28 février 2013

Monsieur le Monde, de Jean-Loup Philippe

Mise en scène de l’auteur, décor Fouad Kapidzic, musique Jean-Yves Bosseur
Avec Nicolas Planchais et Jean-Loup Philippe
Côté cour une table recouverte d’un tissu chatoyant ; derrière sur un fauteuil un homme à lunettes, sérieux et rassurant, stylo à la main.  Sur le rideau de fond un panneau étroit avec un corps à l’anatomie à peine réaliste. De la coulisse proviennent des râles et de légers gémissements dérangeants. Entre un monsieur septuagénaire aux cheveux mi-longs avec un bandage autour du front. Regard léger mais inquiet. Dans un survêtement blanc par-dessus lequel il a enfilé un vieux manteau gris il porte un sac style 'de sports pour lycéen' qu’il installe sur le fauteuil à jardin et la consultation peut alors commencer. Le médecin à lunettes (Nicolas Planchais) prend des notes et le gémisseur (Jean-Loup Philippe) s’est lancé dans une confession ébouriffante où il énumère ses maux tous plus surréalistes les uns que les autres. Soit un festival de mots qui s’interpellent, se courent après, se font la courte-échelle avec des crocs en jambes ; ils se chamboulent, se superposent, grimpent aux rideaux, se bousculent et basculent. Le patient ne l’est surtout pas car il attend fébrilement que des synonymes l’accostent. Le docteur lui pose des questions pertinentes de sa belle voix grave. Le client répond de sa voix haute aux intonations variables. Non il ne va pas bien, mais oui c’est le monde qui en est responsable car il ne va plus du tout et, en fait, ne va plus nulle part. Intervention d’une musique agréable. Tout repart et ne s’arrêtera qu’après des auscultations incluant l’arrachage d’une dent symbolique et autres péripéties datant de l’époque où le médecin ne se contentait pas de prendre votre tension et de vite convoquer le client parqué dans la salle d’attente. Dans la salle nous aussi avons patienté avant d’oser éclater de rire, tant nous étions fascinés par le pseudo-discours métaphysico- loufoque donc plus que réconfortant que nous dédie Jean-Loup Philippe. La fin ? Le malade est reparti en coulisses après avoir ouvert son sac et jeté sur le plateau toutes sortes d’hétérocliteries dont un globe terrestre. Quant au docteur qui a pris notes sur notes, il nous offre une conclusion souriante que vous découvrirez avant de trépigner de joie et de rappeler encore et encore vos comédiens au moment des saluts.
Théâtre du Nord-Ouest, à partir du 28 février, dates et réservations : 01 47 70 32 75

22 février 2013

Dialogue d’après « Les ennemis complémentaires » de Germaine Tillion

Adaptation et mise en scène de Jean Quercy, avec Sophie Millon, Fatima El Hassouni, Niddal El Mellouhi, Eric Auvray.
Germaine Tillion est cette ethnologue née en 1907 qui vécut cent ans, et ce spectacle s’apparente à un ‘théâtre documentaire’ qui veut nous faire comprendre ce que période coloniale signifiait. Donc nous revoilà à une époque où les conflits entre États africains font la une des journaux, plongeant leurs lecteurs dans des perplexités aussi cruelles que celles des journalistes qui ne communiquaient alors avec leurs rédactions que grâce au téléphone. Germaine Tillion s’est passionnée par ce qu’elle a découvert en Algérie chez ceux dont elle a tenu à maîtriser la langue dans une région où le Front de Libération Nationale organisait des attentats contre les européens. En « métropole » on torturait et guillotinait en masse les suspects de rébellion. Germaine veut d’abord sauver les vies de ses contemporains qui sont ses frères et sœurs, car « comprendre ce qui vous écrase c’est peut-être cela qu’on peut appeler exister ». Jusqu’au bout cette femme à l’énergie et au courage ahurissants aura autant d’humour que de tendresse. Mini-saga, cette pièce est donnée dans un lieu inspiré, la mise en scène et en espace et les éléments de décor sont parfaits. Sophie Million dans le rôle de Germaine a des vrais-faux airs de Simone Weil. Fatima chante à ravir, comme le fait aussi son fascinant partenaire Niddal. Eric Auvray, lunetteux raisonnable alias journaliste, gouverneur de province française et président de tribunal rabat-joie fait en sorte qu’on l’aime. Philippe Varache responsable de la scénographie, du décor et des costumes est touchant tant il est amoureux de ce qu’il fait.
Crypte Saint-Sulpice, le mercredi, jeudi et samedi à 20h30 jusqu’au 24 mars. Contacts et réservations au 01 49 26 09 95.

