21 mai 2013

En attendant Gaudon, de Benjamin Dang

Mise en scène : Benjamin Dang, avec Célia Clayre
Costumes Yoann Mouchonnet
Sur le vaste plateau deux chaises blanches et côté cour une coiffeuse à tiroir et miroir à trois pans. Un, deux, trois ! Débarque une suave jeune comédienne en combinaison noire soyeuse, chaussée d’escarpins clairs aux talons vertigineux. Elle parle et n’arrêtera pas de le faire pendant… mais vous n’aurez jamais regardé votre montre. Ce qu’elle dit, raconte ou nous «balance», souvent énervée ou horripilée quitte à devenir horripilante, sont les états d’esprit voire d’âme d’une collégienne prolongée devenue femme fatale qui répond à ses partenaires de tous genres. Cocasseries et excellentes astuces de mises en espace. La ravissante a maintenant revêtu une somptueuse robe plus que décolletée et dont elle est certainement amoureuse : vous pensez de la robe ou de son auteur le costumier ? «Comment allez-vous ?» est son leitmotiv qui finit par devenir rigolo. C’est reparti pour des tours et des tours. La comédienne s’approche des spectateurs, les regarde dans les yeux, arpente la salle, monte et descend les escaliers. Cette ravissante aux gestes gracieux parle, parle, parle… alternant toujours demandes et pseudo-réponses. Elle danse aussi et finit par remonter le grand escalier central menant à la sortie, finalement devenue une nouvelle Julia Roberts, « pretty lady » air qu’elle chante délicieusement. Ses spectateurs qui ont fini par ne plus se demander qui était son Gaudon (riguaudon ?) la rappellent.
Théâtre du Nord-Ouest, dans le cadre de Paroles d’Aujourd’hui, jusqu’au 23 juin, dates et réservations : 01 47 70 32 75.

17 mai 2013

Parloir, de Christian Morel de Sarcus

Mise en scène de Paul-Antoine Veillon et Mélanie Charvy, avec Jean-Dominique Pelletier, Frédérique Van Dessel, Romain Picquart
Un couloir genre salle d’attente d’hôpital ; une mère (Eva) parle à un infirmier (Bruno) qui demeurera muet : son fils (Victor) tombé dans le Canal de l’Ourcq est dans le coma, or ce jeune homme archi-doué n’était surtout pas suicidaire … n’est-ce pas ? Eva pleure, grimace. Son ex-époux arrive et l’observe «méchamment avec ironie», il prédit que Victor va mourir. Un match de mots cruels commence, bien qu’Eva ait déclaré : « Je n’ai pas l’intention de vous parler, nos avocats se sont tout dit ». Elle est véhémente, moqueuse, et lui violent parfois, mais leurs échanges sont brillantissimes l’auteur maniant les mots avec virtuosité. L’émotion nous confisque car cette haine dévastatrice les unit jusqu’à souder Eva et son ancien conjoint et cela plus vertigineusement que le sentiment qui les avait aidés à s’unir et procréer, voyez « croissez et multipliez-vous! ». L’attente pourrait se prolonger indéfiniment si des bruits en coulisses n’invitaient pas le père à pousser la porte interdite qui mène à la salle… d’où sort Victor. La suite ? Il avait simulé ce suicide pour que ses parents se retrouvent mais aussi pour régler quelques-uns de ses propres comptes avec eux. La fin ? Mais le trio de comédiens sert ce qui est devenu ‘leur pièce’ de manière redoutable sur un plateau garni de quelques chaises pliables et d’une paire de bacs à fleurs ressemblant à celles déposées sur les tombes de cimetières ordinaires. Allez le vérifier et admirer le choix heureux fait une fois de plus par ce théâtre aimé et aimable.
Guichet Montparnasse, mercredi et vendredi à 19 heures. Réservations : 01 43 27 88 61

