30 décembre 2014

Peer Gynt, de Henrik Johan Ibsen

Mise en scène de Diane de Segonzac. Avec Michaël Msihid, Marie Daude, Maryan Liver, Olivier Balu, Ludovic Coquin, Diane de Segonzac.
La pièce originale dure quatre heures ; faites confiance à Diane de Segonzac qui a pris le risque d’en offrir une version de deux heures pile poil mais qui est parfaitement digne d’être offerte aux amateurs d’Ibsen. Il est ici bien traduit avec plein d’humour parfois tendre, parfois plus corrosif, et la mise en scène est inventive. Sept comédiens jouent, surjouent et se caricaturent, mais le rythme reste lent dans un décor inexistant. Sur l’énorme scène il n’y aura qu’un fauteuil où la mère de Gynt, assise, s’endormira à jamais plus une gousse d’ail que le comédien principal épluchera religieusement et dont le sens vous échappera peut-être... Cette personne est successivement aux prises avec six camarades qui jouent plusieurs rôles chacun de manière brillante et spectaculaire, et chantent avec finesse. Les lumières sont nuancés avec drôlerie et Peer a souvent l’allure et le physique d’un joueur de football pas romantique mais peu importe. Peer Gynt, prononcez s’il vous plait « pire guinte », ce prénom sera souvent écorché au point de varier d’une prononciation à l’autre. Extra-terrestre semblant venir de nulle part, le personnage principal raconte ce qui lui passe par la tête, debout sur scène, se déplaçant de jardin à cour et inversement, et même derrière les colonnes de la salle, gentiment délirant. Parfois la musique introduit certaines scènes et les accompagne. Les autres interviennent, font leurs numéros mais Peer est touché parce qu’ils représentent une famille qu’il n’aura jamais. C’est le choix de Diane d’interpréter l’un deux, toute habillée de noir. Au salut on se rend compte de la performance de l’équipe qui nous a fait oublier le temps. Allez aimer Peer Gynt.

Au Théâtre du Nord-Ouest, Informations : 01 47 70 32 75 et www.theatredunordouest.com.

20 décembre 2014

Chère Elena, de Ludmilla Razoumovskaïa

Traduction Joëlle et Marc Blondel
Mise en scène de Didier Long, avec Gauthier Battou, Julie Crampon, François Debloc, Jeanne Ruff
Sur la scène, dans un décor du genre carton-pâte aux pans asymétriques judicieusement découpés : Myriam Boyer suivie de ses quatre jeunes et fringants partenaires en uniforme pour lycéens de classe terminale dans un établissement de bon aloi. Ils ont débarqué sur scène visiblement pour demander quelque chose à leur prof, et s’y prennent plutôt maladroitement, même s’ils essaient de jouer les bien-élevés. Ça ne durera pas. La maîtresse est empathique, sûre d’elle-même et de la façon dont elle exerce ce métier qu’elle a choisi. Fin de cette première séquence, mais très vite tout s’accélère et d’abord les potaches énervés lui réclament une certaine clef. Myriam Boyer, telle qu’en elle-même est un prof massif face à ces ados énervés lui réclamant cette clef, mais qui donnera accès à quoi ? Les quatre lycéens en uniforme avec blazers qui ont dégringolé les escaliers menant à la scène et atterri sur le plateau, vont se mettre à tout faire pour obtenir que la dame leur livre la fameuse clef. Épisodes violents genre cassages de gueules, et objets jetés en l’air. La dame qui en a vu tant d’autres reste imperturbable mais ira jusqu’à s’allonger sur le matelas de service de ce qui est presque devenu une loge, au bout de son rouleau à elle. Normal qu’on l’appelle Chère Elena : des Elena comme elle ça n’existe plus. Mais au fait où et quand tout cela est-il censé se passer ? Et ça repart, dans une mise en scène et en espace toujours aussi saccageuse. La « vieille » fera mine d’aller dormir, ce qui au théâtre permet aux autres personnages de régler les comptes en suspens mais qu’à l’évidence ils ne règleront jamais. La jeune équipe est plus qu’excellente ; face à une comédienne mythique co-responsable avec le reste de l’équipe de la réussite de ce spectacle.
Théâtre de Poche, 75 boulevard du Montparnasse Paris 6ème, du mardi au samedi à 21 heures, dimanche à 15 heures, réservations : 01 45 44 59 21 et www.theatredepoche-montparnasse.com

14 décembre 2014

Aucassin et Nicolette

Chantefable anonyme du XIIIème siècle
Traduction du Picard et mise en scène de Stéphanie Tesson, avec Brock et Stéphanie Gagneux
Dans la petite salle du théâtre, sur un plateau en planches, toutes sortes d’éléments et d’accessoires drolatiques et deux échelles en parallèles où elle et lui monteront, surtout elle qui transformera la sienne en monture pour des périples insensés. Tous deux traversent ce petit monde qui n’est pas forcément le leur, loin s’en faut, avant de pouvoir enfin envisager des épousailles. La vraie chantefable fait alterner phrases et vers chantés, mais ici ce sont des instruments anciens élégants et sobres que les comédiens utilisent à très bon escient. Aucassin change de voix, prend des accents étrangers à hurler de rire tant ils sont authentiques et nous mèneraient du côté du café-théâtre. Nicolette, censée être une princesse sarrasine joue les machistes quasi-blasés à la voix rauque ou tonitruante puis elle retourne sur son cheval et la cavalcade reprend. Aucassin se redéguise, devient plusieurs autres personnages, de façon qu’on se dise que sa douce ne l’a pas rejoint. Les lumières bougent un peu, encore de la musique suave et du tambourin. Nous caracolons, Nicolette ôte et remet son bonnet noir sur ses superbes cheveux si longs et tellement blonds. Sa tenue est faite de deux demi-costumes moyenâgeux bien sûr : du haut en bas à droite elle est une femme et de bas en haut à gauche elle est un homme ; il le fallait pour qu’elle puisse voyager à cheval, n’est-ce pas damoiselle Jeanne d’Arc ; mais elle n’a pas de roi à remettre en guerre. Aucassin parle et voyage aussi auprès d’elle. Brock chantouille, siflotte, gazouille, et nous nous tordouillons de rire. Vous avez peur que ça s’arrête. Il le faut pourtant ; parce que le spectacle qui suit… Mais vous avez jubilé.
Théâtre de Poche, 75 boulevard du Montparnasse Paris 6ème. Jusqu’au 4 janvier, du mardi au samedi à 19 heures, dimanche à 17 heures 30. Réservations : 01 45 44 50 21. www.theatredepoche-montparnasse.com.

07 décembre 2014

Thérèse l’universelle

Pièce de Michel Pascal, avec Justine Thibaudat et Marie Lussignol en alternance.
Benoît Saint Hilaire présente cette pièce en accord avec Niwis Production.
La comédienne a investi son texte avec ferveur, enthousiasme et jubilation. Elle dynamise la deuxième pièce que cet auteur a écrite concernant cette jeune fille dont il est éperdument amoureux. Et il n’est pas le seul. Très vite après sa mort, elle a suscité un engouement extraordinaire qui n’a pas cessé depuis. Rapidement canonisée par une Eglise aux normes alors très exigeantes, son culte ne se dément pas suscitant dévotions, grâces et miracles. Parmi ces derniers, certains officiellement reconnus, d’autres beaucoup plus nombreux restant ignorés.
Née mademoiselle Martin dans une famille atypique qu’aujourd’hui on pourrait qualifier de « caste » tant ses membres vivaient dans une certaine symbiose à la fois assez éloignée du monde réel, et pourtant très présente à ce que l’on pourrait appeler « le siècle ». Entre ciel et terre pourrait-on dire.
Sourire d’enfant aux lèvres, l’air mutin et ravi, selon les photos dites « officielles » prises de face comme à l’époque, Michel Pascal la voit plutôt « de biais », sous un angle singulier qui révèle d’autres perspectives. Il est sensible à son pas de nonne aux sandales douces mais résistantes, à ses cheveux de gamine peut-être légèrement bouclés comme ceux de ses sœurs, elles-mêmes toutes nonnes, bien sûr. A d’autres détails aussi, petits mais révélateurs qui, habilement utilisés et bien mis en valeur dans la pièce, campent au final un personnage assez différent de l’imagerie habituelle. La fascination qu’a suscité Thérèse au siècle dernier et qu’elle suscite toujours est surprenante et révélatrice aussi de l’évolution du culte dont elle fait l’objet. L’aspect dévotionnel et populaire de celui-ci s’estompe aujourd’hui quelque peu (disons peut-être plus justement qu’il évolue ) au bénéfice d’une spiritualité paradoxalement plus concrète, d’une théologie toute à la dimension de la Sainte : d’une merveilleuse simplicité, d’une humilité confondante et d’une fermeté étonnante. Ce que fait bien sentir la pièce.
Une petite sœur Thérèse aux antipodes de celle que l’on nous donne à voir dans presque toutes nos églises entourée d’une multitude de cierges : statue immense et corps raide, au visage de poupée Barbie, d’un goût discutable. Espiègle comme elle l’était, elle doit en pouffer de rire là-haut, elle qui n’aura peut-être jamais eu le temps de pratiquer la dérision de l’adulte qu’elle savait ne jamais devenir.
Mais pourquoi l’universelle ? Tout simplement parce que la petite sainte peut à tout moment être rencontrée par quiconque, même si parfois on la prend pour ce qu’elle n’est pas.

Eglise Notre Dame des Champs
: 27, rue du Montparnasse, Paris 6ème. Infos et réservations : www.thereseluniverselle.net et au 07 82 92 18 82. Lundi et mardi à 17 h et 20 h 30 mercredi à 20 h 30, jeudi, vendredi à 14 h 30 et 20 h 30, samedi à 20 h 30, dimanche à 16 h 30.