18 février 2013

Pierre et Jean d’après le roman de Guy de Maupassant

Adaptation théâtrale de Jean Marzouk
Pierre âgé de 30 ans est médecin, il a des cheveux bruns, son frère Jean, 25 ans est blond et avocat. Leur père est un ancien bijoutier retiré au Havre, et Louise leur mère est une quasi-cinquantenaire qui a du caractère. Cette famille bourgeoise apparemment sans problèmes a décidé de résider près de la mer. L’ennui c’est qu’un Monsieur Maréchal, leur ancien ami à tous qui vient de trépasser, a légué toute sa fortune à Jean. Vous avez vite flairé la cause du drame qui va ravager la famille : pourquoi Jean qui n’a même pas l’excuse d’être son filleul ? Donc, Louise sa mère aurait eu des bontés pour… Monsieur Maréchal et Jean en serait le fruit. Cela se complique forcément un peu : une ravissante jeune veuve alias Madame Rosemilly (23 ans) est éprise de Jean, probablement autant qu’il l’est d’elle, et leur avenir aurait pu devenir radieux ; mais que va-t-il donc advenir de Pierre ? Notez qu’il n’y a rien de vaudevillesque dans cette maupassanterie et que l’équipe, investie à fond dans ce spectacle, percute: les comédiens principaux sont remarquables, les autres le sont également et tout aussi justes. Le décor est du genre réconfortant quoique prêt à devenir dérangeant. Quant à la musique finale qui convie le fils (forcément évacué) à s’embarquer pour une symbolique traversée d’océan, elle n’est pas normande mais plutôt bretonne du genre « jabadao ! » Les initiés comprendront. Ruez-vous au TNO et n’appelez jamais votre fils ou petit-fils Jean-Pierre, cela risquerait de …
Théâtre du Nord-Ouest, jusqu’au 11 mai, soit 15 représentations, voir dates et réservations au : 01 47 70 32 75

17 février 2013

Georges Dandin ou le mari confondu, de Molière

Mise en scène de Mathieu Penchinat. Avec Philippe Baron, Julie Méjean, Sylvère Santin, Julien Testard, Anne Juliette Vassort
Mari confondu, pour ne pas dire cette autre chose avec terminaison en-u.  La pièce classée parmi les « grinçantes » de l’auteur a pourtant été voulue par lui comme un « grand divertissement royal ». Fallait-il un parti pris déjanté pour la donner au Lucernaire ? C’est chose faite dans une mise en scène et un décor résolument gaguesques. Les comédiens sont hyper-dynamiques : ils et elles jouent et se la jouent très ‘physique’ dans un décor farcesque. On ne vous rappellera pas la déconvenue de Georges, paysan au flair l’ayant fait devenir un nanti et qui vient de troquer une fortune récente contre un titre de noblesse dû à une épouse aristocrate, mais avec des beaux-parents qui le méprisent plus que cordialement. Arrive ce qui devait : leur fille refuse de consommer leurs noces avec Dandin et se jette voluptueusement dans les bras de son amant habituel dès que le mari a le dos tourné. Ayant pourtant tout tenté pour que Monsieur et Madame de Sotenville viennent à sa rescousse, Georges finit par jeter l’éponge et déclare vouloir plonger « dans l’eau la tête la première ». Rideau. Le metteur en scène fait évoluer son équipe dans une  vraie-fausse mini maison de poupée avec toit où tous s’enfournent pour en émerger régulièrement à quatre pattes et gagner en douce la coulisse de secours au fond du plateau. Répétitif, cela fait rire un petit peu moins à chaque fois. Mais sifflet et suite du match : tout est reparti pour un tour. Sifflet-stop ! C’est avec un demi-sourire aux lèvres que vous prenez le chemin de retour de ce Lucernaire tant apprécié. Mais que dire de ce spectacle aux passionnés de théâtre ?
Lucernaire, Théâtre Rouge, du mardi au samedi à 18h30, jusqu’au 30 mars. Réservations : 01 45 44 57 34 et www.lucernaire.fr