15 mai 2013

Je pense à Yu, de Carole Fréchette

Mise en scène Jean-Claude Berutti avec Marianne Basler, Antoine Caubet, Yilin Yang.
Décor et costumes : Rudy Sabounghi
D’abord Madeleine, jolie cinquantenaire dans la pièce principale de l’appartement où elle n’a pas fini d’emménager, voyez le désordre qui y règne. Désordre aussi métaphysique que cette pièce qui se veut dérangeante. Puis des appels répétés au téléphone d‘une personne à la voix jeune qui souhaite être admise chez sa professeur(e) de français et que Madeleine refuse de recevoir prétextant…peu importe. Puis encore l’apparition d’un voisin de palier qui veut rencontrer la dame et aurait trouvé n’importe quel prétexte pour le faire. Enfin l’arrivée de Lin, asiatique qui sait tout à fait ce qu’elle veut : maîtriser les temps des verbes français et surtout les plus vieux-jeu que nous autres n’utilisons plus depuis… Et encore la Chine entière résumée par le gigantesque portrait de Mao Zedong accroché à un mur par Madeleine. Tout peut commencer, finir ou tourner en rond, ce qui est effectivement le cas. Chaque personnage fait des confidences, raconte sa vie, ses problèmes existentiels ou familiaux, ses ratages ou ses démarches plus ou moins abouties. Mais Yu ? Et surtout que s’est-il passé à Tienanmen en 1989, dont le genre humain entier est plus que responsable, selon Carole Fréchette ? Sur un gigantesque écran des messages s’inscrivent - vive Google ! Le voisin-Jérémie maintenant incrusté et qui a décidé d’installer la bibliothèque genre Ikéa pour que son amie y loge les livres extraits des cartons jonchant le sol, pique sa crise, évoquant son fils handicapé. Mais Lin est régulièrement là, apportant finalement une soupe chinoise qu’elle a cuisinée pendant 12 heures pour ses camarades : à table ! Bien sûr cela va dans tous les sens et en revient. Et nous autres revenons du théâtre plein d’admiration pour le travail de l’équipe : metteur en scène, décorateur et comédiens. Mais qui donc était ce Yu Dongyue ? Tapez Google !
Théâtre Artistic Athévains, jusqu’au 30 juin, mardi à 20 heures, mercredi et jeudi à 19 heures, vendredi et samedi à 20 heures 30, samedi et dimanche à 16 heures. Téléphone : 01 43 56 38 32.

12 mai 2013

« Une plume au vent d’ouest » de Julien Gracq

Mis en voix par Eric Chartier
Vous serez peut-être intrigué par ce « mis en voix », mais Eric Chartier nous confie que l’oralité est « un art à part entière » et nous le démontre brillamment. Ce seul en scène est servi par un « sacré phénomène », selon Télérama. Chacun des mots qu’il nous dédie et nous confie a du poids, du son, de la grâce, mais surtout de la lumière. Il vous fait décoller, atterrir, vous recueille en vous réconciliant avec le monde et l’existence. Et vous bénissez Louis Poirier alias Julien Gracq, homme né au cœur de notre France, mais le cœur est bien à gauche de la poitrine comme le sont ces pays calés contre la Bretagne. Et que dire de la cité de Nantes fief et lieu de naissance de cette Duchesse Anne qui devint tour à tour reine de tant de pays voisins de la France et disparut tellement tôt que nous en resterons toujours orphelins. Nantes… Eric Chartier nous la fait découvrir et redécouvrir. Bien sûr, grâce à lui nous en tombons amoureux. Eric Chartier habite magistralement la petite scène du Théâtre de l’Ile Saint Louis : peu de gestes et de déplacements, pourtant le romantisme et son frère indissociable le surréalisme sont au rendez-vous et abolissent le temps. Vous sortez de là pour replonger dans un Paris bruyant, rageur où il pleut. Oui mais quand « il pleut sur Nantes… » c’est autre chose. Donnez la main à vos amis et amenez-les au Théâtre de l’Ile Saint Louis un mercredi, un jeudi, un vendredi, un samedi à 21 heures, ou encore un dimanche à 17 heures 30.
Théâtre de l’Ile Saint Louis-Paul Rey, 39 quai d’Anjou. Réservations : 01 46 33 48 65.

09 mai 2013

Marie Tudor, de Victor Hugo

Mise en scène Pascal Faber, avec Pierre Azéma, Stéphane Dauch, Christophe Borie, Pascal Guignard, Flore Vanier-Moreau, Frédéric Jeannot, Florence Le Corre, Séverine Cojannot, Sacha Petronijevic
Reprise d’un spectacle qui a ravi ses nombreux publics, que les critiques ont décrété généreux, drôle, autant qu’inclassable. Nous étions prévenus : « Comment Hugo voudrait-il que sa Marie Tudor soit montée aujourd’hui ? » lit-on dans un excellent dossier de presse que vous pouvez consulter sur l’Internet. Côté technique cela donnerait plutôt : « cachots repliables, un tapis à ré-enrouler, un siège-faux trône, des pans et encore des pans de tissus, des rideaux, un lecteur CD ou MD avec auto-pause ». Tout commence et se poursuivra longtemps dans une pénombre aussi jolie qu’inquiétante avec au départ un seul projo central bleu intense. Vos messieurs sont en costumes et chaussures vingt et unième siècle, avec sur l’épaule droite une longue écharpe pendante, du genre à la romaine. Les dames sont en robes, l’une rouge-passion l’autre blanche-pureté. Donc Marie Tudor souveraine qui devrait être exemplaire (hum !) a un amant : Fabiano Fabiani et des serviteurs ainsi que des seconds couteaux avec de vraies dagues. Bruits d’orage encore et encore. La seconde dame, jeune et très blonde est du genre ingénue. Qui est-elle par rapport à cette Marie ? Vous aurez vite compris que cette saga rocambolesque est aussi un embrouillamini ronflant, mais bon, c’est votre Totor à l’âge de trente-et-un an, n’est-ce pas ? ‘Drame populaire’, elle est donc digne d’un feuilleton-télé. La comédienne principale vous la joue parfois à la Feydeau-Labiche, mais pourquoi pas ? On reprend… non, on ne reprend pas : nous sommes conscients de ne pas vous avoir donné envie d’aller applaudir ce spectacle du genre : « Marie, tu dors, ton moulin va trop vite… » puisqu’il vous confisquera pendant près de deux heures.
Lucernaire Théâtre Noir. Du mardi au samedi à 21h 30, dimanche à 17 heures. Réservations : 01 45 44 57 34 et www.lucernaire.fr