23 novembre 2014

De quoi parlez-vous?, de Jean Tardieu

Mise en scène Sophie Accard ; direction artistique Léonard Prain avec Sophie Accard, Anaïs Mérienne, Léonard Prain, Tchavda Pentchenev. Scénographie Sophie Accard ; costumes Atossa ; musique Vincent Accard ; création affiche François Supiot. Production Compagnie C’est-pas-du-jeu.
D’abord il nous faut avouer qu’il est infiniment plus difficile de parler d’une pièce que nous avons appréciée et aimée que d’un spectacle qui nous a laissés perplexes et qui nous donne presque envie de nous en débarrasser à coup de phrases parfois hargneuses : Ouf ! Non, bien sûr, direz-vous, nous en faisons trop. Mais alors comment dire tout le bien qu’on a pensé, les émotions et surtout les plaisirs que l’on a ressentis, donc l’admiration que l’on a pour l’équipe artistique aux commandes de ce Tardieu-ci. Nous connaissons et admirons Jean Tardieu depuis toujours et ici on apprécie son côté professeur de collège ou même de petites classes qui vous tient par la main, par la plume, et vous enjoint d’abord de bien terminer vos phrases. Point, fermez la parenthèse. Et puis il faut faire court ! Nous aurons du mal à nous y résigner tant une fois encore la Manufacture des Abbesses en cette veille d’hiver et de frimas nous offre une bonne heure de pur bonheur. Cette manufacture du Montmartre nord où l’on y dégringole par des rues merveilleusement pentues et où l’on est si bien reçu. Trêve de tralala, de quoi parlions-nous déjà ? La troupe : soit deux dames et deux messieurs à intervertir si besoin est, donne l’impression d’en héberger combien d’autres plus que farfelus… Le spectacle est composé de cinq pièces « courtes et comiques » tournant autour des difficultés de comprendre et de communiquer, mais ne dites pas que c’est ‘hurluberluesque’ ou quoi donc encore, pas du tout. Les costumes ont les teintes vives de celles des crayons de couleur pour gamins à la maternelle. L’une des comédiennes arbore une robe pour ancienne pré-ado et qui aurait pu avoir des volants ; sa voix est celle d’une jolie jacasseuse mais on l’entend bien, ce qui n’est plus toujours le cas des jeunes qui ont récemment investi les plateaux. Ses camarades, hommes déguisés en femmes ou pas, ont une énergie folle, et cerise sur le clafoutis, un mot pour un autre vous fait décoller et grimper au paradis. Vous sortez de là en clignant des yeux, vous remontez la pente qui mène vers le Sacré-Cœur et vous ne vous enfournez surtout pas dans le métro ; vous marchez en vous disant « merci Jean » et aussi « Je reviendrai demain ». Entretemps j’aurai bassiné amis et voisins de mon immeuble : dix étages ! Souhaitez-moi de bonnes jambes ou un bon ascenceur.

Manufacture des Abbesses, jusqu’au 30 décembre, lundi, mardi et mercredi à 21h00, dimanche à 20h. Réservations : 01 42 33 42 03.

04 novembre 2014

« Camille Claudel 1864-1943 », de Christine Farré

D’après la correspondance de Camille Claudel et des textes d’Octave Mirbeau, Eugène Blot, Morhand, Asselin (critiques de l’époque)
Adaptation et mise en scène Christine Farré, avec Jean-Marie Bordja, Nicolas Pignon
Jusqu’au 22 novembre au Théâtre du Lucernaire à Paris se donne une pièce intitulée « Camille, Camille, Camille » que nous avons aimée ; quant à cette Camille Claudel-ci jouée régulièrement depuis sa création au Festival d’Avignon en 2005, elle est à l’affiche dans la capitale à la Folie Théâtre. Les deux sont complémentaires pensez-vous, mais dans quel ordre aller les voir ? Nous ne vous en dirons rien si ce n’est que « Camille Claudel 1864-1943 » est proposée à la Folie Théâtre, dans ce petit lieu avec bancs et coussins très salle de Festival avignonnais -off. Mais pourquoi vous avoir infligé un pareil prologue ? Parce qu’il est difficile de vous dire d’emblée combien nous avons jubilé pendant une heure qui nous a paru si courte. La folie abolit le temps… un temps ou tout le temps ? La comédienne qui incarne Camille est debout face à ou devant deux messieurs sérieux avec vestons de bon aloi mais aux airs consternés ; et il y a de quoi : la ravageuse les enverrait facilement tous deux dans les cintre… Sur le rideau de fond sont affichées des reproductions des œuvres de la sculptrice et le plateau est couvert de tentures aux couleurs vives. Elle qui porte une légère robe blanche sorte de tenue de nuit, les utilisera comme châles pour couvrir ses épaules. De plus en plus hystérique elle se saisit des bassines de fer posées sur le sol certaines remplies d’eau, elle y plonge le visage, en boit le contenu ou le jette dans la salle. L’hystérie devient totale, et les explications perturbantes que Camille propose ou impose à ses camarades Octave et Eugène, bien qu’apparemment cohérentes ne sont en réalité qu’embrouillage désolant. Nous autres, spectateurs subjugués, essayons de nous en dépatouiller ; quant à vous en parler avec toutes sortes de superlatifs, très vite ça n’aurait plus de sens. Allez donc à la Folie… les comédiens vous rencontreront volontiers après la pièce et vous leur direz votre reconnaissance.
A La Folie Théâtre, jusqu’au 29 novembre 2014, tous les vendredis et samedis à 19h30. Réservations : 01 43 55 14 80 et www.folietheatre.com.

27 octobre 2014

L’écrou, de Grégory Goutay

Mise en scène de Richard Fériot
Avec Eva Provence, Michel Grand et Grégory Goutay

Un écrou qui vous serre, vous visse le cœur. Grérory Goutay en a écrit ce texte dont il joue le rôle principal ce qui est une jolie gageure. Un écrou ce serait aussi une vis d’assemblage… L’auteur a voulu pour décor un non-lieu, avec au fond du plateau un banc juste bon à accueillir deux personnages. A cour, sur le sol une sorte de matelas de fortune, du genre de ceux qu’on sort d’un placard pour le célibataire qui a mieux à faire que d’y accueillir pour la combler une femelle désirable, aussi nécessaire que fonctionnelle. Le bilan ? Heureusement qu’il y a ce monsieur aux jolis cheveux longs et blancs ; livre à la main il veut tout remettre en bon ordre. Y arrivera-t-il ? A la toute fin et après des ébats longuets et peu convaincants sur le pseudo-lit, ce sera une sorte de scène de ce faux ménage. Pourquoi, voire pourquoi pas… La fin? Il y a un long noir et le jeune homme réapparait seul assis à cour en travers d’une porte. A-t-il et avons-nous simplement rêvé ? Resserrez les boulons et dites-nous combien vous avez aimé cette pièce et ses interprètes.
Au Théâtre du Nord-Ouest, samedi 1er novembre à 19 h, samedi 8 novembre à 19 h, jeudi 11 décembre à 19h. Réservations : 01 47 70 32 75.

23 octobre 2014

Le mariage de M. Weissmann, d’après le roman «Interdit» de Karine Tuil

Adaptation et mise en scène de Salomé Lelouch.
Avec Jacques Bourgaux, Mickaël Chirinian et Bertrand Combe.


Donc se marier de nos jours, mais avec qui, quand, et surtout pourquoi et comment ? Vous voilà partis pour une petite heure jouissive avec trois comédiens qu’on entend parfaitement, chose vous en serez d’accord, qui se fait plutôt rare ces temps-ci. Leur gestuelle est juste, décalée, ou farcesque. Les éclairages sages et réalistes se mettent à vous faire délirer sans jamais cauchemarder. Le décor comporte un mince panneau central derrière lequel peuvent se réfugier nos hommes quand ils ne doivent plus être dans le coup, mais s’allonger sur le lit pour cabinet de psychanalyste, légèrement incliné comme ceux des centres hospitaliers. Les comédiens sont habillés de la même manière : chemises à carreaux, pantalons stricts, très correctement. Mais le sujet, la trame de la pièce ? Saül Weissmann, septuagénaire, est-il né juif ou pas ? On repart à zéro et on est à deux doigts de lui demander qu’il nous prouve (montre ?) qu’il est circoncis. Digérée, régurgitée, démaquillée, remaquillée ou pas : soit la judaïté et les complexes qu’elle génère, semble-t-il. Nos messieurs adoptent des accents plus que vrais, ôtent leurs calottes et caressent leurs barbes… nécessaires ! Tant d’autodérision fait que le public est plié en deux, voire en quatre, mais qu’il applaudira à tout rompre et demandera même à la sortie du théâtre où il pourrait se procurer le texte de ce qui s’intitulait au départ « Interdit ». Vous avez fini par comprendre pourquoi.
Théâtre La Bruyère, du mardi au samedi à 19 heures, réservations : 01 48 74 76 99.

21 octobre 2014

Mer amère, de Pierre Plauwadel

Mise en scène : Isabelle Janier ; assistante : Emma Cihen-Hadria; lumière : Jean-Charles Plauwasel.
Avec : Guillemina Celedonn, Baptiste Genet, Gaspard Lepage, Clara Marchina, Pierre Plauwadel, Clarisse Seiller.
Sur le plateau au départ ils et elles sont sept, yeux à terre tels des pèlerins fatigués ou même découragés. Puisque si loin d’une terre tellement trop promise. Vous entrez dans leur jeu et n’en sortirez que plus perturbés qu’eux. La troupe d’Isabelle Janier est composée d’excellents anciens élèves mais comédiens dans l’âme, comme elle l’est elle-même. Le voyage qu’ils ont entrepris sera long et au cours de ce qu’on a du mal à nommer trajet, tout ira dans tous les sens. Les comédiens dansent, se promènent parfois à la queue-leu-leu et chantent, certains remarqua-blement, comme les vrais comédiens doivent savoir le faire. La metteur en scène n’a pas choisi de fignoler des lumières qui compliqueraient peut-être tout. Bien sûr cette saga océane est inracontable. Elle se termine par le retour d’un jeune homme auprès de sa mère, comme s’il voulait lui demander de le réveiller d’un cauchemar, son premier ou bien celui qui lui permettrait de survivre. Tout cela est touchant.

Théâtre du Nord-Ouest, dans le cadre des ‘Grand chefs-d’œuvre du théâtre’, en alternance jusqu’au 21 décembre. Voir dates et réservations : 01 47 70 32 75.