10 février 2013

Punk Rock de Simon Stephens
Adaptation française de Dominique Hollier et Adélaïde Pralong, mise en scène de Tanya Lopert
Avec Aurélie Aubier, Alice de La Baume, Issame Chayle, Clovis Guerrin, Roman Kané, Mathilde Ortscheidt, Laurent Prache, Alice Sarfati
Pourquoi avoir conservé le titre anglais de la pièce vous serez-vous demandé une seconde avant de vous souvenir que l’un des précédents succès de l’auteur, donné aux Théâtre des Déchargeurs en 2006, s’intitulait « Country music » et que son action se situait en prison. Prison ou lycée avec université en vue? Simon Stephens confie : « Selon moi le théâtre humanise et la prison déshumanise » mais aussi : « les publics de lycéens comme les publics de prisonniers sont étonnamment francs ». Et c’est cette franchise nécessaire et redoutable qui fascine l’auteur dont il tient à nous parler autant que du théâtre qui selon lui «convient plutôt bien à la contradiction et la complexité». Donc dans la bibliothèque d’un lycée ils sont sept qui préparent leurs examens d’entrée à l’université ; arrive une jeune future étudiante charmante, tous tentent alors d’en faire une confidente et une alliée. Ce qui se révèle être un prétexte pour lui raconter leur vie, leurs rapports difficiles - c’est le moins qu’on puisse dire - avec des parents ‘normaux’, comprenez avant tout obnubilés par la réussite et l’ascension sociale de leurs rejetons.
Ils sont huit sur scène tous jeunes, beaux, charmants mais agités : forcément voyez leur âge et leurs problèmes existentiels. Seule une musique pétaradante (hystérique auraient dit leurs…arrière-arrière grands parents) peut les aider, elle les rend agressifs, ce qui les défoule, quoique… Evidemment il y aura de la vraie violence, mais vous vous y attendiez.
La musique assourdit, les lumières explosent, les jeunes comédiens se donnent à fond. Leurs uniformes avec cravates, et mini-kilts écossais pour les jeunes filles, sont dus à cet étonnant polyvalent : Philippe Varache également metteur en scène. Ceci explique cela. Merci à Tanya Lopert pour ses choix et merci pour tout au Théâtre 14, une fois encore.
Théâtre 14, jusqu’au 23 février, mardi, vendredi et samedi à 20h30, mercredi et jeudi à 19 h, matinée samedi à 16 heures. Réservations : 01 45 45 49 77.

09 février 2013

La croisade s’amuse, de Rachida Khalil
Interprété par Rachida Khalil avec la participation de Monia Kashmire et Raphaël Pottier. Mise en scène d’Emmanuelle Michelet.
Donnée dans un lieu à la programmation généreuse, cette croisade-croisière à l’envers, est celle de Rachida. De famille maghrébine, destinée à être mariée dès la puberté, elle a voulu que le statut de la femme soit révisé dans son pays d’origine : c’est une ‘battante’ n’est-ce pas ? Juchée sur des escarpins aux talons plus que hauts Rachida est splendide : corps de mannequin et de miss France, sourire envoûtant mais yeux parfois ‘revolver’… Vous clignez les vôtres ? Eh bien c’est non ! Les cheveux de cette Rachida-ci sont longs : elle les cache bien sûr et pieusement sous un voile du type de celui que portait sa mère. Rachida Khalil a opté pour un spectacle court aux tableaux déroutants. Des danseuses de music-hall sexy traversent un plateau où on ne les attendait surtout pas, un partenaire genre minet donne une réplique minaudante à Rachida et un autre, très carré, incarne son frère de sang, en fait son vrai partenaire. Chère Rachida, votre spectacle a le joli mérite de n’avoir aucune autre prétention que de nous faire rire et aussi réfléchir.
Petit Montparnasse, 31 rue de la Gaîté, du mardi au samedi à 19 heures. Réservations : 01 43 22 77 74

