31 janvier 2013

Jack l’éventreur de Robert Desnos

Conception et mise en scène : Vincent Poirier, avec Armelle Gouget, Sylvain Meillan et Nicolas Rivals.
Tout débute dans un noir que des lumières brèves et brutales transpercent régulièrement ; il y a des cris, des hurlements, des halètements et des bruitages dérangeants mais dès le départ le musicien en short pour footballeur jouant divinement de son violoncelle nous emballe et nous anesthésie. Il le faut car ce qui suit est un affreux catalogue : soit tous les découpages des corps de femmes que le « Ripper » a eu envie d’éviscérer comme un boucher méticuleux fasciné par les boyaux que le corps humain recèle. Mais Desnos, né en 1900, a passé sa jeunesse dans le quartier des Halles de Paris où des équipes de bouchers officiaient la nuit : l’odeur de sang émoustillait certains clients et visiteurs et menaçait de faire s’évanouir les autres. L’homme qui dit remarquablement le texte de Desnos arpente le plateau dans l’obscurité et sa voix nous cerne. La femme qui au départ portait un masque pour bande dessinée japonaise danse joliment puis finit par se livrer à des ébats avec l’homme sur lequel elle s’allonge, ou l’inverse. On en vient à l’essentiel dont on ne vous dira rien, à part que les victimes de l’éventreur sont énumérées et les dates de leur dépeçage précisées diaboliquement. On frôlerait la surdose si de temps en temps on n’avait pas droit à une pointe d’humour, surréalisme oblige. Ce spectacle dont le texte est joué au premier degré par une compagnie plus que sympathique, fait penser à la présentation de fin d’année d’une équipe d’un (très bon) cours de théâtre. Notez qu’il se donne au Paradis du Lucernaire et que du surréalisme on y est en fait descendu au réalisme. On en sort avec l’envie de vous en parler ce qui est une bonne chose.
Lucernaire, Centre national d’art et d’essai, du mardi au samedi à 21 heures jusqu’au 16 mars. Réservations : 01 45 44 57 34

29 janvier 2013

Les pâtissières, de Jean-Marie Piemme

Mise en scène Nabil El Azan assisté de Théo Zachmann avec Chantal Deruaz, Christine Guerdon et Christine Murillo
Une pâtissière est une bienfaitrice de l’humanité, supposée accorte, appétissante et oh ! combien maternelle quand maman fait escale dans sa boutique avec rejeton ou rejetonne à la sortie de la maternelle. Ici les bienfaitrices sont trois sœurs : Mina, Flo et Lili, surtout pas tchekoviennes quoique aux physiques de babouchkas avec perruques aux teintes (teintures?) époustouflantes. Au départ elles arborent des lunettes de soleil masquant la partie de leur visage qui révélerait qu’elles sont sexagénaires-plus. Sur une scène minime, dans un décor qui est un encombrement de coffres à pousser et repousser ou utiliser comme promontoires, elles se racontent, l’une après l’autre, de façon facétieuse et complémentaire. Une saga ? Plutôt le compte-rendu d’une déconvenue : elles ont dû vendre la maison de famille à un promoteur immobilier forcément immonde qui n’a jamais rien voulu -ou pu- comprendre à la vie. Et les voilà dans une maison de retraite. Le metteur en scène soutient que la pièce est une comédie grinçante, mais pourquoi fait-elle hurler d’un rire salvateur la salle comble où nous recevons décharge sur décharge envoyées par un trio de comédiennes dévastatrices dont chaque mot est porté vers les cintres par le suivant. L’auteur est natif d’Outre-Quiévrain et sa langue est d’un français merveilleux. Cerise sur le gâteau : Philippe Lacombe en signe les lumières.
Théâtre Les Déchargeurs : réservations : 08 92 70 12 28 du mardi au samedi à 19h30 jusqu’au 2 mars.