14 octobre 2014

La terre s’appelle Pablo

Monologue sur le poète Pablo Neruda, conception et écriture de Luis Del Rio Donoso
Mise en scène et interprétation : Michel Pilorgé
Avec Jean-Luc Tassel : piano et arrangements des thèmes originaux et Christophe Pons : violon.
Tous deux sont étonnants et jouent remarquablement bien ensemble, l’archet du violoniste étant la baguette d’un chef et l’instrument du pianiste tour à tour une aube et une aurore symphoniques. Michel Pilorgé est un raconteur se reposant sur un banc à jardin puis qui vient à l’avant-scène, s’installant parfois au centre sur une chaise, avec à la main le manuscrit, ce texte qu’il dit, lit, interprète, réinvente. Il a de l’empathie, de l’humeur et de l’humour ; mais il est d’abord au service d’un texte qui réinvente son univers. C’est une terre fantastique, préhistorique, aux montagnes violentes qui bordent et définissent son continent. Les spectateurs ont décollé et volent, promus aigles ou rapaces. Cependant que le piano est devenu orgue et le violon un décapeur de cœur humain, parfois mozartien. Et puis voilà que les musiciens se mettent à entonner des chants celtiques. La terre s’appelle ?... Vous jubilez ! On sait qu’il y aura une fin à tout cela mais on ne l’attend pas, on n’en veut pas. On plane encore. Et Neruda qui avoue avoir été «ombre et solitaire» nous confie que vivre, cela veut dire : «parler, lire, écouter, s’épanouir». L’a-t-il écrit en français, lui qui, comme Luis Del Rio Donoso chilien, a choisi la France peut-être comme fille aînée et surtout tant aimée.
Théâtre du Nord-Ouest, lundi 20 octobre à 19 heures et les lundis 10, 17 et 24 novembre à 19 heures. Lundis 1er et 8 décembre à 19 heures. Réservations : 01 47 70 32 75.

12 octobre 2014

Camille, Camille, Camille.

De Sophie Jabès, mise en scène de Marie Montegani
Avec Nathalie Boutefeu, Vanessa Fonte, Clémentine Yelink
Sur le plateau elles sont trois, tour à tour ou ensemble, mais au centre posée plus bas que les autres et assise sur une chaise dont elle ne se lèvera que vers la toute fin il y a une femme plus mûre que ses gracieuses partenaires trentenaires ou quarantenaires. Au fond un grand écran habilement mais rarement utilisé. Un trio baroque que la folie construit, déconstruit et pourrait peut-être reconstruire. La vraie Camille Claudel, sœur de ce Paul écrivain majeur, homme de croyances et de courage que vous avez aimé lire et admirer, avait des yeux ravageurs, sans cernes, mais surtout des mains de sorcière donc plus démoniaques que celles de son maître ce Rodin, son amant mais surtout pseudo-père de remplacement. On se croirait parfois dans un théâtre antique avec personnages statiques, mais les lumières réorganisent et réchauffent régulièrement l’ensemble. Camille un et Camille un-bis, plus Camille deux, frottez-vous les yeux ! Nos deux jolies dames changent systématiquement voire mécaniquement de tenues, jetant par terre des tissus blancs, genre linges propres et très hygiéniques. Cela pourrait durer et aurait pu durer… La vieille dame se lève et c’est la fin. Camille Claudel, internée parce qu’il le fallait - n’est-ce pas la famille ? - est morte octogénaire. Pièce et récit intelligents, parfaitement écrits et présentés ; que vous dire de plus ? Que Clémentine Yelink dans le rôle de l’octogénaire internée vous sidérera assurément.
Lucernaire, jusqu’au 22 novembre, du mercredi au samedi à 18h30. Réservations : 01 45 44 57 34.

26 septembre 2014

Gouttes d’eau sur pierres brûlantes

De Rainer Werner Fassbinder, mise en scène Hugo Bardin
Avec Antoine Chalon et Alexis Gillot (en alternance), Marie Petiot, Emmanuel Rehbinder, Kamelya Stoeva
Ecrites pour le théâtre, puis devenues un film, ces gouttes se donnent cet automne au théâtre de Belleville à la programmation détonante cette fois-ci encore. Conçue à 19 ans par un jeune homme perturbé, c’est l’histoire d’un pervers narcissique. Comme on le sait, ce genre de personnes est un être rarement généreux et neuf fois sur dix nuisible parce que méchant. Son désir est d’abord de semer le désordre dans la vie de ceux et celles qui l’entourent et qui ne peuvent s’empêcher cependant d’être subjugués tant le manipulateur est redoutable et, osons le mot, satanique. L’auteur a dit de sa pièce qu’elle était « pseudo-tragique » mais pour nous elle est un foutoir - pardonnez-nous l’expression - au propre autant qu’au figuré. Sur le plateau, des escaliers et tout ce qu’il faut pour y ranger dessous, voire enfourner ses rêves dans des placards moches mais malins. A jardin, une sorte d’escalier en bois et en biais, du genre ‘visez l’Everest’ avec un mini-oreiller au sommet, mais il s’y passera beaucoup trop de choses. A cour, une structure parallèle mais derrière un authentique siège de W.C. Zooms, musiques, noirs, danseries archi-sensuelles, vidéos. Les filles se déshabillent pour se retrouver alléchantes en sous-vêtements, le pervers ; Quant au pervers et son jeune compagnon ça ne cesse de redémarrer, mais on sait que ce personnage plus que dangereux convoque la mort, tant elle le fascine. Le jeune homme est finalement allongé sur les planches. Sans vie. Traditionnellement nous ne vous dévoilons pas la toute fin. Vous émergez du théâtre avec l’impression d’avoir voyagé sur un radeau de la Méduse. Tiens… il pleut sur Paris. Vous vous enfournez dans le bistrot le plus proche pour en discuter avec le camarade qui vous a accompagné. Il parle et vous rêvez, vous demandant comment recommander cette « Soirée spéciale » tout en haut de la ville.
Théâtre de Belleville, 94 rue du Faubourg du Temple jusqu’au 21 octobre, dimanche et lundi à 21h15, mardi à 19 heures. Réservations : 01 48 06 72 34.

Quatre minutes, de Chris Kraus

Adaptation de Sylvia Roux et Nycole Pouchoulin
Adaptation théâtrale d’après le film de Chris Kraus
Mise en scène de Jean-Luc Revol, avec Andréa Ferréol, Pauline Leprince, Erick Deshors, Laurent Spielvogel
Deux dames, deux messieurs, mais d’abord Andréa Ferréol comédienne et actrice plus qu’étonnante dont le sourire, le charme, le dynamisme et l’aura ont séduit des générations. Elle est Madame Krüger, méconnaissable sous sa perruque de dame légèrement fanée donc peu sexy. Face à elle Jenny, plus jeune aux cheveux courts et bouclés mais qui n’a jamais été très séduisante et s’en moque probablement. Normal : elle est en prison pour un crime forcément atroce, mais qu’elle dit ne pas avoir commis. Voyez histoire(s) de famille. Sordide, donc. Deux hommes dont un gardien de prison interviennent qui ne sont que des comparses. Entre les deux femmes s’est nouée une relation superbe ou magique : l’amour de la musique en est responsable, cette musique qui sauve toujours tout. Jenny la prisonnière va gagner un concours de jeunes talents et sa vie en devrait basculer. Que deviendra la relation fascinante entre ces deux femmes fragiles mais passionnées ou passionnelles. Nous ne vous avons pas dit pourquoi Madame Krüger, elle aussi, demeure ou a été si vulnérable. Ne guettez pas la fin, elle arrivera trop tôt comme c’est le cas pour les pièces dérangeantes, aux mains de metteurs en scène et d’interprètes excellents.
Théâtre La Bruyère, du mardi au vendredi à 21 heures, matinée samedi à 15 heures. Réservations : 01 48 74 76 99.

20 septembre 2014

L’entrevue de Badajoz

Une pièce de Christian Morel de Sarcus
Avec Eliezer Mellul et Richard Fériot, mise en scène de Richard Fériot
Badajoz, en bas à gauche de la péninsule ibérique, à la frontière du Portugal est une cité où des monuments et bâtiments anciens et superbes réjouissent l’œil et l’âme. C’est là que se rencontrent dans une chambre d’hôtel pour gens de grande classe un père quinquagénaire en costume-cravate qui est fier de son franquisme et son fils (voyez l’un de ses fils puisque le père l’appelle de plusieurs prénoms), trentenaire aux cheveux mi-longs bouclés et à l’allure bohème : tenue négligée genre chemise sans cravate et pantalon de toile sans allure. Confrontation entre le géniteur franquiste irréductible et de la première heure et le garçon qui vient de participer à la Révolution des Œillets. On sent que cela sera houleux et passionné et que ça va durer. Aussi y aura-t-il plusieurs entractes. Le fils a reconnu qu’il entretenait une liaison amoureuse avec un camarade. Le père éructe. Tous deux se tombent dans les bras ou menacent de se battre. Le fils sort de scène, mais pourquoi ? Le père fouille les poches des vêtements qu’il a ôtés pour aller en coulisse endosser un joli peignoir. Et la confrontation reprend. On en est au combientième round ? Le garçon a fait mine de partir mais il revient encore. Tout cela pourrait n’avoir aucune fin. Eliezer Mellul est éblouissant dans le rôle du père intransigeant mais perturbé et au cœur si tendre, qui a eu des relations bouleversantes avec son épouse et les femmes de sa vie. Son partenaire, également responsable de cette mise en scène qui utilise habilement et même astucieusement les murs, escaliers et coulisses de la salle, est touchant. Quant à l’écriture de l’auteur, elle est une fois encore brillante. Son amour de la langue française et les exigences qu’elle implique font de cette pièce  un « must » : pardonnez-nous pour ce mot qu’il honnirait forcément. Pourquoi se terminerait-elle ? Parce que Franco vient de disparaître.
Théâtre du Nord-Ouest, jusqu’au 5 octobre. Voir dates et réservations au 01 47 70 32 75.