08 février 2013

Le mal court, de Jacques Audiberti

Mise en scène de Stéphanie Tesson
Avec Antony Cochin, Julie Delarme, Jean-Paul Farré, Josiane Lévêque, Marcel Maréchal, Mathias Maréchal, Didier Sauvegrain, Emmanuel Suarez
Le mal court et nous rattrapera tous à des phases de notre existence et des âges divers, mais qu’est-ce que le mal? Audiberti (1899 – 1965) a voulu que cette pièce, cette «sérénade philosophique» qui a fait de lui un dramaturge à la fin des années quarante, soit jouée dans les plus prestigieux théâtres de Paris, donc au Théâtre de Poche. Cette saison, ce Poche joliment réaménagé nous la propose dans un décor gracieux pour vaudeville. Alarica, princesse venue de Courtelande et promise à un roi plus à l’Ouest nommé Parfait XVII, a fait escale en Saxe avec sa redoutable gouvernante. Rejointe par le jeune souverain, elle a entre- temps été séduite et « déniaisée » par un voluptueux Adonis dont elle ne se rend pas compte qu’il la manipule afin de modifier l’échiquier politique européen. Notez qu’elle a aimé ses parties de plaisir avec le jeune homme. La voilà devenue femme, ce dont son ex-futur royal époux répudié va souffrir atrocement (du moins c’est ce qu’il dit). Elle chasse du trône son vieux père et c’est du genre : « Allez ouste », voyez un vaudeville auquel la mise en scène et la direction d’acteurs fait penser ; Et comme l’évoque aussi le décor dans lequel évoluent des comédiens affublés de sourcils pour polichinelles revêtus de bottes et de costumes princiers. Pause-entracte. A la toute fin Alarica au bord de la scène nous réaffirme que « le mal court » et nous renvoie à nous-mêmes. La boucle bouclée, nous sommes heureux que cet Audiberti vaudevillesque ait couru le risque d’être dépourvu de son sens et de sa trajectoire.
Théâtre de Poche, du mardi au samedi à 21 heures, dimanche à 15 heures. Réservations : 01 45 44 50 21

01 février 2013

Maupassant, portraits brisés

Texte et interprétation Patrice Fay, mise en espace Micheline Zederman
Au centre du plateau un vaste fauteuil, à ses pieds toutes sortes d’objets évoquent le séjour d’un prisonnier dans une cellule d’hôpital sans confort et à l’hygiène minimaliste. Accroché à un pilier un miroir brisé et tout à côté un épouvantail vêtu de noir, le visage entièrement masqué dont nous ne vous dirons pas l’usage qui en sera fait à la toute fin. L’homme à l’allure et la diction élégantes nous raconte : ses phrases nous troublent vite car ses confessions sont aussi pudiques que voluptueuses. Il est en fin de parcours sur cette terre où il a peut-être été un «mauvais passant» car comme l’avait été Hervé son frère chéri il est atteint de cette syphilis qu’il ne considère surtout pas comme honteuse : quelle maladie liée à l’amour pourrait l’être ? Ce Monsieur le Comte qui a si bien choisi sa trajectoire en littérature et également ses amis, dont l’immense Flaubert, entend des voix, celles entre autres de son valet et de ses maîtresses. Il les interpelle et la mise en scène efficace devient de plus en plus poétique. Nous oublions que cet auteur de romans et de trois cents nouvelles n’a plus longtemps à passer sur cette terre, qu’il va très vite être la victime d’une paralysie générale après « un ultime combat entre raison et déraison ». Cependant pudique, il ne commentera jamais son écriture. Une fois encore Patrice Fay, responsable d’un récent spectacle aussi touchant qu’admirable qui nous a fait trouver et retrouver le vrai Jules Renard, est aussi un comédien fascinant et Micheline Zederman avec qui il fait équipe ne le sait que trop. Merci à eux deux, et à notre Essaïon où ils ont eu la très bonne idée de programmer leur spectacle jusqu’au 27 mars. Notez qu’il sera repris à Avignon-festival off cet été et dites-le à vos amis.
Essaïon, tous les mercredis à 20 heures, jusqu’au 27 mars 2013. Réservations : 01 42 78 46 42.