtre Lucernaire, du mardi au samedi à 18h30. Réservations: 01 45 44 57 34.

07 août 2012

Mon fils…ma pagaille ! comédie de Rodolphe Le Corre

Avec Rodolphe Le Corre et Pierre Léandri
Mise en scène Claire Conty
Un pseudo-père, son vrai-faux fils, mais deux comédiens adultes complémentaires et archi- complices. Il le fallait bien pour que ce spectacle de café-théâtre déjante vite. Pagaille évoque un grand désordre, et des ordres (pardon !) le père très vite ne peut pas ou ne peut plus en donner à ce fils ado dont il a la garde -la charge- et qui prétend ne rien comprendre à ce que dit son vieux qui lui remonte les bretelles en permanence. «Permanence» était le nom de cette salle au lycée où on vous envoyait quand le professeur (plus souvent la professeur) était absent pour des raisons dites de santé. Bien sûr on y " déprimait " Vous ne déprimerez pas au Funambule, vos petits loupiots non plus, même si l’on se demande jusqu’à quel point ils peuvent ‘adhérer’, comme on dit, à la démarche et au(x) propos de Rodolphe Le Corre. La mise en scène vive est souvent facétieuse avec de bons intermèdes et les horaires de ce spectacle sont tout à fait de saison. Que vous dire de plus pour vous engager à aller au théâtre en cette période où vous avez choisi de rester dans une capitale où on peut déambuler sans se cogner contre des archi-pressés, sans se faire écrabouiller les arpions par de redoutables cabas à roulettes et surtout… où on funambule à Montmartre versant Sud.
Le Funambule, vendredi et samedi à 21h 30, dimanche à 16h. Réservations : 01 42 23 88 83

06 août 2012

Pour un oui ou pour un non, de Nathalie Sarraute

Mise en scène de René Loyon, lumières Laurent Castaingt, avec Jacques Brücher et Yedwart Ingey.

Une des rares pièces de Nathalie Sarraute (1900-1990) conçue au départ pour la radio et publiée en 1981. Il fallait deux comédiens aux visages un peu marqués par l’âge avec des crânes plutôt démunis, des voix râpeuses ou lasses, des modulations et des intonations peu sensuelles, des vraies-fausses mimiques, bref des êtres chacun dans son carcan : celui d'un langage qu’il croit avoir apprivoisé. Deux anciens amis très différents, l’un plutôt homme du monde et l’autre artiste, se rencontrent pour renouer une amitié qui s’est défaite, ou même rompue, mais pour quelle raison au juste ? Parce qu’il ne pouvait pas ne pas en être autrement. Sur la scène nue tous deux sont debout en chemises blanches et pantalons ternes : une chaise en plastique est extirpée de derrière un rideau, une autre la rejoint. Une fois assis ils se regardent dans les yeux mais cela n’arrange rien car ce qu’ils se racontent évoque les propos que chacun de son côté aurait pu tenir sur le divan d’un psychanalyste forcément muet. Et les mots, les expressions et les phrases toutes faites, les banalités fusent et les usent. Ce qu’ils ne veulent ou ne réussissent pas à dire les accable, et nous aussi. Nathalie Sarraute a écrit un dialogue lassant mais avec des moments de tendresse et quelques instants d’humour. Néanmoins sa pièce créée et toujours reprise par d’excellents comédiens est régulièrement un succès.

Théâtre Lucernaire
, jusqu’au 15 septembre, du mardi au samedi à 20 heures. Réservations : 01 45 44 57 34