18 septembre 2014

Artiste de complément

De et avec Jacques Dupont, mise en scène Damien Bricoteaux
C’est ainsi qu’avec une vraie fausse pudeur on appelle les figurants au cinéma qui permettent aux cameramen (et camera-women) et réalisateurs de faire tous leurs réglages techniques pendant que les stars sont toujours au maquillage ou aux repos dans leurs loges ou dans les roulottes… mais nous vous parlons peut-être d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître. Le nôtre est depuis toujours un fan de l’acteur Mickael C. dont il se croit et se veut le double ou même les deux. Passe pour l’épisode où il tente de violenter son ancienne petite amie ; au suivant il est parti pour le cœur de la France, soit Clermont-Ferrand. La mère de son idole est une femme vieillissante et qui ne peut continuer à exister qu’en relisant et revoyant tout ce qui a paru à propos de son fils chéri. Ses relations avec la dame, intéressantes, deviennent plus que touchantes, mais la fin de tout cela ? Peu importe, vous êtes parfaitement subjugué par le jeu du comédien-auteur, les trouvailles de mise en scène et en espace : ces vrais-faux frigidaires qu’il fait gentiment tournoyer ou même qu’il ouvre, ce que vous attendiez bien sûr. Quel dénouement envisager puisqu’il s’agit de nœuds? A la presque toute fin notre homme est dos au public face à un gigantesque faux rideau où la moitié du visage de l’homme aimé nous fait décoller. A-t-on vraiment rêvé ? Oui parce qu’on est au théâtre et qu’on a eu droit à un spectacle de qualité et de grande générosité. Et aussi qu’on a ré-invoqué certains de nos pères : Ubu avez-vous dit, voire Ionesco ? Ou même les deux, mon général. Nous n’étions pas à la première, mais la deuxième nous a séduits. Et puis pour l’auteur-comédien et son équipe, l’Essaïon est le lieu où il fallait que cela se fasse.
Théâtre Essaïon, 6 rue Pierre au Lard, Paris-IV, métro Hôtel de Ville et/ou Rambuteau, jusqu’au 13 janvier 2015, les lundis et mardis à 20 heures. Réservations : 01 42 78 46 42.

15 septembre 2014

Victor Hugo, l’homme de ma vie

De et par Véronique Daniel, mise en scène : Alain Bonneval
Spectacle intelligent, généreux et plus encore. Voilà que des trombes de qualificatifs vous cernent risquant de vous envoyer… au tapis. Celui posé sur le centre du plateau est d’un joli format et gracieux comme le sont le coussin, le fauteuil, l’album de photos et tous les accessoires réunis par un metteur en scène esthète que l’on remercie aussi d’avoir choisi la charmante petite salle Economidès pour que la troublante comédienne y devienne cette Juliette d’un Roméo mûr et puissant, écrivain mais que des drames familiaux terrassèrent plus que les monstruosités dont il jugeait coupables les princes, légitimes ou pas d’un pays dont il était le fils plus que fier. On se souvient que le père de Victor avait risqué sa vie pour défendre sa patrie, cette France tant chérie. Lui-même était « d’un sang breton et lorrain à la fois » et son exil décidé à Guernesey île dite anglo-normande fut logique puisque vraiment plus française que britannique. Juliette Drouet, de son vrai nom Julienne Gournay, est une Bretonne. Elle aurait pu être femme vêtue de noir puisqu’attendant un marin qui ne reviendrait peut-être jamais. C’est une femme admirable qui sait que son homme, même s’il s’éprend régulièrement de partenaires passagères, dépend d’elle. Elle le lui écrit des milliers de fois. Véronique Daniel est belle dans sa robe gracieuse. Ses gestes et sa voix aux intonations voluptueuse le sont aussi. Les musiques qui font écho à sa partition sont parfaitement choisies. Le soir où nous avons vu ce spectacle, il y avait dans la salle des comédiens qui, dans le hall du T.N.O. se sont jetés dans les bras du « metteur », en attendant que la comédienne-auteur les rejoigne pour un nouveau moment de bonheur.
Théâtre du Nord-Ouest, mercredi 17 septembre à 20h45, samedi 20 septembre à 14h30, dimanche 21 septembre à 14h30, mercredi 24 septembre à 20h45, mercredi 1er octobre à 19 heures, samedi 4 octobre à 14h30, dimanche 5 octobre à 19h. Réservations : 01 47 70 32 75.

13 septembre 2014

Comment se débarrasser d’un ado d’appartement

D’après le livre d’Anne de Rancourt, adaptation et mise en scène Jean Chollet
Avec Nathalie Pfeiffer
Sur l’affiche un jeune brunet portable à la main gauche, avachi, jambes écartées sur un canapé, bouche grande ouverte et sourire plus que niais, ouaf-ouaf-ouaf ! Et puis le titre… Vous vous dites un Tanguy de plus, pourquoi pas, mais treize ans après le film, cela va-t-il lui porter chance ? Sur la scène minimale de la mythique Huchette un mini-canapé fleuri et en haut, côté jardin, un écran qui servira à afficher les didascalies nécessaires pour bien suivre les épisodes de cette histoire qui devrait être tout sauf rocambolesque, et devrait vous faire grincer des dents autant que rire. Vous attendiez le squatter séducteur ; il ne viendra pas, mais sa mère débarque et raconte, en plusieurs langues qu’elle maîtrise joliment. Elle mime,  danse, chante et se met tout de suite à vous enchanter. La comédienne est en pantalon, veste sérieuse pour présentatrice de télé et tee-shirt sans prétention. Elle arbore un ravissant collier sur lequel vous flashez d’emblée, et elle raconte. L’écran, comme un bon chien-chien, obéit à ses ordres. C’est parti, le gamin prolongé ne décollera pas avant la presque toute fin, même s’il effectue un voyage à l’autre bout de la planète : ouf ? Mais non ; il revient raconter, se réinstalle et sa génitrice de le servir au doigt et à l’œil. La comédienne s’est mise à interpeller de jeunes spectatrices qui hoquètent de rire, tant elles ont reconnu leur camarde de fac racoleur et donjuanesque qui ferait un si bon animateur d’émission de radio divertissante pour dames au foyer plus que mûres et que sa présence titillerait de façon peu convenable. Mais quand partira-t-il ? Épisode numéro… Nathalie a tout fait pour que… Victoire ! Il a compris et accepté. C’est alors que débarque son père dont on se doutait qu’il avait repris le rôle de séducteur. L’ennui c’est qu’il a… quel âge déjà ? Et qu’il s’endort vite quand… La mamma est repartie pour un tour connu. Et les jeunes spectatrices sorbonnardes sont hilares. Et la mère de cet ado de plus en plus adorable. Allez adorer cet ado, et merci à la Huchette de nous offrir cette heure jouissive.
Théâtre de la Huchette, du mardi au vendredi à 21 heures, samedi à 16h30. Réservations : 01 43 26 38 99.

31 août 2014

Les combats d’une reine, de Grisélidis Réal

Avec Judith Magre, Elodie Bordas et Françoise Courvoisier. Adaptation et mise en scène : Françoise Courvoisier ; lumières : André Diot ; bande-son : Nicolas Le Roy, coiffures et maquillages: Arnaud Buchs ; archives : Igor Schimek. Une production du Poche Genève.
Genève 1993, soit Grisélidis Réal, écrivain, peintre et prostituée, laquelle : reine, comme son nom l’indique évidemment, était destinée à régner mais sur qui et grâce à quoi? Les combats d’une reine, si vous le lisez mal cela pourrait donner (pardonnez-nous) les cons bats d’une… On n’en est pas loin et puis l’humour helvétique est décapant. Donc la prostitution, soit le plus vieux métier du monde. Elles sont trois sur le plateau ; à jardin, une très jeune femme apparemment dans une prison où elle a été envoyée par qui et pour quoi ? Sa vie à venir se résume à la valise qui lui permettra de la poursuivre. Elle s’allonge parfois et gigote ses jambe mais on la sent honnête. A cour une autre jeune personne en tenue simple, les cuisses à l’air, comme le sont les jeunes personnes en petits shorts qui de nos jours arpentent les rues conscientes ou pas que nous avons envie de leur faire « guili-guili » comme à nos chers bébés qui auraient alors frétillé jusqu’à l’extase. Ce spectacle fourmillerait de « révolte » et d’« anti-conventionnalisme » et encore de «rage» de vivre etc. Et quant à « la pureté bouleversante de Grisélidis » Amen ! Et comme disait un certain J-C : « Que celui qui n’a jamais pêché leur jette la … » Aux Abbesses, nous étions à la première de ces combats et Dieu soit (encore une fois) loué, rien de cela ne se fera et vous admirerez Judith et son équipe, toutes les trois se goinfrant chacune dans sa cellule.
La Manufacture des Abbesses, jeudi, vendredi et samedi à 21 heures, dimanche à 17 heures. Réservations :
01 42 33 42 03 et manufacturedesabbesses.com.