07 mai 2013

L’enclos ou la liberté, de Hippolyte Wouters

Mise en scène et scénographie : Cyrielle Clair
Avec Cyrielle Clair, Sylvain Clama, Pauline Macia, Sacha Petronijevic
Décor plus que raffiné, disons superbe avec candélabres gracieux; en toile de fond une bibliothèque aux livres précieux et des fauteuils Louis XIV ; costumes d’époque éblouissants pour les deux comédiennes qui, au départ, mènent la danse et pour leurs partenaires dont l’un ne sera rien moins que ce monarque soleil qui dansait si divinement bien. Musiques royales. L’intrigue? Ninon de Lenclos, femme « libérée » dirait-on aujourd’hui, qui choisit ses partenaires, explique avec grâce et volupté pourquoi et comment elle peut et veut rester libre, même après avoir donné naissance à un petit Louis dont son amant régulier, aristocrate plus que fringant, aurait pu revendiquer la paternité 'mais pour quoi faire ?' selon Ninon. Face à elle Françoise de M… moins démonstrative. Cependant elles ont eu en commun le même amant, le marquis de Villarceaux. Devenue l’épouse de son roi-veuf, cette Françoise de Maintenon a créé une fondation pour ces jeunes filles de Saint Cyr qu’elle veut plus pures encore que des nonnes. Rencontrant Ninon régulièrement, elle se montre de plus en plus impérative et lui donne des conseils qui deviennent des ordres. Le roi paraît emperruqué, parle, explique, disparaît. Des noirs avec rideaux qui se ferment et des remaniements de décors pour chaque séquence. Le tour est joué et nous revenons au départ où Ninon vieille dame en costume adéquat allongée sur sa méridienne se confie encore une fois (la dernière ?) à son confesseur. Le tout en alexandrins archi-léchés dus à un auteur malin et méticuleux. Les comédiens, brillants, et arborant des costumes de rêve le sont tout autant. Donc une ‘belle et bonne’ pièce ? A vous de nous le dire.
Théâtre des Mathurins, du mardi au samedi à 19 heures, réservations : 01 42 65 90 00 et www.theatredesmathurins.com

01 mai 2013

L’histoire du tigre, de Dario Fo

Mise en scène et jeu Pierre-Marie Escourrou
Cette 'manufacture' a embauché un comédien avec pour seuls outils son corps, sa voix chaude, son empathie, son intelligence, sa générosité, son humour pour nous dédier ce texte de Fo-le-pharamineux. Raconter l’histoire est infaisable : ce serait aussi long que cette marche au parcours surréaliste et illogique dans l’Empire du milieu (1934-1935) que des centaines de milliers de révoltés accomplirent pour le libérer de la tyrannie de ceux que vous savez. Un soldat la raconte, mais au préalable le comédien nous a prévenus que pour être 'dans le coup' il nous faut apprendre à rugir, comme cette tigresse domiciliée dans la grotte où, gravement blessé, il a préféré se réfugier pour y mourir dignement. Seul, il ne le sera pas : la tigresse et son tigreau qui y vivent l’adoptent. Guéri de ses infections atroces et répugnantes par la féline il devient le copain de son petit, puis un jour leur échappe pour reprendre son combat. Bien sûr ils se retrouveront, et devenus des alliés leur victoire sera grandiose. Entretemps le comédien aura voulu nous apprendre à rugir comme lui. Il faut pour cela que les sons sortent de la gueule ouverte et « du ventre avec force », mais qu’ils ne ressemblent surtout pas à ceux émis par « une grenouille qui a des hémorroïdes ». Dérision grotesque et flamboyante, traduction désopilante d’un auteur aussi singulier que son parcours est dérangeant, donc inclassable. Une soirée plus que roborative. Abbesses, merci à vous !
Manufacture des Abbesses, à 21 heures, du dimanche au mercredi. Jusqu’au 5 juin. Réservations : 01 42 33 42 03 et wwwmanufacturedesabbesses.com