20 janvier 2013

Le Bal, d’Irène Nemirowski

Adaptation et mise en scène de Virginie Lemoine
Avec Lucie Barret, Brigitte Faure, Serge Noël, Françoise Miquelis, Michel Tavernier
On est à la Huchette, cet endroit mythique indispensable à tous les étudiants qui y font escale dès leur premier séjour à Paris. C’est un lieu où l’on a aimé tant de chefs-d’œuvre et où un soir nous nous sommes trouvés assis à côté d’Eugène Ionesco venu assister à la combientième-déjà représentation de sa Cantatrice chauve et de sa Leçon. La Huchette au plateau minuscule où l’on imagine que ne pourrait s’y produire qu’une paire de comédiens, accueille Le Bal d’Irène Nemirowski. Cinq interprètes et des décors minimalistes mais changés, échangés et interchangés par la troupe dans un semi noir : c’est presque de la prestidigitation. Donc Monsieur et Madame… Kampf (Mein Gott !) devenus richissimes ont convoqué le Tout-Paris qui compte à un bal pharamineux. Tout est prêt : deux domestiques stylés sont au garde à vous, aux ordres; on attend fébrilement les invités. Personne ne viendra. Cherchez l’erreur ? Leur fille Antoinette, quatorze ans, dont ils se soucient comme d’une guigne et qu’ils ont reléguée dans les pattes dangereuses de sa professeure de piano arrive pour tout déménager, au propre autant qu’au figuré, et faire tout basculer. Monsieur-père ne cesse de cligner des yeux tellement il se sent dans un mauvais scenario, Madame est devenue hystérique. Les superbes gâteaux et friandises qu’ils avaient fait déposer sur des tables nappées d’un blanc immaculé vous regardent dans les yeux : le surréalisme est forcément chez lui à La Huchette ! Merci à Virginie Lemoine qui signe une mise en scène ébouriffante.
Théâtre de La Huchette le lundi à 19 heures, jusqu’au 28 janvier. Réservations : 01 43 26 38 99.

18 janvier 2013

Le Sultan, d’Adrien de Févin,

Quatre actes, dix personnages, dont huit masculins et une paire de servantes forcément voilées et courbées en deux (voire en quatre) devant ces messieurs. La pièce démarre en trombe, s’envole, nous dédiant les clins d’yeux d’un jeune homme à qui on n’a surtout pas envie de suggérer : « mettez-ça là, on va le trier » selon l’expression des gens de théâtre destinée à calmer les comédiens qui « boulent » leur partition. Adrien ne boule rien mais nous déménage joliment et ses comédiens parfaitement choisis sont ‘rompus’. Son sultan est un nombriliste qui n’a rien pu ou voulu comprendre à rien, noblesse oblige. Il est capricieux, autoritaire, à la limite caractériel. Son vizir à l’affut voudrait être calife à la place du calife et un coup d’Etat est à prévoir. A la fin du premier acte, une explosion : le dernier des cadeaux que le peuple à fait parvenir au souverain est une bombe. On devine qui la lui a fait parvenir.
Au début de l’acte 2 le sultan enquête, demandant au fakir « Qui veut tuer ce brave sultan qui assassine, affame et vole son bon petit peuple ? » Les dialogues sont de plus en plus percutants mais s’y installe une certaine fantaisie : les personnages reprennent les répliques de leurs partenaires, ce qui donne une bonne cadence et une vraie musicalité, l’absurde fricotant avec l’absurde. L’auteur aime enguirlander les gens qu’il ne juge pas à la hauteur et cela devient ubuesque. Côté intrigue le sultan confie son envie d’organiser des élections à main levée et de faire jeter les opposants en prison, voire pire. Deux hommes en noir viennent confier qu’ils ambitionnent de tuer le souverain « cette grosse carpe ». On a l’impression d’entendre les commentaires d’élèves (échangés sur portables dans une salle de classe) à propos d’un prof qu’ils jugent nul ; ils s’esbaudissent. Mais le sultan avoue être terrifié par l’idée d’élections. Cependant le peuple dans la rue hue le monarque perché sur son balcon et lui expédie des tomates à la figure.
Acte 3 : Le sultan est à terre ; il a perdu ses lunettes, le vizir ne lui donne plus du « majesté » mais du « monsieur » et lui conseille de faire ses « malles au plus vite ». Les servantes sont narquoises, le vizir est devenu le nouveau président et le sultan emmené par ses anciens gardes clame une fois encore : « Je suis le plus pur des dictateurs ». Une bombe de plus lui est destinée. L’élection a été un coup d’Etat selon le vizir que les servantes embrassent.
Acte 4 : Le vizir est dans le fauteuil du sultan, qu’il qualifie de misérable et dont l’exécution est prévue dans quelques minutes. Mais le palais présidentiel explose. Coup de théâtre : le sultan réapparaît, des coups sont tirés : général, vizir et servantes succombent. Le sultan clame qu’il veut voir tous le haïr. Sur son ordre les gardes exécutent tout le monde. Le sultan meurt aussi et le fakir conclut qu’il ne pouvait survivre, car un successeur s’annonce. Ce dernier est un authentique monstre et la population entière du Kasiskstan est destinée à… devinez ?
Cette pièce courte mais ravageuse, aux allures de bande dessinée et de canular avec des jolis relents de Ionesco, entre autres, nous a ravis. Elle sera de nouveau en lecture au théâtre du Nord-Ouest cette saison. Guettez-là.