25 août 2014

Faute d’impression, une histoire de traductrice

Solo pour une comédienne
Ecrit et interprété par Laurence Sendrowicz
Mise en scène et scénographie : Naf Salah, musique originale : Meir Salah et Yaacou Salah, lumières Pascal Noël, costumes : Esther Marty- Kouyate.
Cette pièce est une bénédiction, mais dans quel petit purgatoire sommes-nous plongés quand nous tentons de vous expliquer pourquoi et comment elle nous a transportés. Il y aurait peut-être une solution : aller la revoir avec des amis. Le texte original dont il ne faut surtout pas croire que faute signifie erreur mais manque de, est dû à un auteur qui a choisi de vivre en Israël après un baccalauréat obtenu en France et dont le premier spectacle datant de 1982 a pour titre : « Tirez pas, je suis pacifiste ! ». « Personne ne m’a téléphoné pour me prévenir que je tremperais ma plume dans du poison ». Le poison ? Celui qui a incité tant d’auteurs de théâtre et de romanciers à faire allusion à un « passé indicible », comprenez la Shoah. Mais cela ne sera surtout pas dit parce que personne n’en a besoin et donc ce serait de parfait mauvais goût. Les rapports entre l’écrivain et son éditeur célèbre sont pleins d’humour et également d’une vraie drôlerie et d’une intelligence fascinante. Les allusions à la famille donc aux enfants de l’auteur vous toucheront. Le livre, ce texte que la comédienne-auteur n’arrivera finalement pas à traduire et qui ne sera donc pas publié deviendra des dizaines de feuilles format vingt-et-un-vingt-neuf-sept jetées en l’air et qui aboutiront sur le plateau comme des feuilles d’automne qui avant d’atterrir tourbillonneront quelques secondes gracieusement. L’équipe responsable de ce spectacle est étonnante tant on sent et comprend qu’elle navigue comme au plus près de nous autres qui une fois encore nous sentons chez nous dans cette Manufacture à la programmation que nous admirons régulièrement, la direction sachant prendre des risques. En cette fin d’août où tant de théâtres parisiens archi-courus ont cadenassé leurs portes (d’accord on y répète activement) et que tant d’autres reprennent sans aucun risque des succès archi-confirmés que nous ne citerons surtout pas : nous serions comblés de savoir que vous y avez plus qu’aimé ce qui se donne - heureusement tôt - jusqu’en octobre à Montmartre…le soir !
La Manufacture des Abbesses, 7 rue Véron, Paris 18ème. Du mercredi au samedi à 19 heures. Réservations : 01 42 33 42 03.

09 août 2014

Les sept jours de Simon Labrosse si sa vie vous intéresse, de Carole Fréchette

Mise en scène de Cendre Chassanne, avec Nathalie Bitan, Laurent Lévy et Philippe Saunier
« Sept jours c’est vite passé » dit le petit bonhomme à ses spectateurs, à qui il a aussi révélé qu’ « il y eut un jour, il y eut un matin » parodiant qui déjà ? Il n’y aura pas de déjà, le petit bonhomme a commencé à vous séduire et donc à vous perturber. Son problème ? Il est sans emploi ; son camarade Léo, poète, n’arrive pas à écrire comme il le voudrait parce qu’« il pleut des briques sur le monde pourri ». Mais le gars Simon le réconforte. Quant à Nathalie, elle pourrait être la femme dont Simon aurait besoin, lui ce cascadeur, spectateur personnel, finisseur de phrases laissées en suspens, flatteur d’ego, allégeur de conscience, receveur de colis et évidemment « remplisseur de vie ». On se dit très vite que cette semaine-là ne devrait jamais finir tant elle tente de ranger les choses et les gens tout en dérangeant systématiquement tout, et vous pensez… non, vous ne pensez pas Beckett et la clique, mais vous entendez Labrosse dire « Quand un gars a plus rien, il lui reste sa vie. Je veux dire, il peut toujours raconter sa vie ! » Et puis il avoue : « Nathalie, ne t’en vas pas tout de suite ! Je… j’ai besoin de toi… » Aujourd’hui on parle de crise : la leur est aussi métaphysique qu’indispensable. La mise en scène est… non, on ne vous en dira rien avant le huitième jour et on ne passera surtout pas la brosse à reluire. Bien sûr c’ est le fidèle Lucernaire qui cet été est le lieu où vous pouvez aller aimer le théâtre, rire et sortir pour rêver et rire encore.
Théâtre Lucernaire : du mardi au samedi à 20 heures, réservations : 01 45 44 57 34.

02 août 2014

Les 39 marches, de John Buchan et Alfred Hitchcock

Adaptation française de Gérald Sibleyras.
Conception originale de Simon Corble et Nobby Dimon, mise en scène d’Eric Métayer. Avec Christophe de Mareuil, Sarah Gellé ou Andréa Bescond, Arnaud Gidon, Thomas Ronzeau.
D’abord un théâtre antique puis classique. Des siècles et des siècles après : l’avènement du cinéma, soit écrans gigantesques, bruits souvent meurtriers, zooms et re-re zooms infernaux dans des salles avec sorties de secours qu’on a envie de gagner dès les premières secondes, même si on n’est pas totalement claustrophobe. Et le reste est à l’avenant, tout aussi cauchemardesque. Pardon ! Vous vous êtes réveillés et nous sommes à Paris en août. Les soirées tièdes sont longuettes et un déclic se produit : ce soir, au menu, télévision pour "chambre de clinique" ; c’est non : alors ? Nous vous tirons par la manche vous qui n’en portez plus et votre camarade qui a vu la pièce au Théâtre des Béliers Parisiens a un éclair : « Et si … ? » Vous voilà reparti en Ecosse grâce aux kilts poétiques avec motifs floraux de tissus Indiens du sud. Or vous êtes au nord de la Butte Montmartre, lieu où souffle aussi l’esprit. Vos quatre comédiens bondissent et rebondissent, bien-sûr ils incarnent chacun des vingtaines de personnages, et évidemment vous les démasquez avec ravissement même si Lui joue le rôle d’une Elle ubuesque et si Elle, la vraie, devient de plus en plus marilynesque quand elle retrousse sa robe et dégrafe ses bas. Entre temps le petit placard qui s’est installé au centre du plateau s’est ouvert pour qu’un lit conjugal aux couleurs joyeuses vous fasse rêver et décoller une fois encore. Faux entracte et ça repart. A l’écran c’était un polar ; sur la scène des généreux et facétieux Béliers c’est du grand art. Allez-y sans plus tardez et vos camarades y retourneront avec leurs amis, et nous aussi.
Théâtre des Béliers Parisiens, du mardi au vendredi à 20h45, le samedi à 18h et 21h. Réservations : 01 42 62 35 00.

28 juillet 2014

Le Monde du sexe, de Henry Miller

Mise en scène de Thierry Atlan, avec Agathe de la Boulaye et Roger Miremont Ce texte écrit en 1940 par un cinquantenaire qui se maria cinq fois, preuve qu’il croyait aux rituels récurrents, fut qualifié à l’époque de choquant et d’impudique. Une bonne septantaine après il nous laisse perplexes cependant que son adaptation ingénieuse pour le théâtre est servie par deux comédiens habiles qui font monter une jolie mayonnaise. Lui, évitant de s’écouter parler comme le font si souvent ses camarades de la Comédie Française, et elle si charnelle et élégante. L’origine du monde est là, quoique dans une version pudique. Mais Elle pédale ferme : voyez la bicyclette d’appartement pour se maintenir en forme(s). C’est remarquable et touchant, mais n’en sortez pas en fredonnant « Sea, sex and sun ».
Théâtre Lucernaire du mardi au samedi à 21 heures, jusqu’au 30 août. Renseignements et réservations : 01 45 44 57 34

11 juillet 2014

Johnny Mangano and his astonishing dog

Texte de Michel Tremblay, adaptation de Marie-Line Laplante
Mise en scène d’Harry Holtzman, avec Catherine Le Goff et Frédéric Tellier
Vous vous êtes dit : pourquoi ce titre dans la langue de Shakespeare, nous sommes chez Molière diantre ! Oui et non car cette pièce chahuteuse est due à un écrivain originaire de la «Belle Province» où nos cousins cultivent ce cynisme, ce réalisme, et un sens de l’absurde qui a fini par nous abandonner presque, mais pourquoi et quand déjà ? Soit un homme, une femme et cette chienne Kiki plus qu’ahurissante, partenaire et remetteuse en question permanente. Notez que Kiki serait la chienne de Johnny, dresseur de canins que Carlotta a dû accepter comme partenaire ou tierce personne. Mais elle est persuadée que cela s’est fait contre son gré. Nous ne vous révélerons rien de plus du scénario que vous pouvez probablement envisager, mais nous tenons à vous dire une fois encore que seule cette salle du paradis, au Lucernaire, pouvait héberger un pareil trio. Les éléments du décor sont fabuleux et drolatiques, les costumes sidérants car ils clignotent et vous frottant les yeux, vous pensez «réveillez-moi, pincez-moi ou faites-moi atterrir si j’ai décollé.» Derrière un faux rideau magique à cour, Lui joue de la musique et fait son numéro de prestidigitateur, caché mais pas en coulisses. Vous aboyez à force de rire. Cela se passe bien sûr, à l’étage supérieur du théâtre, dans la salle du Paradis, cette petite salle au sommet du Lucernaire, qui devient gigantesque tant les hurlements de rire en font éclater les murs. Et vous descendez les trois escaliers avec Lui : pardon avec Elle, et le chien-chien : pardon la chienne de garde qui va faire de votre fin de soirée et de votre nuit un ravissement.
Théâtre Lucernaire, du mardi au samedi à 19 heures, jusqu’au 13 Septembre. Réservations : 01 45 44 57 34 et www.lucernaire.fr

07 juillet 2014

Les bonnes manières, d’Alan Ayckbourn


Mise en scène de Fabrice Scott, avec une équipe…
Trois comédiennes, plus trois comédiens sur la scène à la toute fin : ils se seront succédés entrant ou sortant derrière des panneaux minimalistes genre paravents à peine améliorés. Ils le font deux par deux ou trois contre deux autour de la table du breakfast traditionnel devenue celle du lunch. Dans la jeunesse de l’auteur on disait là-bas : « un repas n’est pas un moment de plaisir, c’est d’abord un devoir ; le Seigneur vous a donné la vie, à vous de la transmettre », donc assiette anglaise ! Assise sur des chaises dont l’une restera vide plantée dos au public, toute une famille comprenant des éléments joyeusement perturbateurs. Le plus remuant est un séducteur-né donjuanesque et plus que fier de l’être, un autre balbutie presque parce qu’il se sent incapable de ‘draguer’. Les jeunes femmes qui leur servent la soupe - pardon le thé - sont leurs compagnes, sœurs et belle sœurs.  Notez que la mère-et-belle-mère postée à l’étage supérieur n’en descendra surtout pas. Ils et elles feront allusion à ce personnage certainement considérable, repartant chaque fois pour un tour, chacun faisant son numéro autour de la table laquelle ne serait rien sans le meuble central : c’est un buffet d’où seront extraits assiettes, couverts, etc. Et tout tourne en rond joliment jusqu’à la fin. Votre demi-douzaine de comédiens et comédiennes pétulants, touchants, chaleureux seront enfin réunis, revêtus des habits qu’ils portaient à la première scène. La boucle est bouclée. Vous aurez ri, souri franchement ou de biais tant ce malin d’Ayckbourn vous manipule, vous déstabilise, vous renvoie dans ses buts, et cela deux heures durant qui auront passé mieux que vite. Ah ! Les fratries…Vous en redemanderiez bien. L’horaire de 18h15 est parfait, parce qu’ensuite vous pouvez avec ceux de votre famille qui vous ont accompagnés, dîner avec eux dans ce joyeux quartier des Abbesse à Montmartre où le vent souffle joliment et où Paris respire.
Manufacture des Abbesses, 7 rue Véron, métro Abbesses ou Blanche, à 18h15. Dates et réservations : 01 42 33 42 03

29 juin 2014

Histoires d’hommes, de Xavier Durringer



Mise en scène de Christophe Luthringer, avec Magali Grois, Pauline Devinat et Aude Kerivel.

