30 janvier 2014

Parce que c’était lui - Montaigne & La Boétie

Conçu et réalisé par Jean-Claude Idée
Déco : Bastien Forestier, costumes Sonia Bosc, lumières Jean-Claude Idée, assistant à la mise en scène: Xavier Simon. Avec Emmanuel Dechartre, Adrien Melin, Katia Miran.
Un théâtre qui a été qualifié de philosophique : est-ce pour cela que nous avons un peu l’impression de redevenir des lycéens en terminale ou des étudiants de classe préparatoire ? Mais l’auteur est amoureux de son sujet autant que de ses personnages. En particulier de ce Michel plus que prodigieusement intelligent et concerné par ceux qu’il rencontre, qui l’entourent. Il est prêt à nous livrer ses troisièmes «Essais». Seraient-ils transformables? Il s’est mis à en douter tant il est affaibli par la maladie qui le mine en sa presque vieillesse. Mais est arrivée cette petite fée, la délicieuse Marie de Gournay, vierge certes quoique surtout pas naïve et plus que maline. Elle admire Montaigne et souhaite devenir son épouse après avoir été sa sectatrice. Notez que lui, marié et père de famille s’éprend d’elle qui lui veut tant de bien. Il la prend dans ses bras, et sourit. La Boétie, son aîné de si peu d’années mais disparu à la trentaine et que l’auteur-metteur en scène a voulu quasi Donjuanesque, a débarqué en beaux habits avec gants noirs au moment où Michel aurait tant aimé dormir ou rêver peut-être. Le décor est stylisé mais symbolique et sensuel : de cet arbre central pourraient descendre Adam et Eve, et qui d’autre encore ? Des tables et des tabourets sont manipulés en permanence, les comédiens entrent et sortent de scène comme convoqués ailleurs et la charmante Marie de Gournay devenue l’égérie de Montaigne et plus encore, surgit et ressurgit avec des lettres à la main. Messages d’un roi, bien sûr, mais lequel ? De France, d’Espagne, ou d’ailleurs ? Le nôtre est simple : allez découvrir cette pièce et dites-nous ce que vous avez dit à votre compagne ou compagnon en sortant de ce théâtre aimable.
Théâtre du Petit Montparnasse, du mardi au samedi à 21 heures, matinée le dimanche à 15 heures. Réservations : 01 43 22 77 74.

27 janvier 2014

L’échange, de Paul Claudel

Mise en scène Ulysse di Gregorio, scénographie Benjamin Gabrié, avec Margaux Lecolier, Paul Enjalbert, Julie Danlébac et Bruno Sultan.
Ils sont assis puis allongés pieds nus à même ce sol étrange écho d’un monde onirique voire à inventer, mais dans quelle urgence ? Marthe est blonde, allure de lycéenne à la robe légère de fille de bonne famille. Louis est un jeune mâle au superbe torse nu émergeant d’un pantalon de toile claire. Que se disent-ils ? Ils évoquent leur amour qui pour lui est né d’une attirance physique mais pour elle est synonyme de perpétuelle remise en question, poétique il est vrai. Ils parlent doucement et c’est presque un murmure qui nous parvient de la scène où va débarquer cet autre couple : Lechy Elbernon, femme d’une élégance remarquable en robe noire moulante au décolleté ravageur, et Thomas Pollock Nageoire en sage costume beige plutôt étriqué. Notez que lui seul porte des souliers, car c’est un homme comme il faut, pratique, et qui a le sens de la décence et des affaires. On sent que ces partis pris sont ceux d’un metteur en scène qui veut nous faire éprouver, avant de l’entendre et de le comprendre, ce que l’auteur nous dédie. Tous quatre sont donc embarqués pour un monde nouveau où ils ne débarqueront qu’après avoir compris qui ils étaient vraiment. Claudel explore aussi et revisite cette langue raffinée mais poético-baroque qui le piège parfois, mais dont il a l’honnêteté de sourire, tant l’habitent de fameux humours et un sens de l’autodérision quasi-britanniques. Échange, c’est donnant-donnant, mais au final ils ne sont plus que trois dont une veuve. Encore une fois le metteur en scène veut nous épargner la vue d’un cadavre et ce que l’homme aux chaussures noires remet à Marthe ressemble plus à un lange blanc pour bébé qu’à un corps sans vie. Échouage de l’échange ? Nous autres restons à bord, prêts à reprendre toutes sortes de mers, Claudel à la barre et Ulysse à la hune.
Théâtre Akteon, les vendredi et samedi à 21h30. Réservations: 01 43 38 74 62.