Le metteur en scène est amoureux de son équipe, ce trio de comédiennes - danseuses – chanteuses suaves (a cappella s’il vous plait) qu’il fait évoluer sous des lumières rouges ou vertes et finalement blanches. Les jeunes femmes ont droit à trois chaises qu’elles manipulent, retournent ou chevauchent à l’envers, comme le font certains quand ils regardent un match de foot à la télé. L’une d’elles se déshabille presque, mais dos au public pour se rhabiller presto face à nous autres, tant pis : il n’y aura pas de strip-tease. Une autre s’est débarrassée de ses bigoudis pour grand-mères de bon aloi quoiqu’un peu farfelue. La troisième se coiffe et décoiffe la tête de perruques  excentriques. Et ça chante, elles dansent et cavalcadent. Ce que ces jolies disent est du genre : « un homme, une femme, bon, ouais, ça passera, ne vous inquiétez pas et ça repassera ; c’est comme ça ». L’une d’elles a probablement un polichinelle dans le tiroir, mais qu’est-ce que cela changerait pour elle et pour celui ou celle qu’elle mettra au monde, ce monde où faire ‘crac-crac’ avec un partenaire est comme être parti pour l’école le matin avec un cartable trop lourd. L’auteur aussi lucide qu’intelligent serait-il né plus que désabusé comme tant de gens brillants de sa génération ? Affaire à suivre, mais c’est un peu duraille, convenez-en Monsieur Durringer.

Théâtre Lucernaire jusqu’au 6 septembre, dates et réservations : 01 45 44 57 34.

21 juin 2014

Le Mariage, de Jean-Luc Jeener


Avec Jean-Luc Jeener, Salomé Mandelli et Marion Rony
Mise en scène de Pascal Guignard Cordelier
Jean-Luc Jeener est directeur de théâtre, auteur, acteur, chroniqueur et critique pour des revues et des journaux de grande notoriété. Et Il accepte d’être interviewé par des radios dites engagées car il l’est lui-même, et cela s’entend et se voit dès qu’il pose les pieds sur scène. Cette fois cela a lieu dans l’étonnante salle Economidès du TNO à l’allure de cave à faire vieillir des vins prometteurs de jouissances terrestres. Mais Jeener est aussi un catholique militant persuadé que nous fils et filles de Jésus lui devons tout. Sur la scène qu’il arpente souvent rageusement il hurle, éructe puis reprend sa voix de confesseur ou professeur enjôleur : sa fille Claire, gracieuse en jupe dévoilant de jolis mollets, vient d’arriver flanquée d’une grande Suzanne en chemisier et pantalon pour sportive allure "battante". Étudiante en psychologie sociale, elle est le prototype de la femme dite libérée. Sarcastique, elle rit, dents carnassières et contredit son beau-père espéré. Sa Claire chérie essaie de renouer avec un père qui l’aime autant qu’elle l’aime, mais qu’est-ce qu’aimer quand cela ne passe pas aussi ou d’abord par des effusions ? La mise en scène et les déplacements sont minimalistes : il le fallait pour ce qui est surtout une succession de joutes oratoires. Le père de Claire va d’un fauteuil en velours à jardin à son jumeau à cour. Au centre un canapé tout aussi accueillant, une  table et une bouteille de champagne apportée par « les fiancées » qui sera ouverte par l’homme exaspéré mais dont c’est le rôle. Claire et Suzanne décident plusieurs fois de partir puisque le père ne veut rien entendre : pour lui le mariage veut dire un homme et une femme, puis des enfants. Au passage un certain François Hollande cité par l’auteur est bien cet homme sans convictions vraies qu’il n’aurait certainement pas fallu mettre à la barre. Les fiancées aussi dépitées qu’excédées ayant tenté plusieurs fois de partir finissent par le faire. Tout a été dit… et si bien qu’on a l’impression que tous trois ont inventé leur texte, juste et percutant, qui vous réjouira.
Théâtre du Nord-Ouest jusqu’à la fin juin, reprise à la saison suivante, voir programme et réservations : 01 47 70 32 75.

19 juin 2014

Lacenaire, faire de sa vie une œuvre

De Yvon Bregeon et Franck Desmedt
Avec Frédéric Kneip et Franck Desmedt ou Yvon Martin, mise en scène de Franck Desmedt
Quel théâtre autre que La Huchette aurait pu accueillir cette pièce au texte et à la trame décapants qui refont surgir un personnage mythique et plus que déboussolant. Vous avez dit Pierre-François Lacenaire au prénom double et tellement bon chrétien. Fils d’une famille forcément nombreuse, il sera guillotiné à trente-trois ans. Ne pas faire de commentaires déplacés. Il s’est voulu homme ou plutôt humain hors normes qui aura tout fait, tout tenté, tout vu et tout défait. L’homme a voyagé pour se découvrir, d’où un parcours du combattant du genre croisade à l’envers ou même à l’enfer. Ce P.F.L. "Prestigieux Fou à Lier" a inspiré nombre de romanciers de son époque dont Mérimée. Sur la scène ils ne sont que deux, mais Prosper est bel et bien là. Que dire des éléments de décor, ces caisses empilées, désempilées à vous en donner un nécessaire tournis quand elles n’atteindront plus que Lui ou son partenaire qui leur monteront alors dessus ? Lacenaire est mort au bout de son rouleau à lui. « J’arrive à la mort par une mauvaise route, j’y monte par un escalier ». La pièce qui commence lentement est vite d’une intelligence à vous couper le souffle. « Oh ! Gardez-moi quelque place dans votre souvenir… » Ça sera fait, Monsieur le monstre.
Théâtre de La Huchette, du mardi au samedi à 21 heures. Réservations : 01 43 26 31 99.

16 juin 2014

Mes prix littéraires, de Thomas Bernhard

Traduit de l’allemand par Daniel Mirsky, mise en scène et scénographie : Olivier Martinaud, avec Laurent Sauvage et Olivier Martinaud
Gageure ou performance, ces termes excessifs ne le sont pas cette fois-ci tant ils sont devenus amis intimes. Rarement nous a été offert un spectacle si court où deux comédiens seuls en scène restent l’un après l’autre au centre parfait du plateau sans éléments de décor non plus qu’ accessoires, tous deux pourtant si différents et si complémentaires ; mis à part le précédent épisode au même titre et dont l’étonnant Claude Aufaure est à l’origine. Thomas Bernhard est un personnage fascinant, un révolté attendrissant et un écrivain pour qui chaque mot compte autant que le souffle qui lui aura manqué, lui pour qui chaque seconde d’une vie plus que fragile a compté. Donc que valent et à quoi servent les prix littéraires si ce n’est à cirer les bottes d’auteurs qui en éprouvent un besoin ressemblant à un prurit ? Bien sûr les prix sont accompagnés de subsides dont les artistes ont tant besoin puisqu’ ils ne sont pas subventionnés et qu’ils n’ont plus pour mécènes ces princes ou empereurs éclairés à la cour desquels ils pouvaient vivre. L’humour corrosif de Bernhard soulage et rend percutante et vengeresse cette dénonciation de la lâcheté proverbiale des gens décrétés « de très grand talent » encensés en permanence, et sans lesquels… bla-bla-bla. Nous sommes sortis du Lucernaire, il faisait nuit, mais le ciel était bleu-bleu-bleu. Danke !
Lucernaire, jusqu’au 5 juillet, du mardi au samedi à 19heures, réservations : 01 45 44 57 34.

28 mai 2014

La Signature, de Monique Lancel

Mise en scène d’Edith Garraud, avec Jean-Luc Jeener, Pauline Mandroux et Lisa Sans
Armand Pradelle est un auteur reconnu venant de recevoir un Prix Goncourt et d’être convié à une signature dans une bibliothèque municipale de la banlieue parisienne ou d’une province très proche. Homme ponctuel parce que rationnel et honnête, il arpente le lieu où ses livres vont être déposés sur une table pour séduire lecteurs éventuels et admirateurs pré-programmés. Deux femmes sont responsables de tout, une jeune (Cécile) qui est l’employée d’une plus mûre (Margaux) qui lui donne ordre sur ordre et la traite comme une nulle, voire une bonniche. L’écrivain ne voyant rien ni personne venir les interroge, les confesse presque. L’une après l’autre, elles se soumettent à l’interrogatoire : Margaux, auto-satisfaite et peu affectée par l’échec de la démarche qu’elle ne peut pas mener à bien, mais qui ne se sent pas responsable de ce ratage, et Cécile qui se révèle être une véritable admiratrice, peut-être plus encore de Pradelle lui-même dont elle a lu tous les livres, ce qui le touche voire le trouble mais le rend fier de lui. Logique, somme toute. Les comédiens vont de la table basse à jardin, où sont installés des verres à l’autre, à cour, simple table où sont déposés les volumes. Que va-t-il se passer et comment tout cela pourrait-il se terminer ? A vrai dire nous sommes tellement fascinés par le trio de comédiens que la fin nous importe peu. Pauline Mandroux est une Cécile faussement ingénue mais attendrissante que nous avons souvent vue dans d’excellentes pièce classiques ou non. Lisa Sans, grande et plutôt sophistiquée, à la voix retentissante est Margaux. Jean-Luc Jeener, traverse la scène, va de l’une à l’autre : son allure est rapide (forcément : un dernier train sauveur doit le ramener dans la capitale). Il est plus fascinant encore que d’habitude.
Théâtre du Nord-Ouest, dans le cadre des Grands chefs d’œuvre du théâtre. Prochaines dates et réservations : 01 47 70 32 75.

24 mai 2014

Le cavalier seul, de Jacques Audiberti

Nouvelle mise en scène de Marcel Maréchal, avec Marina Vlady, Marcel Maréchal, Emmanuel Dechartre, Antony Cochin, Michel Demiautte, Mathias Maréchal, Céline Martin Sisteron, Julia Peres, Henry Valette.
Un fauteuil en plastique blanc et résolument moche, une toile de fond peinturlurée qu’on aurait pu récupérer dans un de ces ateliers d’artistes bobo et montmartrois où des jeunes femmes aux visages fermés faisant mine de… s’initient à la peinture et en font d’abord trois tonnes signant leurs œuvres en caractères gros comme ça. Tout peut commencer à basculer dans la dérision et l’absurdisme. Déboulent alors les comédiens, à commencer par Marina Vlady souverainement superbe dans sa robe moyenâgeuse et Marcel Maréchal son époux également en costume d’époque, puis le solide Emmanuel Dechartre et enfin six camarades. Deux d’entre eux dansent aussi voluptueusement que classiquement, d’autres font irruption, armes à la main : ça va tanguer. Ils roulent les mécaniques, brandissent des armes, parlent faux avec des accents plus qu’étrangers. L’absurde est la règle, Dieu soit loué puisque Dieu est également ce cavalier seul mais descendu de son cheval lequel n’a peut-être jamais existé : une selle est déposée avec mépris sur le plateau côté jardin. Théâtre du plus-qu’absurde, mais non pas forcément autiste. Puisque « y a d’la joie… bonjour bonjour (qui déjà ?) par-dessus les toits »… « Quat quat » ! Mais redisons que les comédiens sont délicieusement bons et heureux d’être sur scène. Et nous dans la salle.
Théâtre 14 jusqu’au 5 juillet. Représentations : mardi, vendredi, samedi à 20h30, mercredi, jeudi à 19 heures, en matinée samedi à 16 heures. Réservations : 01 45 45 49 77.

20 mai 2014

Maman revient pauvre orphelin

De Jean-Claude Grumberg, mise en scène de Stéphanie Valensi, avec Marc Bernard, Marc-Henri Boisse, Guillaume Londez, Boris Winter au violon.
Le titre est rassurant, et puis c’est du super Grumberg un amant de la langue française. Miraculeusement court, oui, mais diaboliquement aimable avec au départ des mots toqués se cognant, voire loufoques : c’est ainsi que démarre notre Grumberg-ci. Mais les lumières sont celles de nos mauvais rêves. La voix off reprécise ce qu’a été l’existence de ce Grumberg-là. Suivent les confessions de l’homme dont la vie a été rognée au départ puisqu’il est né quand il ne fallait pas, dans le pays qu’il ne fallait pas, de parents qu’il n’aurait surtout pas fallu avoir… destinés aux camps de concentration. Notez que l’auteur s’est confié à nous en voix off dans une de ces pénombres qu’il aime. Un homme au centre du plateau, assis sur une chaise, vêtu d’un vrai-faux pyjama alias uniforme de prisonnier pour camp ; à sa droite un monsieur très comme il faut vient et revient, sa voix est grave donc rassurante. Est-ce un médecin ou un psy-quelque chose ? A la gauche de l’homme assis, une dame en noir et un peu triste lui explique et ré-explique toujours tout : d’où il vient et surtout ne vient pas, le fils minimaliste qu’il a été et risque de rester. Et toujours ce texte à la limite du cocasse, mais qui ne permet pas à l’homme pieds nus assis sur sa chaise de se lever et de venir vers nous, tant il est « oui Maman, mais… ». Il ne le fera qu’à la toute fin avant que le rideau (qui n’existe pas) se ferme. Alors, très maladroitement, il se sera mis debout, mais prêt à basculer en avant. Maman, au secours ! Le secouriste c’est ce violoniste visible ou semi-caché dans le noir, qui joue divinement bien de son instrument et éclaire tout.
Lucernaire, Théâtre Rouge, du mardi au samedi à 18h30, jusqu’au 21 juin. Réservations : 01 45 44 57 34

15 mai 2014

Concerto en cuisine

Ludo Cabosse, Emmanuelle Dufaure, Céline Roux
Mise en scène Céline Roux, Nathalie Izza ; scénographie Catherine Dufaure ; lumières Mehdi Izza ; musiques Ludo Cabosse.
Comment conjuguer une nourriture indispensable et la musique qui l’est probablement tout autant ? Le musicien au centre du plateau est grand jeune et beau, il maîtrise joliment des instruments qu’il caresse, cependant que deux jeunes comédiennes hyper-sexy ressemblant à celles qui officient dans les publicités dévastatrices de la télévision vont et viennent derrière des éléments scéniques ressemblant à des plaques chauffantes montées sur roulettes. Les plaques sont systématiquement trimballées de jardin à cour par ces redoutables cuisinières, comprenez manipulatrices; mais au-dessous de ces gros objets trimbalés il y a des tissus jolis, cocasses et réversibles. Ça tourne et re-retourne, on tombe de la scène sur les pieds des spectateurs du premier rang, et l’homme joue imperturbablement. Ça devrait vous mettre de plus en plus l’eau à la bouche… et à la fin vous aurez droit à la promesse d’une tarte au citron. C’est un brin racoleur, surtout rocambolesque et bien sûr inracontable. Mais comme disait Brillat-Savarin : « Dis-moi ce que tu manges, et je te dirai qui tu es. » Et comme toujours aux Déchargeurs, ça vous donnera de salutaires décharges.
Théâtre Les Déchargeurs, les lundis à 19h30, jusqu’au 7 juillet. Réservations : 01 42 36 00 50.

07 mai 2014

Mobilisations

Mise en scène de Raymond Acquaviva, avec Gaëtan Ariot, Louise Corczeketten, Brice Guimar, Margaux Laplace, Philippe Martinot, Arnaud Moronenko, Fabien Rasplus, Fabio Rich, Ghita Serraj, Lani Sogoyou
Le titre fait frissonner : la liberté des citoyens serait-elle remise en question, doit-on redevenir avant tout patriote, serrer dans ses bras femme et enfants, endosser l’uniforme et empoigner l’arme qui devra être fatale à l’autre qui n’a pas eu le bon goût de naître de ce côté-ci de la frontière ? Le titre est pluriel, à en devenir ravageur. Donc remontez le temps pour admirer vos arrière-grands-pères et relire ce qu’ils ont écrit. Ces arrières-là, Acquaviva a décidé de nous les offrir superbement puisqu’il a choisi de faire dire, déclamer, jouer les textes des écrivains et poètes les plus exigeants, les plus preneurs de risques mais aussi les plus tendres du siècle dernier, ces Péguy, Claudel, Apollinaire, Queneau, Aragon et leurs frères. Sur le plateau cela nous offre cinq comédiens et cinq comédiennes, jeunes, beaux, drôles, gais mais aussi mélancoliques et troublés, donc troublants, à la voix voilée quand il le faut. Mais derrière le rideau de fond, fantomatiques mais tellement attentifs et présents quatre musiciens et une musicienne sont mobilisés. Bien sûr il y aura des ‘effets spéciaux’ du genre de cette fumée agaçante, cette « pchchchchchchchch… » : retranchez-vous ! Mais comment vous dire combien nous avons apprécié ou plutôt adoré ce spectacle dont, bien sûr, on n’aurait pas aimé qu’il ait une fin, si ce n’est pour pouvoir nous déchaîner nous aussi en applaudissant à tout rompre l’équipe maline et leur patron.
Théâtre des Béliers Parisiens, le lundi à 21 heures, réservations : 01 42 62 35 00.

02 mai 2014

Lorenzaccio, d’Alfred de Musset

Vous avez étudié la pièce au lycée, vous y abordiez alors une période dite romantique, et vous êtes tombés plus qu’amoureux de cet attendrissant ex-gamin du genre collégien révolté contre la morgue, la cruauté et l’indifférence des profs (pardon : ces princes) et de tant d’autres hommes de pouvoir qui piétinent tout sans jamais être rappelés à aucun ordre. Ils finissent par se faire supprimer : tout va si vite à cette époque. Vous aviez noté aussi que la pièce a été jouée en son temps par Sarah Bernhardt dans le rôle-titre. Au Nord-Ouest vous serez subjugués par ce Valentin Terrer qui est Lorenzo avec violence, subtilité, autorité, grâce et donne l’impression d’inventer sa partition, ce qui est le privilège des comédiens « habités ». Tous ses partenaires le sont aussi et le metteur en scène au rôle-phare également. La mise en scène fascine car le plateau de la salle réduit les déplacements et favorise ce qui se passe dans les coulisses : soit rumeurs et bruits. Tout dans la scénographie est charnel, intelligent, astucieux et pendant les nombreux noirs la troupe déménage les coffres qui, assemblés, deviennent des lits où les comédiennes et leurs partenaires sont d’une sensualité touchante. Mention spéciale pour ces rideaux dont une paire blanche et l’autre noire masquent les deux portes minces et symboliques qui séparent un monde réel de son indispensable coulisse où tout peut toujours et encore se tramer… jusqu’à ce que… Tout est réglé au presque millimètre et une musique tendre romantise un parcours qui sans elle serait d’une cruauté peu envisageable. N’envisagez rien : allez aimer et admirer Nicolas, Valentin et leur quinzaine de partenaires au TNO, lieu où tout est étrange, donc possible.
Théâtre du Nord-Ouest, jusqu’au 11 juin. Dates et réservations : 01 47 70 32 75.