24 janvier 2014

La femme silencieuse, de Monique Esther Rotenberg

Mise en scène de Pascal Elso
Avec Olivia Algazi, Corine Jaber et Pierre-Arnaud Juin
Quelle bénédiction que la reprise de cette pièce au Petit Hébertot où elle a été présentée en 2011, surtout en cette saison où tant de boulevarderies ayant pour personnages des couples «en crise» et trichant avec tout, se carambolent dans tant de théâtres. Stefan Zweig, philosophe inquiet parce que visionnaire qui pense trop intensément et trop vite, a décidé que pour survivre il lui fallait franchir une mer pour rejoindre un pays où il pourrait écrire quelque chose de remarquable à propos de cette Marie Stuart qu’il admire. C’était une femme véritablement libre destinée à devenir la victime d’une rivale cruelle qui la fera décapiter. Stefan a embauché une jeune et plus que jolie secrétaire qu’il fascine - c’est vite réciproque - et qui tape à la machine genre rafales de kalachnikov, pour se montrer à sa hauteur et mieux encore. Arrive ce qui devait arriver, soit l’épouse de Stefan qui a traversé l’Europe pour découvrir cette seconde dame. Il y aura alliance entre elles parce que c’est indispensable et que l’homme qu’elles aiment et admirent ne peut être que LUI. La suite ? Stefan s’embarque vers un nouveau continent, mais en compagnie de laquelle des deux dames ? Il n’y fera pas de vieux os. Durant toute la pièce on jubile : décors avec meubles modestes mais parlants, lumières si justes, déplacements irréprochables des comédiens, leur présence charnelle, leur gestuelle minutieuse et généreuse. Aucun falbala. Merci encore à toute l’équipe.
Théâtre du Petit Hébertot du mercredi au vendredi à 20 heures, le dimanche à 15 heures. Téléphone: 01 42 93 13 04.

21 janvier 2014

Des hommes debout, d’après « Cahier d’un retour au pays natal » d’Aimé Césaire

Adaptation et mise en scène de Stéphane Michaud, avec David Valère
La Huchette seule pouvait accueillir un tel spectacle, une pareille saga sur un plateau de la taille d’un mouchoir de petite poche singulière, celle à laquelle on confie ses clefs et ses papiers d’identité. Sur la scène un tonneau métallique aussi gigantesque que symbolique qui roule ou est remis debout par le comédien qui saute dessus pour haranguer l’ancien monde d’où ont surgi ces hommes à la peau claire qui se croyaient maîtres d’un univers dont ils ne connaissaient qu’une portion plus que très congrue. Mais sa langue était celle qui les réinventait à chaque mot, les faisait décoller. Ils en faisaient cadeau à ceux qu’ils voulaient assujettir, et ceux-ci l’ingurgitaient et la régurgitaient emparfumée, quasi- méconnaissable. Aimé Césaire est à la tête de cet empire volcanique. Le comédien qui l’incarne peut aussi se transformer en un de ces animaux soit disant ancêtres de l’homme qui sommeille toujours en nous. Sa performance est jouissive. Descendu dans la salle, il devient lecteur-commentateur de didascalies aussi improbables que rassurantes. Et c’est reparti; il nous avait prévenus : Césaire a vécu près d’un siècle !
Théâtre de La Huchette du mardi au vendredi à 21 heures, samedi matinée à 16h30. Réservations : 01 43 26 38 99 Fax : 01 40 51 75 34

10 janvier 2014

Qui es-tu Fritz Haber ? d’après 'Le nuage vert' de Claude Cohen

Mise en scène de Xavier Lemaire, avec Isabelle Andréani et Xavier Lemaire
Cela ressemblerait à une scène de ménage mais très vite on comprend que ce couple n’est ni banal ni normal. Il et Elle n’ont envisagé d’unir leurs existences et de conjuguer leurs vies qu’en respectant d’abord leurs convictions profondes. Le nuage vert est celui que Lui veut déclencher car si, tout comme son épouse, il est chimiste, il est d’abord le découvreur de l’ammoniaque dont de nos jours l’univers ne peut se passer. Fritz est d’origine juive et peut-être même prénommé Yakoub. C’est une sorte de transhumant traître à ses ancêtres : quelles causes renie-t-il selon son épouse, Juive également ? Leur très jeune fils dort dans la pièce à côté et sa mère se soucie tellement de son bon sommeil que la comédienne angoissée va régulièrement vers la coulisse. Le père en uniforme d’officier allemand destiné à partir pour le front dès que ses supérieurs le convoqueront par téléphone - cette invention qui chamboule le sort de l’humanité - et la mère se déchirent et s’invectivent autour de la table de leur salle à manger, symbole du partage du pain et du vin. Xavier Lemaire qui est un Fritz résolument tonitruant a fignolé une mise en scène et en espace très parlante pour ce lieu étonnant où nous devenons vite si proches de nous-mêmes. Des musiques font basculer vers le rêve et peut-être même rêver d’un certain ciel, mais lequel ? La fin dramatique est évoquée par des voix off qu’on remercie tant elles nous font redécoller une fois encore. « Avec Isabelle Andréani nous aimons les textes où les personnages s’affrontent, argumentent, résistent et craquent » avoue Xavier Lemaire. Vous craquerez pour cette pièce dont la reprise est une des meilleures nouvelles de cette année commençante.
Théâtre de Poche du mardi au samedi à 19 heures, dimanche à 17 heures 30. Réservations : 01 45 44 50 21.