28 avril 2014

Les Mouettes d’Etretat, de Bernard Sinclair

Avec Bernard Sinclair et Hadi Rassi, mise en scène de l’auteur.
Pièce-falaise, mais station pas exactement balnéaire, où le vertige vous guette vite et les mouettes caquettent. Qui a dit que les oiseaux chantent pour rendre hommage au créateur du ciel, de la mer et donc de l’univers ? Cette pièce se passe dans une prison où se retrouvent deux hommes aux destins qui n’avaient rien de commun : l’un a peut-être l’âge d’être grand-père et l’autre est trente ou quarantenaire : pourquoi sont-ils incarcérés et que ce châtiment va-t-il leur faire comprendre, si l’on croit aux vertus de l’incarcération et du purgatoire que constitue une cellule ? Notez que la scène du Guichet-Montparnasse n’est pas un enfer mais plutôt un lieu où toutes sortes de lumières pourront se faire. Mais qu’ont-ils à se dire, ce senior chaleureux aussi remarquablement intelligent que lucide et son codétenu laconique, du moins au début ? Pourtant c’est parti et vous ne décrocherez pas, car il est question de justice et de la façon dont, de nos jours, beaucoup tentent de ne surtout pas la reconnaître ni de s’y soumettre, prétextes et faux-prétextes, comptes en banque et fausses-bonnes raisons à l’appui. Les répliques et les échanges entre les deux hommes deviennent ravageuses, à vous faire rire, ou pouffer de... ! Donc rires de mouettes ? L’auteur et comédien principal vous sidèrera et vous vous direz qu’il a parfaitement choisi son partenaire : normal puisqu’ il a tant de cordes fermes à son arc du genre arc-en-ciel. Pardon nos mouettes, vous vouliez dire quoi d’autre encore ? Notez à la craie blanche (d’Etretat ?) sur votre tableau : « à voir » et puis soulignez.
Théâtre du Guichet Montparnasse, les vendredis et samedis à 22 heures, les dimanches à 18 heures. Réservations : 01 43 27 88 61.

24 avril 2014

L’aide-mémoire, de Jean-Claude Carrière

Mise en scène de Patrick Courtois, avec Guylaine Laliberté et Michel Laliberté
C’est elle Suzanne qui va remettre en marche la mémoire de Jean-Jacques, homme à l’emploi du temps et au mode d’emploi organisés et aux relations amoureuses aussi bien gérées que raisonnables. Elle vient s’installer dans son studio, genre garçonnière, et s’est allongée dans son lit, ayant investi aussi son placard à habits et planté son sac de voyage au milieu de la scène. Que va-t-il lui arriver et que va-t-il leur arriver… l’idée de départ est amusante : donc ce qui pourrait n’être qu’un match deviendra-t-il une love-story ? Allons-nous marivauder ou bien J-J convoquera-t-il les flics pour avoir une certaine paix chez lui ? Ou encore aurons-nous une happy end ? La pièce habile (peut-être même trop puisque si bien ficelée) a des épisodes touchants, surtout quand Elle Lui déclare qu’elle vit en couple avec un homme richissime et avec qui elle a des projets énormes, pour ensuite avouer qu’elle lui a... et c’est un des meilleurs moments de la pièce puisqu’on bascule dans le vrai rêve. Lui va se déboutonner au propre autant qu’au figuré, pour jeter l’éponge, abdiquer et avouer qu’elle a gagné le match : Elle, finaude perturbatrice et perturbée et Lui, mâle finalisé. Présentée en cette saison dans deux théâtres parisiens aux programmations exigeantes, cette pièce touchante, malgré ses rythmes légèrement déconcertants va faire ‘carrière’, c’est sûr à Paris jusqu’au 10 juin et en Avignon à l’Essaïon-Avignon et de nouveau à l’Essaïon-Paris d’octobre 2014 à janvier 2015.
Théâtre Essaïon, lundi et mardi à 20 heures.
Réservations : 01 42 78 46 42.

14 avril 2014

« Moi, le Mot » d’après un texte inédit de Matéi Visniec

Mise en scène de Denise Aron-Schröpfer avec Rebecca Forster, Eva Freitas et Aurélien Vacher.
Au départ il y a le repérage, la rencontre et la confrontation avec toutes les sortes de mots qui façonnent les êtres humains même avant leur naissance, permettant à l’univers et à toutes ses fenêtres de s’ouvrir ou de se fermer si besoin est, ce dont nous ne sommes pas forcément sûrs. Evangile selon Saint Matéi, pensez-vous. Visniec qui joue avec eux comme au ballon est à genoux devant eux, les berce, leur fait des pieds de nez, les empoche, les ressort de ses poches où il ne sait plus pourquoi ils y ont atterri. Ils sont devenus des alliés : des mouchoirs, des foulards à ne surtout pas trop agiter dans le mauvais sens, mais dont on s’entoure pour ressembler à des sorcières ; il ne manque que le balai qu’on enfourche et qui nous permettra de traverser le ciel et ses nuages. Bien sûr cet auteur incomparable a été comparé à tous nos surréalistes, contemporains ou pas. La liste serait trop courte ou trop longue ; ne nous la donnez pas. On n’est plus au collège ni au lycée, et les amoureux de Prévert ne se font pas photographier encravatés non plus que de face. Trois sur scène cela donne deux jeunes charmantes hyperactives et leur indispensable Roméo Prince de Homburg aux cheveux bouclés, tout aussi imprévisible que récupérable avec pour double et partenaire son violoncelle à la queue pointue rétractable. Face à ces jeunes dames aux grands yeux et jolies robes, ou à côté d’elles, il nous offre les siens : la petite salle du charmant théâtre cligne aussi de tous les siens. Mais il faut sortir parce que du trottoir parviennent les voix de ceux qui, billets en mains, font la queue pour le spectacle suivant. Dieu soit loué, celui-ci vous est proposé à Paris jusqu’au 11 mai et il se donnera à Avignon-festival-off cet été.
Théâtre du Guichet-Montparnasse, vendredi et samedi à 19 heures, dimanche à 18 heures. Réservations : 01 43 27 88 61.

10 avril 2014

Total danger, de Romain Gary

Adaptation et mise en scène de Jean-Pierre Bernard, avec Jean-Pierre Bernard ; lumières de Patrice Le Cadre
Jean-Pierre Bernard est plus qu’habité, investi par Romain Gary ; il s’est fait adopter par lui au point de lui ‘faucher’ (mais on est persuadé que l’auteur est d’accord) ce roman probablement volontairement inachevé. Il en fait un moment de théâtre fulgurant. Il est devenu Gary et ses doubles, et nous autres ne savons qui admirer : l’adaptateur, le comédien cet être si élégant, homme à la voix et aux intonations tellement justes, tout cela dans une mise en scène qui n’en est pas vraiment une, tout y étant si naturel et parfois comme improvisé. Vous vous demandez peut-être pourquoi le titre ou le sous-titre est aussi Fuckberger… A notre avis ne vous demandez surtout rien, même pas comment Jean-Pierre Bernard s’y est pris pour mener à bien ce projet qui comptait évidemment tellement pour lui, le temps précieux et le travail que cette réussite lui ont demandé. Mais dites à vos amis et aux amis de vos amis d’aller vite l’aimer au Théâtre du Nord-Ouest.
Théâtre du Nord-Ouest, dates et réservations : ww.theatredunordouest.com, tél : 01 47 70 32 75.

07 avril 2014

Variations sur Hiroshima mon amour

Texte de Marguerite Duras, mise en scène de Patrice Douchet
Avec Dominique Journet Ramel. Précisons que Dominique est une dame comme le sont d’autres Claude(s) et Camille(s).
Embrouillaminis dans une mise en scène et en espace multi facettes et encombrées, donc un comble sur cette scène où l’art doit jongler avec, ou se marier à l’essai. Mais il s’agit de variations et Alain Resnais, patron et ange gardien du tout, n’est plus hélas ici-bas. La Marguerite a regrimpé dans les cintres il y a des lustres, elle qui nous renvoyait aux nôtres. Au départ il y a forcément un homme et une femme : avec une initiation pour elle, juste pubère, et une redécouverte pour lui, asiatique initié. Sur le plateau ça s’allume et ça va brûler. Sur l’écran on lit des messages politico-intello-scientifico, et quoi d’autre encore ? Non-non Marguerite, vraie Donnadieu, n’habite pas dans la Somme ; elle vient et revient d’un pays… La comédienne s’active, change drolatiquement de tenues, les éclairages malins interviennent de façon intermittente à jardin et à cour, donc tout fonctionne mieux que très bien, mais pour quelles raisons sortez-vous de ce spectacle en vous frottant les yeux? Ne nous dites surtout pas que devant votre écran ou votre ordinateur chéri vous serez retournés à Hiirrô-shiima et que… « Pourquoi nier l’évidente nécessité de la mémoire ? » telle est la « notice à lire de préférence avant le spectacle » que propose le metteur en scène.
Théâtre Lucernaire du mardi au samedi à 18h30. Réservations: 01 45 44 57 34.

28 mars 2014

Femme non-rééducable, de Stefano Massini

Mise en scène Arnaud Meunier, avec Anne Alvaro, Régis Royer, Régis Huby.
Elle sera morte à la toute fin, la comédienne aura rejoint la coulisse après envois de fumigations : la fumée est-elle un symbole autant qu’une bénédiction ? Le théâtre de l’Atelier, lieu mythique dans ce quartier qui l’est tellement, a une programmation remarquable. Dans une mise en scène minimaliste Anne Alvaro y devient Anna Politikovskaïa, journaliste intègre et jusqu’auboutiste à la silhouette et à la chevelure de madone et voix parfois presque cassée ou meurtrie, assez troublante. Anna ne fait aucune concession à personne, et poursuit un Poutine haï ou seulement méprisé, qui a maudit et voué à la disparation le peuple tchétchène rappelant cet Adolf H. qui voulait éliminer de la planète un peuple ou une ‘race’ à laquelle sa mère appartenait probablement. Trois chaises métalliques, un écran en hauteur, mince, rectangulaire et des lumières sourdes. Un excellent violoniste presque toujours derrière la toile. Fermez les yeux et appuyez votre visage sur ces si jolies têtes de fauteuils, véritables œuvres d’art. Vous vous retrouvez place Charles Dullin plus ému encore que d’habitude.
Théâtre de l’Atelier, du mardi au samedi à 19 heures. Réservations : 01 46 06 49 24.